Faits, chiffres...

Publication : décembre 1997
Mise en ligne : 2 décembre 2005

 temps de travail et production

Nombre d’heures de travail annuel d’un ouvrier, selon René Passet [13] : - 5.000 il y a cent cinquante ans, - 3.200 il y a un siècle, - 1.900 dans les années 70 et - 1.520 actuellement,

ce qui ferait, d’après A. Gorz 9, 800 h/an si le travail était réparti sur toute la population en âge de travailler.

Rapportée à la durée totale du temps éveillé sur l’ensemble du cycle de vie, le temps de travail représente [14] - 70 % en 1850, - 43 % en 1900, - 18 % en 1980, - 14 % aujourd’hui.

Cette évolution est observée dans tous les pays industrialisés.

La diminution du temps de travail s’est accompagnée d’un formidable accroissement de la production : de 1960 à 1990, en dépit de la croissance démographique, la production mondiale par habitant, a été multipliée par 2,5.

En France, au cours des dix dernières années, le PIB s’est accru de 1.350 milliards de francs, soit, en moyenne, 200 francs par personne et par mois. Aux États-Unis, en 20 ans, il a augmenté de 75 %, ce qui correspond à un accroissement de richesse de 2.000 milliards de dollars.

 Une richesse mal partagée

Au plan mondial, entre 1960 et 1993, la part des 20% des habitants les plus riches de la planète est passée de 70% à 85% du PIB mondial, alors que celle des 20% les plus démunis diminuait de 2,3 à 1,4 %, de sorte que 1,3 milliard de personnes vivent dans une situation de pauvreté absolue16 (avec moins d’un dollar par jour). En 1996, dans le monde, 358 personnes disposaient des mêmes ressources financières que les 2,3 milliards de personnes les plus pauvres [17] !

Aux États-Unis, les 2.000 milliards de richesses supplémentaires créées se sont accompagnées d’une baisse de 20 % des salaires, alors que plus de la moitié en a été accaparée par 1% de privilégiés [*]. « Entre 1969 et 1994, le nombre des travailleurs à temps partiel subi est passé de 6% à 12,9 % de la population active. La proportion de salariés mal payés, c’est à dire touchant moins de 15.000 dollars par an, a triplé, passant de 8,4 % à 23,2 % ; celle des pauvres qui travaillent (les working poors) et des chômeurs a crû de 22,9 à 38,5 % du total. Si plus du tiers des actifs américains vivent ainsi dans la pauvreté, cela tient, pour la majorité d’entre eux, à la faiblesse de leurs salaires, et non pas à leur dépendance à l’égard de l’aide sociale » [18]. 40 millions d’Américains sont dépourvus d’assurance médicale.

Un américain sur 10 est totalement illettré et un sur trois est fonctionnellement handicapé dans ses démarches sociales.

En France, les revenus du patrimoine ont doublé en 13 ans (82-95) tandis que la part des salaires dans le PIB a baissé de 9,1 %.

 La fin des paysans

En 30 ans, la production alimentaire mondiale est passée de 2.300 kilocalories (kcal) quotidienne par individu à 2.700 kcal, soit respectivement de 90 % à 109 % des besoins fondamentaux. Ces chiffres démentent les prévisions alarmantes de ceux qui, encore récemment, proclamaient que le monde courait à la famine. Norman Borlaug, prix Nobel de la Paix en 1970, pour ses travaux sur les nouvelles technologies de cultures, assure [15] que le monde produit suffisamment de nourriture pour satisfaire ses besoins, le seul problème étant celui de la distribution de cette production rendue difficile par la manque d’infrastructures de transport.

Partout, ces résultats ont été obtenus avec un nombre d’agriculteurs de plus en plus réduit : aux États-Unis, la proportion d’agriculteurs est passée de 70 % de la population en 1850 à 2,7 % aujourd’hui ; en Chine, selon le China Daily, on estime qu’il y a 130 millions de paysans en trop, et ce pays, qui a maintenant pratiquement atteint l’autosuffisance, est en train de devenir un grand exportateur de produits agricoles ; en France, le pourcentage de la population agricole est tombé de 26,7% en 1954 à environ 4 % en 1996, alors que la production agricole a plus que doublé entre 1946 et 1996. Durant le demi siècle écoulé, les gains de productivité ont crû constamment ; dans les seules années 80, elle a augmenté de plus de 28 %.

Mais ces gains de productivité ont conduit, tout au long du vingtième siècle, à une surproduction pratiquement permanente, avec pour corrolaire une chute continue des prix agricoles. On en est donc arrivé dans les pays occidentaux et au Japon à payer les paysans pour qu’ils ne produisent pas ! Les mutations qu’a connues le monde agricole ont éliminé des millions de personnes de l’agriculture. Rien qu’aux États-Unis, premier producteur mondial de denrées alimentaires, dans les nombreuses zones rurales abandonnées, plus de 9 millions de personnes vivent actuellement au dessous du seuil de pauvreté.

Dans le monde, des centaines de millions de fermiers et de paysans vont être ainsi marginalisés, exclus du processus économique, avec l’avancée de l’informatique, de la robotique agricole, la mise en œuvre de systèmes experts,...

 Adieu aux cols bleus

La main d’œuvre humaine disparaît dans la nouvelle économie mondiale à haute technologie. Toutes les productions industrielles sont touchées. La plus importante d’entre elles, l’industrie automobile, produit dans le monde plus de 50 millions de véhicules neufs chaque année avec un emploi manufacturier sur douze aux États-Unis. Elle utilise les services de plus de cinquante mille fournisseurs.

Les experts industriels prévoient qu’à la fin des années 90, les usines japonaises seront capables de fabriquer une voiture entièrement équipée en moins de 8 heures, tout en réduisant le nombre de travailleurs dans la chaine. Le consultant japonais Kenichi Ohmae fait remarquer que neuf constructeurs de voitures japonais emploient, pour fabriquer plus de douze millions de voitures par an, moins de 600.000 ouvriers. Les constructeurs américains de Detroit, qui utilisent plus de 2,5 millions de travailleurs pour en fabriquer autant, ont commencé à réorganiser leur processus de fabrication, dans l’espoir de rattraper les Japonais. Cela passe évidemment par une forte réduction de la main d’œuvre. Les licenciements massifs de ces dernières années chez General Motors vont se concrétiser par une diminution d’un tiers des employés. L’industrie européenne (exemple, Renault et Peugeot-Citroën en France) n’est pas en reste. En Allemagne, où 10% de l’industrie et des services concernent l’automobile, un emploi sur sept doit y disparaître. Les industries liées à l’automobile, (sidérurgie, caoutchouc, mines) ont déjà connu de telles réductions d’effectifs.

Dans l’électroménager, on estime qu’en 2.005, 93.500 ouvriers (soit moins de la moitié des effectifs du secteur en 1973) suffiront pour produire la totalité des appareils électro-ménagers des États-Unis.

Dans l’électronique, le nombre des employés de General Electric, leader mondial, est passé de 400.000 en 1981 à moins de 230.000 en 1993, et ses ventes ont triplé.

Le textile commence à adopter les méthodes de production à flux tendu, la robotisation des chaines de fabrication, etc., si bien qu’avec un personnel de plus en plus réduit, la plupart des sociétés sont maintenant en mesure de répondre très rapidement à des commandes personnalisées. Les délais d’études sont passés de quelques semaines à quelques minutes. Ces nouvelles technologies permettent dès à présent aux industries des pays industrialisés d’être aussi compétitives que les entreprises de confection des pays à bas salaires. Les délocalisations, courantes dans ce secteur, ne présenteront donc bientôt aucun intérêt pour les entreprises des pays développés. Les exportateurs des pays en voie de développement, comme l’Inde et la Chine, devront donc, pour rester dans la course, remplacer leurs méthodes actuelles de production (main d’œuvre abondante et peu chère) par des techniques mécanisées. Ce qui conduira encore à des suppressions massives d’emplois.

« Dans la quasi-totalité des activités industrielles, le travail humain est remplacé à un rythme soutenu par des machines... D’ici au milieu du siècle prochain, les travailleurs en col bleu seront tombés dans les oubliettes de l’histoire, victimes de la troisième révolution industrielle et de la marche implacable vers toujours plus d’efficacité et de technologie. » [2]
J.Rifkin.

 Le tertiaire n’est plus ce qu’il était

Entre 1950 et 1980, le géant mondial des télécommunications, ATT, a éliminé plus de 140.000 standardistes aux états-Unis. Des gains de productivité spectaculaires ont amené la suppression de 179.800 postes dans les divers secteurs du téléphone.

Les Postes vont remplacer 47.000 employés par des dispositifs informatisés de reconnaissance visuelle. New York, capitale du secteur des sevices aux états-Unis (9 emplois sur 10 appartiennent au secteur tertiaire), a perdu plus de 350.000 emplois dans les secteurs de la banque, l’assurance, le droit, les communications, le transport aérien, le commerce de détail et l’hôtellerie.

Dans le commerce, les grossistes disparaissent, les détaillants traitant directement avec les producteurs. Plus de 410.000 emplois ont été supprimés dans le commerce de détail depuis 1989.

Dans la restauration, les dispositifs de transmission radio des commandes et de la facturation a diminué fortement les besoins en personnel.

Le tertiaire supérieur (médecins, avocats, architectes,...) l’enseignement, les arts sont eux aussi menacés par les nouvelles technologies de l’information.

Bref, comme le souligne S. Roach, économiste de chez Morgan Stanley, « le secteur des services a perdu son rôle de moteur inépuisable dans la création d’emplois en Amérique » et il n’y a pas, à ce jour, d’industrie susceptible de prendre le relais.

La Grande Relève des hommes par la machine [12] que nous annonçait Jacques Duboin au début des années 30 est devenue une évidence, que seuls les idéologues du travail refusent de voir. Dopée maintenant par le développement des technologies de l’immatériel qui jouent sur l’information (symboles, codes, messages, organisation...), « la machine fait jaillir les richesses », comme le dit René Passet [13].

On pourrait multiplier les exemples. Le monde est potentiellement entré dans l’ère de l’abondance.

[*témoins, les stupéfiantes augmentations que s’octroient les PDG des grands groupes industriels tout en licenciant massivement. Consulter le site internet de l’AFL.CIO : www.alfcio.paywatch.org/ceopay/