Faut-il s’inquiéter des bulles spéculatives ?

par  M. BERGER
Publication : avril 2018
Mise en ligne : 20 juillet 2018

La financiarisation de l’économie et la concentration des fortunes entre quelques mains gangrène toutes nos sociétés, et nous sommes nombreux à penser qu’il s’agit d’une conséquence inéluctable du capitalisme. L’éradiquer serait alors un préalable absolu avant de promouvoir une nouvelle société plus égalitaire, moins concurrentielle, plus soucieuse du respect de la nature. Et tout effort de transition ne ferait que le renforcer.

Mais force est de constater que toutes les tentatives pour l’éliminer se sont soldées par des échecs. Le communisme s’est effondré, le socialisme de gouvernement, resté au pouvoir en France pendant quelques mandats présidentiels ne s’est pas illustré par des résultats brillants.

On peut toujours crier « haro sur le capitalisme », il ne s’en porte que mieux. Et plus on hurle fort, plus les libéraux se réjouissent en expliquant au bon peuple tout ce qu’il perdrait avec sa disparition. Car comme le disait si bien Mme Tatcher « Il n’y a pas d’autre alternative » (TINA en anglais). Le nombre est facile à convaincre, surtout quand les médias et la publicité s’en mêlent, et comme nous sommes en démocratie, le capitalisme triomphe à tous les coups.

Beaucoup de lecteurs me reprocheront donc de m’installer dans la continuité du système, mais j’ai pris le parti d’en chercher autant que possible les incohérences et de les dénoncer, moyen le plus efficace à mes yeux pour le déstabiliser. Mais par quoi le remplacer ? L’économie distributive est une conception séduisante mais qui exige bien des transformations du corps social. Comment y parvenir ? Bien sûr en diffusant au maximum La Grande Relève, mais il faudra du temps…

Alors que faire en attendant ? Écouter les économistes ? Certes, mais lesquels ? Pour les zélateurs du capitalisme il suffirait de libérer l’entreprise privée de la pression bureaucratique et de la toute puissance d’un État qualifié de “Providence”. Le marché régulerait tout si on lui évitait les contraintes. Et s’il y a des riches et des pauvres, c’est tout simplement que le monde se partage naturellement entre “entrepreneurs courageux”, trop rares car trop contraints, et “profiteurs paresseux” qui attendent tout de l’État Providence. Certes, on admet qu’il puisse y avoir aussi des chanceux et des malchanceux. On accepterait bien d’aider un peu ces derniers, mais avec des limites, en n’oubliant pas le vieil adage « aide-toi le ciel t’aidera ».

À l’inverse, les économistes “atterrés” et autres insoumis, plus ou moins disciples de Keynes, préconisent des mesures simples : augmenter les salaires, réduire le temps de travail, rechercher la création d’emplois, et pour les plus convaincus : interdire les licenciements et surtout prélever des impôts sur les plus riches pour les redistribuer, développer les services publics, et même nationaliser certaines entreprises en commençant par les plus stratégiques. C’est tentant mais on n’y parvient qu’assez peu, tant notre monde est complexe et que fabriquer du bonheur est une tâche qui relève de Sisyphe.

Ces deux visions caricaturales oscillent à l’intérieur de notre économie française depuis des décennies, successivement défendues par les gouvernements de droite et de gauche, mais sans rien changer au fond.

Le seul point sur lequel ils s’accordent est l’impossibilité pour l’État de faire des économies, et donc la nécessité d’accepter l’augmentation constante de la dette publique. Tout en affirmant, aussi bien à droite qu’à gauche qu’il fallait tout faire pour l’éradiquer. Alors on réforme, qu’on soit de droite ou de gauche, car c’est un mot magique dans lequel on met tout et n’importe quoi. En invoquant la “croissance”, réputée apporter des emplois, priorité pour tout le monde. Il n’échappera à personne que la France ronronne comme cela depuis des décennies sans parvenir à sortir de ces pratiques.

Pendant ce temps là, les inégalités s’accroissent, notre environnement se dégrade et nous bradons sans complexe nos richesses productives : nos autoroutes, nos aéroports, nos industries, nos terres agricoles. On se félicite sans complexe, tant à gauche qu’à droite des investissements étrangers massifs. Mais ils engendrent des profits qui partent en partie ailleurs, aux dépens d’un déséquilibre croissant de notre balance commerciale. Et l’autre partie reste en France mais entre les mains d’un petit nombre de plus en plus richissime.

 Que font les plus aisés de leur richesse ?

Selon la thèse “macronienne”, les revenus des plus riches seraient en grande partie réinvestis dans des activités nouvelles, produisant ainsi des emplois et donc des richesses. Il conviendrait donc de drainer au maximum la monnaie vers ces catégories d’investisseurs. D’où les cadeaux fiscaux qui ont marqué ce début de quinquennat.

Comme cette thèse semble assez peu démentie, il m’a semblé intéressant de me poser la question qui fâche : « que font vraiment les plus aisés de leur richesse ? »

Incapable de développer des théories économiques complexes, je ne puis que repartir des évidences les plus simples. Je m’appuierai pour cela sur une formule bien connue qui traîne depuis longtemps dans tous les manuels. Elle paraît pleine de bon sens et personne ne la conteste.

En termes littéraux cette formule s’exprime ainsi : Le produit de la masse monétaire par la vitesse de circulation de la monnaie est égal à la somme du montant de toutes les transactions de biens, somme sensiblement égale au PIB.

Plus brièvement on écrit : MV= (somme de Bi x Pi). Dans cette formule, M est la masse monétaire, qu’il s’agisse des billets de banque en circulation, des comptes en banque et de tous les effets monétaires plus ou moins complexes qui fleurissent dans nos économies  ; V est la vitesse de circulation de la monnaie, soit le nombre de fois où cette masse monétaire est échangée par unité de temps  ; Bi est la quantité du bien “i” échangé contre de la monnaie., ce peut être des kilos de pommes de terre, un nombre de voitures, des heures de femme de ménage, etc  ; Pi est leur prix unitaire.

Cette identité n’a d’autre intérêt que de lier entre elles certaines données de l’économie de marché afin d’estimer comment elles évoluent les unes par rapport aux autres. Si l’une change de valeur, au moins une des trois autres doit aussi changer.

À noter qu’elle fonctionne aussi très bien en économie distributive. La vitesse de circulation monétaire est dans ce cas égale à un, puisque la monnaie disparaît au premier échange. La masse monétaire est alors strictement égale à la somme des valeurs monétaires des biens consommés, tant par les producteurs que par les consommateurs.

La masse monétaire peut rester à peu près stable, ce qui fut le cas à l’époque de l’étalon-or. Même si le stock d’or en circulation augmentait, c’était à un rythme modéré. Ce n’est plus le cas depuis que la création monétaire est entre les mains, d’abord des banques centrales et maintenant des banques. En Europe, seules les banques privées ont la possibilité d’ouvrir des crédits, ce qui est devenu la pratique la plus courante pour produire de la monnaie.

Alors quelles conséquences peut-on en tirer ? Si la consommation de biens augmente peu et que la vitesse de circulation de la monnaie est stable, on devrait, pour respecter notre égalité, observer une augmentation de prix donc une phase d’inflation. Ce qui, à la surprise de beaucoup d’économistes, n’est pas le cas pour le moment. Contrairement aux époques où l’État faisait fonctionner la “planche à billet” pour résorber ses déficits, et où l’on vivait alors sous un régime inflationniste à deux chiffres. Or il semble depuis quelques années que l’augmentation des crédits bancaires ne relance que très peu l’inflation. Pour respecter l’égalité ci-dessus, il faudrait donc que la vitesse de circulation de la monnaie diminue. Est-ce le cas ?

C’est un indicateur rarement mis en avant, pour la bonne raison qu’il est à peu près impossible à mesurer, sauf comme rapport entre le PIB et la masse monétaire, ce qui n’apporte pas grand’chose par rapport à ces deux indicateurs. On peut cependant imaginer ce qui peut modifier cette vitesse.

Le premier facteur est le ralentissement de la demande due par exemple à une inquiétude de l’avenir. Les consommateurs épargnent alors davantage, et la thésaurisation monétaire entraîne aussitôt un ralentissement de la circulation de la monnaie.

Mais la thésaurisation ne se fait presque plus par l’accumulation de pièces d’or, comme ce fut le cas de la cassette d’Harpagon. Ce sont les banques qui enregistrent une augmentation des dépôts qui devrait leur permettre de réduire d’autant leurs besoins de création monétaire. D’ou une stabilisation du système. Or il semble que cela ne se produise que très peu. Comme si une partie de la masse monétaire continuait à tourner dans un vaste système spéculatif sans créer de nouvelles richesses. Toute cette effervescence sur le marché entraînerait des rotations de monnaie qui ne servent à personne et ralentissent la vitesse réelle et productive de la circulation monétaire.

 La perversité du marché spéculatif

Je fais ici l’hypothèse que les échanges entre les biens et la monnaie sont de deux natures différentes. Soit les biens échangés existent déjà et passent simplement d’une main dans une autre, soit ils sont nouveaux et correspondent à une réelle création de richesses.

Dans le premier cas il s’agit d’un échange purement spéculatif, et dans le second d’un processus de valorisation économique. Seuls les seconds sont nécessaires et utiles (plus ou moins d’ailleurs mais c’est un autre débat). Les premiers sont inutiles car ils n’engendrent aucune production de richesses nouvelles. Ils constituent des bulles spéculatives, généralement possédées par les seuls épargnants, et surtout les plus riches qui ne peuvent consommer tout ce qu’ils gagnent.

Ces bulles spéculatives sont nombreuses. La bourse tout d’abord ; officiellement, elle permet aux industriels de financer leurs investissements en appelant l’argent des épargnants. Les actions représentent alors une reconnaissance de dette rémunérée par des dividendes. Ce rôle positif des marchés boursiers est en fait très limité, car la bourse sert essentiellement à des transactions sur des actions existantes. Les sommes levées auprès des épargnants, sous forme d’introduction en bourse ou d’augmentation de capital sont très minimes par rapport aux sommes échangées (de l’ordre de 1%). L’échange des actions sur le marché est donc un jeu à somme nulle, où la valeur des actions reflète en principe les dividendes que l’on peut en attendre. Comme il s’agit d’anticipation, ce sont les mieux informés qui gagnent et en général les plus riches. Les organismes de conseil utilisent des algorithmes de plus en plus sophistiqués mobilisant des sommes importantes sans aucune production de richesses. La part de la masse monétaire consacrée à ces échanges passe donc d’une main dans une autre, sans rien produire. Tout se passe comme si elle était thésaurisée, non pas dans une seule main, comme la cassette d’Harpagon, mais entre les mains des spéculateurs. La vitesse de circulation réelle de la monnaie est donc ralentie d’autant, ce qui pourrait expliquer que la création monétaire des banques ne se reflète ni dans l’offre de biens supplémentaires, ni dans l’inflation. En fait elle se concentre dans des bulles spéculatives sans produire d’autre effet que de ralentir la vitesse de circulation monétaire utile.

Le marché boursier est donc par essence spéculatif, mais ce n’est pas le seul, le marché immobilier est aussi un marché de bulle, quand les échanges s’opèrent sur des immeubles existants, dont la valeur ne cesse d’augmenter. Là encore c’est la réduction de la vitesse réelle de circulation monétaire productive qui en a absorbé l’essentiel.

C’est le cas aussi du marché des œuvres d’art et ce n’est pas un hasard s’il est entretenu par des fondations crées par des richissimes capitaines d’industries, Vuitton, Pinault, Arnault, et quelques autres, qui soignent avec application la cote des artistes dont ils possèdent des oeuvres. On assiste alors à des valeurs de transaction qui atteignent des sommets, sans aucun rapport avec leur valeur initiale. Ceci avec la complicité de la publicité et des supports médiatiques, souvent d’ailleurs entre les mêmes mains.

 Les incohérences du programme Macron

Si ces considérations sont pertinentes et que le ralentissement de la vitesse réelle de circulation de la monnaie est bien la conséquence de la multiplication des bulles spéculatives, ce processus explique en partie la croissance des inégalités de patrimoine, dont les bulles spéculatives font partie. Mais si ce dévoiement des créations monétaires est important, comme j’ai tendance à le croire, il remet en cause le parti pris par le gouvernement d’Emmanuel Macron : celui d’exonérer les plus hauts revenus d’une partie de leur charge fiscale. Exonération justifiée dans le programme gouvernemental par l’hypothèse que ce sont les hauts revenus qui épargnent, et que cette épargne, transformée en investissements est créatrice d’emplois.

A contrario, si comme je le pense elle s’investit dans des bulles spéculatives de toute nature, l’investissement productif n’y trouve nullement son compte.

Si donc ces hypothèses sont confirmées, cette politique n’aura pas les effets prévus. Au contraire la ponction sur les revenus des classes moyennes réduira la demande et diminuera encore les échanges créateurs de richesses. Dans le système politique dans lequel nous vivons il y a donc une incohérence entre les objectifs annoncés et les mesures déclarées nécessaires pour les atteindre.

Entendons-nous bien, je ne cautionne pas une politique libérale orientée sur la croissance ou la course aux emplois. Nous avons suffisamment insisté dans la Grande Relève sur la nécessité d’une autre politique, fondée sur la sobriété, le partage des richesses et la coopération. Mais comme le gouvernement (comme la majorité de ses électeurs) choisit de rester dans un modèle productiviste, il devrait s’attacher à la cohérence de ses décisions, et ne pas mettre en place des dispositions qui vont, comme je le suppose, à l’encontre de ses propres objectifs.

 L’accroissement des inégalités : un danger pour l’humanité

Car le mécanisme spéculatif est en marche, et il est sans limite. Il se traduit par une concentration de la richesse entre un nombre de mains de plus en plus réduit. Les économistes classiques s’en accommodent, puisque qu’elle s’accompagne souvent d’une augmentation des revenus et des patrimoines de tous, malheureusement très faible pour les moins favorisés.

Même en faisant abstraction des conséquences de cette expansion incontrôlée de la fortune de quelques-uns, toujours acquise au détriment de notre patrimoine commun, cette situation de plus en plus inégalitaire comporte d’infinis dangers. Un indice parmi d’autres : la concentration est telle que l’on peut résumer en quelques lettres les principaux nantis : les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazone, Microsoft). Or ces entités sont multinationales. Leur puissance économique leur permet d’échapper à tous les pouvoirs traditionnels, ceux des nations comme des instances internationales de plus en plus impuissantes. Associées à la domination que leur confère la maîtrise d’une infinité de données personnelles, elles sont devenues d’inquiétants contre-pouvoirs que rien ne semble pouvoir discipliner.

On en arrive à une société ou l’essentiel des richesses, ou du moins celles qui conditionnent toutes les autres sont des données immatérielles. Et ceux qui les contrôlent sont de moins en moins nombreux, échappent à toutes contraintes, et n’obéissent à aucun pouvoir.

Et cette situation est en grande partie due à la concentration des effets monétaires dans des bulles spéculatives au profit de quelques immenses fortunes. Il serait encore temps de juguler cette concentration si les pouvoirs nationaux acceptaient de se concerter pour organiser la défense des peuples. Malheureusement chacun s’installe dans des postures sans lendemain appuyées sur des formules périmées comme la croissance du PIB ou la quête effrénée des emplois.