Harmonie

par  B. BLAVETTE
Mise en ligne : 31 octobre 2008

Pour les “Sisyphe” que nous sommes, répétant sans nous décourager ce qui pour nous relève du bon sens et d’un simple humanisme, la découverte de l’article qui suit a été un vrai bonheur, tant il exprime bien notre pensée. C’est donc avec joie que nous ouvrons ces colonnes à son auteur :

Les forces progressistes ont perdu la bataille idéologique et le rouleau compresseur de la révolution conservatrice progresse irrésistiblement sans presque rencontrer de résistance. Partout les dominants sont parvenus à imposer les valeurs du capitalisme néo-libéral : compétition, concurrence, lutte de tous contre tous, bref un Darwinisme social, parfois tempéré par ce qui reste d’un État social en voie de régression rapide. Une bonne image de l’homme, et de plus en plus souvent de la femme, de ce début du XXI ème siècle peut être donnée par ces soi-disant sportifs qui apparaissent le visage couvert de sueur, crispés, les yeux fous, les dents en avant prêtes à mordre.

J’ai la conviction que l’Univers est à la recherche d’une harmonie faite de justice et de liberté.
Martin Luther King.

Cette idéologie est mortifère, au sens littéral du mot. Elle s’attaque au vivant, détruisant avec une inconscience stupéfiante les espèces végétales et animales, polluant la biosphère à un degré que l’on peut craindre irréversible.

Lorsque pour permettre la production d’objets inanimés, faiblement organisés, des écosystèmes entiers, hautement complexes et fruits de plusieurs milliards d’années d’évolution sont éliminés, l’entropie (le désordre) de l’Univers s’en trouve renforcée. Et s’il devait s’avérer que la vie est un phénomène rare dans l’Univers, le crime n’en serait que plus grand.

En ce sens, le capitalisme, avec sa propension à détruire le vivant pour produire des choses mortes, est un système profondément régressif, on pourrait dire “involutif”.

Qui dira la profonde tristesse qui se dégage du spectacle de ces grands arbres qu’on abat en masse en Amazonie, au Congo, en Indonésie…. ? Qui dira la souffrance de nos compagnons animaux que l’on extermine par intérêt, jeu ou désinvolture, à moins que, considérés comme des simples réservoirs de protéines, ils ne soient élevés, abattus et dépecés dans des camps qui pourraient être la préfiguration de ceux dans lesquels nous enfermerons bientôt nos propres “déviants”, devenus un cheptel de réserve de “pièces détachées” ?

Car le capitalisme débridé s’attaque aussi directement à l’espèce humaine en condamnant l’immense majorité de nos semblables à une lente agonie par la faim et la misère. Les statistiques du Programme des Nations Unies pour le Développement prévoient que d’ici 2020 plus de 2 milliards d’individus vivront dans des bidonvilles.

Les pays riches eux-mêmes se transforment peu à peu sous nos yeux en univers technicien et carcéral où règne en maître un utilitarisme étroit, où seule compte la productivité et l’argent qu’elle génère, où le travail est un moyen de contrôle social.

Et l’on voit les “gagneurs” s’immerger dans un luxe de pacotille, esclaves d’innombrables gadgets. Ils ont fait le choix d’une liberté imaginaire fondée sur une ambition insatiable, sur les artifices du paraître, et demeurent prisonniers d’une comédie sociale dénuée de sens.

Les “perdants” de cette lutte d’une férocité inouïe sont d’abord culpabilisés, puis criminalisés à la moindre velléité de révolte : jamais nos prisons n’ont été aussi pleines.

Dominants et dominés, tous sont perdants face au vide, à la solitude et à la peur générés par les sociétés exclusivement techniciennes, car la certitude de la finitude ne saurait se résoudre dans les vertiges d’une suractivité frénétique ou d’une consommation débridée.

Il s’agit d’une forme de folie anthropophage qui conduit l’Homme à se dévorer lui-même, et l’on peut penser que le chaos qui se prépare fera de Jérôme Bosch un extraordinaire visionnaire.

 Et pourtant…

Et pourtant il suffirait de presque rien, que nous nous défaisions simplement quelques minutes de cette angoisse qui nous taraude, que notre regard change, pour que l’évidence nous apparaisse : l’omniprésence de l’harmonie.

De l’infiniment grand à l’infiniment petit, de la majesté des galaxies au ballet des particules élémentaires, une force, dont nous ne connaissons rien, semble à l’œuvre. Que l’on observe la structure d’un flocon de neige, la complexité de la moindre créature vivante, la fulgurante beauté d’un récif de corail, et l’on sent intimement la présence d’un ordre sous jacent, composant intrinsèque de la matière. Cette harmonie, l’être humain est aussi capable de la faire naître : le “miracle grec” avec le foisonnement des écoles philosophiques, une pièce de Shakespeare, un ”Nocturne” de Chopin, et même ces chercheurs qui affirment que pour qu’une théorie scientifique permette de lever un coin du voile, elle doit reposer sur des équations dont la simplicité, l’élégance et la nécessité leur procurent une émotion profonde.

 Imaginons !

Et rien alors ne nous empêche de tenter d’imaginer ce que pourrait être un monde qui aurait emprunté une autre direction.

J’ai très peur que notre espèce ne soit sur le point d’échouer.
Jacques Monod.

Un monde centré sur le vivant dont la priorité serait de réaliser un équilibre en accord avec l’harmonie :

• un monde qui tenterait avec respect de s’initier graduellement aux mystères de la nature, plutôt que de s’acharner à dominer, à détruire ce qu’il ne comprend pas,

• un monde qui aurait acquis la certitude tranquille que la coopération est supérieure à la concurrence, et l’émulation à la compétition,

• un monde qui saurait que le travail ne peut être réduit à une activité vénale où chacun tente d’imposer son pouvoir, mais vise d’une part à satisfaire de façon égale les besoins de tous, (car la liberté ne commence qu’après qu’il ait été fait justice à la nécessité), et doit d’autre part permettre à chacun d’obtenir reconnaissance sociale et réalisation de soi,

• un monde qui aurait appris que l’injustice génère la violence, et que le pardon, associé à une juste réparation, évite souvent d’avoir recours à la punition qui est toujours la manifestation d’un échec,

• un monde qui saurait que l’harmonie ce n’est pas la standardisation, l’uniformisation propre au capitalisme, mais la diversité : diversité de la matière composant l’univers, diversité des espèces vivantes, diversité des cultures et des modes de penser. Seule cette diversité, par le bouillonnement créatif qu’elle autorise, permet à la matière d’évoluer vers plus de beauté, de conscience, d’harmonie.

Ce monde aurait compris que certaines décisions, certaines actions renforcent le chaos, alors que d’autres se fondent dans l’harmonie.

Chacun d’entre nous pourrait ainsi participer concrètement, dans les actes individuels et collectifs de la vie de tous les jours, à l’aventure humaine, et contribuer à engendrer cette “vie bonne” faite de connaissance, de sobriété volontaire, de sérénité et d’accomplissement de soi à laquelle, plus ou moins confusément, nous aspirons tous.

Mais l’espèce humaine n’a jamais su progresser sur le plan du vivre ensemble, et les efforts de quelques penseurs d’exception s’apparentent à la clarté de quelques bougies dans une nuit profonde.

Le “progrès”, dont nous sommes si fiers, est exclusivement instrumental car la quête scientifique à très tôt tourné le dos à la recherche du sens et de la sagesse telle que la concevaient les philosophes grecs, pour se cantonner à la fascination de la puissance et de la destruction, dans l’attitude du violeur qui ne souhaite que souiller ce qu’il sent lui échapper.

Et nous voyons, sous nos yeux, s’éloigner, se dissoudre, sombrer et disparaître cette autre réalité qui aurait pu naître, laissant au plus profond de nombre d’entre nous ce poignant regret, ce sentiment d’avoir été préparés pour un autre destin.

Les dernières observations astronomiques nous apprennent que, parmi les “exo planètes” [1] détectées ces dernières années, des mondes semblables à notre Terre, donc susceptibles d’abriter une vie intelligente, pourraient exister. Serait-il possible que d’autres espèces, d’autres formes de vie, moins prédatrices, moins autodestructrices, aient réussi là même où nous sommes sur le point d’échouer ? Peut-être, mais à travers l’infinité du temps et de l’espace le saurons-nous jamais ?

Alors, est-ce dire que rien n’est possible, que toute action est inutile ? Peut-être pas. Bien sûr, il est fort probable que la multitude demeurera avachie devant les écrans à contempler l’horreur se mêler au grotesque, tout en savourant les délices de la servitude volontaire. Mais, comme par le passé, il est aussi probable qu’une petite minorité, s’appuyant sur un sentiment de dignité personnelle, s’opposera toujours à l’ordre injuste du monde. Pour ceux-là, tout comme pour Sisyphe condamné à pousser éternellement le même rocher, le résultat de leurs efforts importe peu, seule compte la certitude d’avoir essayé et l’estime de soi ainsi restaurée.

Albert Camus ne déclarait-il pas : « On peut même imaginer Sisyphe heureux » ?


[1planètes extérieures au système solaire.