Huiles et gaz de schistes au petit déjeuner

par  G. EVRARD
Publication : décembre 2012
Mise en ligne : 24 mars 2013

Le 13 novembre dernier, la chronique économique [*] quotidienne de Dominique Seux, par ailleurs journaliste aux Échos, dans la matinale de France-Inter, était titrée : « Les États-Unis proches de l’indépendance énergétique ». En fait, c’était prétexte à la promotion de cette richesse qui dort sous nos pieds, en France : les huiles et gaz de schiste. Une idée revenue dans l’actualité avec la publication du Rapport Gallois et sous la pression des intérêts industriels et financiers de notre pays, que les risques pour la santé de nos concitoyens et les conséquences pour notre environnement n’émeuvent guère. Lassé de cette injonction médiatique dès le petit matin, et stupéfait par les raccourcis de la chronique, j’ai interpellé le chroniqueur et le média en adressant un courriel à la rédaction de la matinale de France Inter, sans réponse bien entendu. En voici le texte. Deux renvois à des extraits hors texte permettent de citer exactement les propos du chroniqueur.

Bonjour,

On ne peut reprocher à Dominique Seux son positionnement idéologique. Le chroniqueur des Echos peut même parfois paraître timoré si on le compare à son illustre prédécesseur [Jean-Marc Sylvestre] dans la matinale. D’ailleurs, on n’attend pas du journal Les Echos qu’il défende les points de vue d’économistes hétérodoxes. Malheureusement, on ne l’attend pas non plus de France Inter, même si Bernard Maris tente parfois de donner le change.

Mais, ce matin, j’ai eu le sentiment que Dominique Seux avait rédigé sa chronique sur un coin de table, sans un minimum de sérieux. J’ai d’ailleurs relu le texte dans les Echos.fr pour être sûr d’avoir bien entendu.

Extrait I :« Les Etats-Unis doubleraient l’Arabie saoudite autour de cette date-là [2020]. La raison en est double. •1. des économies d’énergie, notamment dans les transports, et là tout le monde applaudit. •2. les pétroles et gaz de schiste, et là les avis sont évidemment plus partagés ».

- [À propos du premier paragraphe, voir extrait 1] Que les Etats-Unis puissent un jour devenir auto-suffisants en ressources d’hydrocarbures fossiles ne devrait étonner personne. J’ai appris à l’école, à la fin des années 1950, que ce pays s’assurait des approvisionnements essentiellement extérieurs en pétrole pour préserver ses propres ressources. Vient le jour, plus de 50 ans plus tard, où la stratégie change, à la fois pour des raisons géopolitiques, quand on ne peut plus prétendre être le seul gendarme du monde, et parce que les ressources extérieures s’épuisent et finissent par coûter cher.

Donner comme explication •1 : ” les économies d’énergie, notamment dans les transports”, je ne comprends pas du tout le raisonnement. La consommation d’essence et de gazole n’a pas diminué dans des proportions qui permettraient de se passer à terme des importations sans le recours à d’autres sources. Sur l’explication •2 : ”les pétroles et gaz de schiste”, Dominique Seux admet que les avis sont plus partagés et il développe un peu le sujet dans les paragraphes suivants. [Sans fournir les proportions de pétrole et de gaz issus de la fracture hydraulique à partir de 80.000 puits forés sur le territoire, par rapport aux hydrocarbures conventionnels exploités. Mais le gaz serait désormais deux fois et demi moins cher qu’en Europe]. En effet, les avis sont très partagés ! Alors, quel intérêt présente ce premier chapitre de la chronique, si ce n’est promouvoir l’idée d’un nouvel âge d’or avec ces hydrocarbures dits non conventionnels, en dépit de leur dangerosité ?

- Au quatrième paragraphe [voir extrait II] : “ On ne peut pas à la fois baisser la part du nucléaire, diminuer les émissions de CO2 et refuser toutes les recherches”. Mais il ne s’agit pas de refuser toutes les recherches, il s’agit seulement de refuser celles qui sont aussi dangereuses qu’inutiles au vu des objectifs : les gaz et huiles de schistes sont des hydrocarbures fossiles dont la combustion dégagera au moins autant de CO2 que le pétrole et peut-être autant que le charbon si on tient compte des conditions d’exploitation. D’autre part, les fuites de méthane constituent également un facteur très aggravant de l’effet de serre. Ce sont donc des investissements inutiles qu’il vaut mieux consacrer aux recherches sur les énergies renouvelables.

Extrait II : « Mais en France, certaines voix, y compris de gauche, poussent pourtant François Hollande à rouvrir le dossier. Oui, il y a Claude Allègre, mais disons que le simple énoncé de son nom provoque généralement des boutons chez certains. Il y a aussi Louis Gallois. Il en parle dans son rapport. Il y a aussi Michel Rocard. Il y a aussi le scientifique Jean-Louis Etienne. Ceux-là, et ils ont raison, disent que la décision du gouvernement de fermer purement et simplement le dossier a peu de sens s’il s’agit seulement d’avoir le soutien des verts [à noter que la même chronique dans Les Echos est titrée : Gaz de schiste : M. Hollande, libérez-vous des verts !]. On ne peut pas à la fois baisser la part du nucléaire, diminuer les émissions de CO2 et refuser toutes les recherches. Si on ne veut pas exploiter, il faudrait au moins explorer pour savoir ce qui se trouve dans le sous-sol français et chercher de nouvelles méthodes moins contestées »

Si ce peu de rigueur passe inaperçu, ce n’est ni à la gloire du chroniqueur ni à celle du média qui véhicule le propos. Mais on est si peu regardant dans la bataille idéologique !

Cordialement, Guy Evrard.

On peut supposer que les géologues connaissent suffisamment le sous-sol de notre pays pour avoir déjà une bonne idée de ce qui s’y trouve. Faisons leur donc confiance pour continuer d’améliorer leur savoir au moyen de techniques qui nous mettent à l’abri de la fracturation hydraulique. Si, pour préciser le contenu de la roche mère et appréhender l’intérêt éventuel de son exploitation, des forages sont nécessaires, alors ce serait mettre le pied à l’étrier vers cette économie du risque que nous dénonçons. Et la réponse doit bien être politique, c’est-à-dire l’expression d’un choix démocratique dans lequel les citoyens ont le devoir d’intervenir. Dans cette hypothèse, nous attendons toujours la démonstration de la capacité des médias à réellement favoriser l’expression démocratique.

G.E.