Fêtes du Bicentenaire

par  PINOCHE
Publication : août 1989
Mise en ligne : 11 mai 2009

J’ai de la chance, j’ai une place confortable devant l’estrade où Monsieur le Président va nous tenir son discours. Je suis un peu loin, mais on voit bien quand même. La foule est impatiente, car c’est un grand jour. De part et d’autre de l’estrade, les Droits de l’Homme et du Citoyen sont inscrits sur deux grands panneaux. Au frontispice, ces mots majestueux et si prometteurs

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ

Tout le monde est tendu, on sent qu’il va se passer quelque chose. Enfin il arrive, le voilà, ce petit homme vert, c’est notre Président, c’est Le Président.

Silence impressionnant. La foule est suspendue a ses lèvres. Il parle :

Mes chères électrices, mes chers électeurs,

Comment laisser passer cette journée historique sans vous dire ce que mon coeur de grand révolutionnaire ressent. Aussi ai-je décidé, comme tout bon révolutionnaire qui se respecte, de faire mon auto-critique. Mes adversaires parleront d’autosatisfaction, mais comment faire confiance a ces politiciens ! C’est a moi seul que vous avez fait confiance !(applaudissements)

En 1971, en prenant ma carte du parti, je vous ai dit que celui qui ne luttait pas contre l’ordre établi, contre le régime capitaliste, n’était pas digne de rentrer au PS. C’est ce que j’ai fait (applaudissements nourris)

- En 1981, pendant ces présidentielles qui feront date dans l’histoire de notre République Une et Indivisible, je vous ai promis que le chômage ne dépasserait pas les deux millions. J’ai tenu parole.
- Je vous ai affirmé que j’embaucherai un million de jeunes, vous m’entendez : un million de jeunes embauchés, pas, comme pourraient le dire mes contradicteurs, des jeunes mis dans des écoles ou des tucs, non, ces jeunes ont chacun un emploi et un salaire décent. Ce n’est pas comme mon petit voisin d’Outre Atlantique, ce cow-boy qui a transformé les chômeurs misérables en travailleurs misérables, ce qui a coûté une fortune au peuple américain (1).
- Je vous ai promis la semaine de 35 heures, comme les ouvriers allemands. Vous l’avez (applaudissements). Ceci nous a permis, comme nous l’avions prévu, une embauche de 950.000 chômeurs.
Ainsi, mes chers administrés, faîtes le compte avec moi . - D’un côté, 2.000.000 de chômeurs.- De l’autre, un emploi pour un million de jeunes, et plus de 950.000 chômeurs embauchés. Que reste-t-il ? - 50.000 chômeurs, soit 1/1000 de la population. Quel est le chef de gouvernement capable d’une aussi belle réussite ? (1)
Je vous ai promis le progrès social. Ayant appris que les mille plus grosses entreprises françaises avaient vu leurs bénéfices augmenter de 200 % (2), j’en ai tout de suite fait bénéficier nos travailleurs. et ainsi nos braves infirmières ont vu leur salaire augmenter de 4 a 12%. Bien sûr, les infirmières libérales n’ont rien vu. Mais je m’en occupe.

Et j’ai mis fin à une chose que je considère trop grave pour ne pas la placer en priorité, comme le veut l’idéal de notre mouvement : priorité aux plus démunis. Ayant appris, en prenant les commandes de ce beau pays, qu’il y avait un quart monde,j’ai pris immédiatement les mesures qui s’imposaient, car mes prédécesseurs avaient osé laisser crever de faim des millions de Français dans notre belle France où il y a trop de tout ! J’ai dénoncé immédiatement ces lois scélérates, que dis-je ? Meurtrières, qui consistaient a détruire les excédents agricoles. Comment peut-on parler d’excédents quand des millions d’êtres humains manquent du nécessaire ? Je sais que quelques uns de ces malheureux voudraient être considérés comme des êtres humains (4). Chaque chose en son temps. On y pense.

Devant ces résultats prometteurs, j’ai conseillé a mon écureuil favori de s’occuper activement du progrès social en Europe. Quand on pense que 14 % des européens vivent audessous du seuil de pauvreté, je souffre en pensant à ces excédents européens qui pourraient rassasier ces misérables qui n’ont pas le bonheur de vivre dans un pays socialiste comme la France.

Mon ami, J-M Cavada m’ayant appris que dans le monde 40 millions de personnes meurent de faim chaque année, je crie mon indignation et ma révolte quand je pense encore aux excédents agricoles mondiaux. C’est un scandale ! L’abondance agricole des pays riches tue 50 fois plus de personnes qu’Hitler dans le même laps de temps. Et, tenez-vous bien, mes braves administrés, 1.500 fois plus que la bombe d’Hiroshima !

Alors, tu viens dîner ? me dit ma femme.

Je m’étais assoupi en regardant le bébête-show !

(1) 92.000 dollars par emploi, d’après Dale Bumpers, Sénateur de l’Arkansas.
(2) 26 milliards en 1986, 77 milliards en 1987.
(3) 5 millions de Français vivent d’aumônes (l’Abbé Pierre)
(4) entendu à midi sur l’A2 : A un accidenté du travail qui doit vivre avec 1.200 F par mois, on demande : "Que souhaiteriez-vous  ? - Etre considéré comme un être humain.