Folie au Nasdaq

par  J.-P. MON
Publication : avril 2000
Mise en ligne : 6 mars 2010

A côté de la Bourse de Wall-Street, le New-York Stock Exchange, existe la Bourse électronique américaine, le Nasdaq, créé il y a 29 ans, où s’échangent la plupart des valeurs de haute technologie (informatique, télécommunications, biotechnologies en représentent 75,4%). Il accueille aujourd’hui 5.100 entreprises américaines et étrangères, soit deux fois plus que le New York Stock Exchange.

La capitalisation boursière y atteint 6.420 milliards de dollars. En bref, c’est la Mecque de ce que l’on appelle la nouvelle économie. Ses performances sont pour le moment remarquables : il a progressé de 85,6% en 1999 et gagné 24% depuis le début de l’année. Mais le 9 mars 2000 a été pour lui une journée historique, comme dirait Jean-Pierre Gaillard : son indice composite a franchi pour la première fois la barre des 5.000 points. Certains analystes prédisent même que son indice remplacera bientôt l’indice Dow Jones comme baromètre du marché boursier américain. Cela symboliserait le triomphe de la nouvelle économie sur l’ancienne, celle des industries traditionnelles.

 Une bulle de plus ?

Pour d’autres spécialistes, au contraire, on est en présence d’une bulle spéculative dont l’éclatement est inéluctable. Selon eux, il n’y a aucune explication rationnelle à cette passion des investisseurs pour la nouvelle économie. Cette euphorie est une folie financière de plus, comme on en a connu de nombreuses fois dans l’histoire de la Bourse. Le Nasdaq accueille en effet de très jeunes sociétés (les start-up) dont les actions atteignent des niveaux records alors qu’elles ne dégagent que des pertes ! Pour les économistes de la Caisse des dépôts et consignations « l’essence de la nouvelle économie est qu’elle fait apparaître des entreprises produisant des biens et services nouveaux dont il est très difficile d’anticiper ce que sera, dans le moyen terme, la profitabilité. La valorisation de leur titres est donc ardue [1] ». Tout aussi diplomatiquement, Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine, estime que « les acteurs des marchés financiers, qui ne sont pas à l’aise dès lors qu’ils doivent faire face à des changements dans la structure de l’économie, cherchent toujours à tâtons l’évaluation correcte des nouvelles sociétés [1] ». Plus rudement, le Président de la Banque centrale des Pays-Bas, qui a comparé les opérateurs du Nasdaq à « des chevaux fous courant tous les uns derrière les autres à la recherche d’une mine d’or », a averti :« soyons prudents à l’égard des titres des entreprises internet [1] ».

 Quelques exemples :

•FreeMarkets.com. En décembre 99, cette entreprise est introduite sur le marché à 48 dollars l’action, le jour même elle augmente de 483%, à 280 dollars. Elle affichait pourtant 13,5 millions de dollars de pertes pour les neuf premiers mois de l’année !

•VA Linus systems. La veille, ce titre avait gagné 700% dans la journée (record battu !).

•iVillage. Il y a un peu plus d’un an, l’action de iVillage était introduite à 24 dollars sur le marché et finissait la séance à 80 dollars : iVillage “valait” donc plus de 2 milliards de dollars. Or pour les neuf premiers mois de 1999, les pertes de iVillage se sont élevées à 28,5 millions de dollars. Début janvier cette action est retombée à 20 dollars, c’est à dire en dessous de son niveau d’introduction en Bourse.

 Folie sur les actions internet

Pour les entreprises liées à internet ou au téléphone portable, il est d’une importance cruciale d’avoir rapidement le plus grand nombre d’abonnés possible, même au prix de lourdes pertes financières. Le prix d’acquisition d’un client (que l’on espère fidèle) est variable selon qu’il s’agit d’un marché émergent ou d’un marché qui a déjà atteint sa maturité et dans lequel le client est très sollicité et donc est plus cher à acquérir. Mais dans les deux cas, les estimations ne reposent pas sur des bases bien solides. Par contrecoup, le critère décisif pour la Bourse est le nombre d’abonnés et non les dividendes qui pour le moment n’existent pas. Tant que le nombre d’abonnés d’une entreprise augmente, on peut espérer toucher un marché de plus en plus grand, mondial, et faire, à terme, d’énormes profits. Mais le jour où ce nombre n’augmentera plus, cela sera sans doute le krach.

 Alerte

Le lundi 13 mars les valeurs internet ont commencé à chuter, le mardi 14 les valeurs des biotechnologies ont perdu 13% en une seule séance après l’annonce de la décision conjointe de Clinton et de Tony Blair d’agir pour faire tomber dans le domaine public les données tirées de la carte complète du génôme humain afin d’en faire profiter l’ensemble de l’humanité [2]. Tant et si bien que le jeudi 16 mars les valeurs traditionnelles ont pris leur revanche sur les valeurs technologiques : l’indice Dow Jones s’est envolé avec un gain de 4,93% pendant que l’indice du Nasdaq chutait fortement, les valeurs de “la nouvelle économie” ayant fait l’objet de dégagements massifs. Les investisseurs semblaient en effet avoir repris leurs esprits en amorçant un mouvement de retour vers les valeurs de “l’ancienne économie”, suivant en cela les avis de certains analystes qui, depuis plusieurs mois, conseillent de revenir sur les grandes valeurs industrielles classiques, délaissées et décotées, dont le prix ne reflète plus la qualité. Un des gourous de Wall-Street conseille même aux investisseurs de réduire la part des valeurs technologiques dans leur portefeuille à moins de 40% [3].

Ajoutez à cela les menaces de surproduction qui pèsent sur les industries de hautes technologies de la Silicon Valley, moteur de la croissance américaine et mondiale. En effet, si l’on en croit M. Mark Fitzgerald, de la banque Merrill-Lynch : « les investissements en capital de l’industrie des semi-conducteurs sont en train d’exploser. Ils augmenteront probablement de 50% cette année car, pour faire face à la forte demande des fabricants de matériels électronique et de télécommunications, comme les téléphones portables, les fabricants de semi-conducteurs ont entrepris la construction d’usines qui valent chacune plus d’un milliard de dollars. Mais, d’ici à un peu plus d’un an, l’offre dépassera à nouveau la demande et les prix des composants chuteront, entraînant les fabricants de semi-conducteurs dans une nouvelle crise ». Cependant, d’après lui, il y a encore 30 à 40% de plus value à réaliser d’ici un an. Mais ensuite il faudra sortir rapidement de ce marché [3].

Quitte à ne pas paraître “moderne”, il semble bien que la raison soit de ce côté là : le virtuel a beau avoir bien des mérites, chez certains ça n’est souvent que du vent. Et le vent peut faire des dégâts, on l’a vu les 26 et 27 décembre derniers !


[1Le Monde du 11 mars 2000.

[2Le Monde du 16 mars 2000.

[3Le Monde du 18 mars 2000.