I. Éviter que l’avoir efface l’être

par  A. LAVIE
Publication : novembre 2001
Mise en ligne : 7 septembre 2008

Alain Lavie entreprend, par une série de trois articles, de montrer ce que les travaux du Docteur Henri Laborit apportent d’éclairages sur les comportements humains et d’arguments aux distributistes qui proposent un système économique dans lequel la coopération et la concertation se subsituent à la rivalité et à la course égoïste au profit qui sévissent actuellement sous la dictature des marchés financiers.

Les fréquentes manifestations d’opposition à la mondialisation financière prônée par l’OMC indiquent qu’une volonté progresse, attirant sans cesse de nouveaux sympathisants. Ce mouvement est à la recherche d’une nouvelle société débarrassée de l’économie de marché et souhaite en établir les bases. Sans celles-ci, en effet, toute révolte ne produit qu’un feu de paille et ne pourra pas fournir assez d’énergie pour un changement profond. L’Histoire rapporte de nombreux exemples de révoltes sans suite faute de véritables idées porteuses, de solides bases, depuis celle guidée par Spartacus n’osant pas s’emparer de Rome, jusqu’à celle de mai 68.

Si le programme élaboré par la Grande Relève avec le contrat civique présente toutes les qua-lités requises pour succéder avantageusement à l’économie de marché en ère d’abondance, si l’organisation sociale et les réponses aux besoins de chacun y sont clairement définies, il reste, cependant, à mon avis, à tenir compte des données biologiques du comportement humain sur lesquelles repose toute la réussite du programme.

Le médecin et neurobiologiste Henri Laborit s’est grandement intéressé à la question et une partie de son travail y a été consacrée.

Pour aller dans le sens d’un véritable progrès, il faut que l’objectif principal de cette nouvelle société soit de donner à l’être la première place, en détrônant l’Avoir. Si définir l’Avoir, l’espace qu’il occupe dans la société actuelle et celui qu’il devra occuper demain, est aisé, tant notre existence depuis longtemps en est préoccupée et dépendante, par contre, spécifier l’Etre présente de réelles difficultés, tant il a été négligé, omis, sous la pression de la nécessité et de la recherche de la dominance.

Retrouver l’Etre en chacun de nous, construire l’environnement social qui permettra de le mettre en valeur et de garantir sa suprématie, autant de préoccupations qui méritent de figurer au nouveau programme. Ce changement de civilisation est d’autant plus plébiscité que l’hégémonie de l’Avoir engendre d’importantes nuisances écologiques, sociologiques et psychologiques à l’échelle planétaire.

Loin d’évoluer vers la connaissance de ce que nous sommes, l’organisation sociale s’enferre dans un système producteur de biens de consommation dont les structures reposent sur l’existence de rapports entre dominants et dominés, sur la promotion sociale liée au productivisme. De telle façon que l’expansion, la croissance économique, seront indéfiniment favorisées, avec pour conséquences l’amplification des catastrophes économiques et écologiques, la montée de la violence, la multiplication de maladies psychosomatiques et virales. Et le foisonnement de produits inutiles continuera à dilapider les réserves naturelles de la planète.

Dans son livre “La baleine qui cache la forêt”, H. Kempf dit justement : « des erreurs commises contre l’environnement, de la planète ou de l’humanité, c’est bien cette dernière qui en pâtira le plus car la Terre s’en sortira de toute façon, d’une manière ou d’une autre, pas nous ». Et il ajoute « Dire que la planète est en danger, c’est jouer de la solidarité émotive pour cacher les fractures de la société. C’est séparer le domaine de l’action sur la nature de celui des rapports humains. C’est dissimuler l’enjeu véritable : l’organisation de la société. » Or pour lutter contre ce gâchis écologique et humain, il faut nous vacciner contre le virus de l’Avoir, s’appliquer à lui donner un rang subalterne dans les structures de la civilisation et s’assurer qu’il ne sera plus le moyen de mesurer des rangs sociaux.

En lutte depuis des millénaires pour assouvir la nécessité, l’humain se retrouve aujourd’hui organisé dans un système, l’économie de marché, axé sur la préservation des dominances acquises historiquement. La propriété privée, la possession des moyens de production et des informations spécialisées, ont permis à certains de se garantir la gratification dans le pouvoir. En parallèle, l’instauration des hiérarchies de valeurs, de la même façon que dans les groupes de mammifères supérieurs, permet la protection de la dominance puisque plus on est haut placé dans l’échelle hiérarchique, mieux on est récompensé par le système. Plus on reproduit et protège les conditions du pouvoir, plus on bénéficie de privilèges.

Si la seule nécessité était la cause de l’idéologie de l’Avoir, l’avènement de l’abondance aurait dû suffire à réduire son influence. Mais le système actuel, confronté à cet adversaire de taille, tente par tous les moyens de l’endiguer. Car l’abondance réduit la valeur et menace la stabilité des dominances établies. La production et la possession matérialistes s’enferrent davantage dans l’obsessionnel, dans l’idéologie, afin de protéger le pouvoir des privilégiés du système.

« Comment le mythe de la croissance pour la croissance et non pas seulement pour la satisfaction des biens fondamentaux a pu s’instaurer…[et peut-il] aujourd’hui être défendu comme une fin en soi, comme la finalité même de l’espèce humaine, en l’enrobant de notions affectivo-mystiques, telles que celles du bonheur, des besoins, du progrès, de la domination de l’homme sur la marâtre nature… Tout cela défendu par des discours parfaitement rationnels, à partir d’a priori, de jugements de valeur, tels que la promotion sociale, toujours envi-sagée comme un bien en soi, la libre concurrence… la compétition internationale, le travail comme vertu… la défense des traditions et de la monnaie » [1] s’interroge Henri Laborit, qui montre que deux instincts régissent chacun de nous et conditionnent nos rapports sociaux :

Plaisir et dominance

Le premier, celui du plaisir dans la recherche de l’équilibre biologique, de la satisfaction, de la récompense, reste toujours la finalité fondamentale d’un organisme qui l’assure par son action sur l’environnement. Le plaisir est lié à l’accomplissement de l’action gratifiante. Or, comme celle-ci est la seule qui nous permette de survivre, la recherche du plaisir n’est-elle pas la loi fondamentale qui gouverne les processus vivants ? « Ceux qui nient de ne pas avoir comme motivation fondamentale la recherche du plaisir sont tellement inconscients… de ce que leur inconscient charrie comme jugements de valeurs et comme automatismes culturels, qu’ils se contentent de l’image narcissique qu’ils se font d’eux-mêmes et à laquelle ils essaient de nous faire croire, image qui s’insère à leur goût de façon harmonieuse dans le cadre social auquel ils adhèrent ou qu’ils refusent aussi bien » [2].

Le second instinct « répond à une caractéristique fonctionnelle du cerveau des mammifères en général : la recherche de la dominance ». Elle est le moteur essentiel de toute motivation à l’insertion sociale. Pour tous les animaux dits supérieurs la rareté des possibilités d’assouvissement de leurs besoins engendre l’avènement d’une hiérachie de valeurs et de tout un système protectionniste consécutif, qui se traduit chez l’humain par la possession d’un capital dont la croissance sera assurée par l’appropriation du travail des dominés, l’accaparement de la plus-value et la nécessité d’une production et d’une consommation croissantes : « Ce qui veut dire que plus l’humain cherche à dominer, plus il produit. Mais cela veut dire aussi que cette production est distribuée hiérarchiquement puisque c’est la recherche de la dominance hiérarchique qui constituera sa motivation fondamentale. Le cercle est fermé, vicieux et ne peut aboutir qu’à l’expansion économique, à l’insatisfaction mitigée en pays industrialisés, à la souffrance muette et fataliste en pays sous-développés, à la pollution grandissante et à la mort de l’espèce » [3].

Ainsi la seule nécessité est-elle aujourd’hui complètement dépassée comme cause du maintien des hiérarchies. Les grands responsables en sont les instincts de plaisir et de dominance qui trouvent leur satisfaction, leur gratification dans le maintien des privilèges et du pouvoir détenus par les dominants. En conséquence, pour éviter le retour d’un nouveau système hiérarchique comme chaque révolution en a produit, il paraît essentiel d’apprivoiser, de canaliser dans une démarche intellectuelle, l’instinct de dominance.

Il s’agit donc de transformer, dans l’individu, cette recherche de dominance, qui est issue de la rareté, en un besoin de reconnaissance par la société de ses désirs à exprimer ses capacités, ses facultés dans un rôle social, quel qu’il soit. Le contrat civique, par exemple, en représente tout à fait la concrétisation.

Pour y parvenir, il devient alors essentiel d’empêcher toute possibilité d’établissement des hiérarchies de valeurs. Toute valeur doit donc être bannie. Aucun domaine, aucune profession ou activité ne doit socialement en supplanter d’autres, aucune information spécialisée ne doit va-loir plus qu’une autre. Ce qui signifie, en conséquence, l’abolition de toute propriété privée, en particulier celle des moyens de production. Ce qui veut dire aussi une distribution égalitaire des revenus donnant accès aux biens de consommation et l’absence d’attribution de tout privilège valorisant.


[1Henri Laborit, La nouvelle grille, page 108.

[2Henri Laborit, Eloge de la fuite, page 92.

[3Henri Laborit, La nouvelle grille, page 337.