I. L’imposture capitaliste

par  B. BLAVETTE
Mise en ligne : 31 juillet 2009

La situation particulière de notre temps, à l’orée d’un nouveau millénaire et affecté de désordres globaux d’une ampleur inégalée jusqu’ici, incite Bernard Blavette à interroger : comment et pourquoi en sommes nous arrivés à la situation actuelle, dans laquelle dominent le désarroi et un sentiment d’impuissance face aux maux (crise économique, écologique, éthique) directement générés par notre agir ?

Répondre à cette question pourrait ensuite permettre de formuler quelques hypothèses sur le futur, sur les dangers et les chances qui se profilent. Il faudra pour cela jeter un coup de projecteur sur le passé, sur 2000 ans de civilisation judéo-chrétienne pour s’efforcer de cerner les origines, les fondements et la signification de l’idéologie capitaliste aujourd’hui dominante. Bernard Blavette nous engage donc dans un survol, dont il avertit qu’il est sans doute un peu risqué, de quelques moments fondateurs qui ont marqué et orienté notre civilisation jusqu’à ce jour.

L’Empire Romain n’a certes jamais été un modèle de démocratie, mais tous les historiens s’accordent sur le fait que sa vitalité, son exceptionnelle extension dans l’espace et dans le temps, reposaient notamment sur une rare capacité à intégrer les peuples conquis en respectant les diverses coutumes, cultures et religions qui avaient le loisir de se répandre librement.

Or en 313 après Jésus-Christ se produit un événement dont nous n’avons pas fini de mesurer la portée : sentant l’Empire vaciller et dans une tentative pour en restaurer l’unité et la cohérence, l’Empereur Constantin se convertit au christianisme. Très vite l’Empire se couvre d’églises, chaque ville possède son évêque. Bientôt seuls les baptisés jouiront des droits de citoyens, les coupables d’hérésie seront exclus des fonctions publiques, et les cas de païens martyrisés ne seront pas rares [1]. Le christianisme, qui depuis saint Paul se déclare Église Catholique, ce qui signifie universelle, s’est transformé en religion d’État.

 Un millénaire de domination

Pendant plus d’un millénaire l’Église Catholique et Romaine va alors exercer une domination sans partage que l’on peut qualifier de totalitaire au sens où elle va s’imposer dans la totalité de la vie de chaque individu, réglementant les comportements les plus intimes (manière de se nourrir, pratiques sexuelles…) de la naissance à la mort. De leurs côtés, l’art et la science seront soumis à ses dogmes et à sa censure.

Alors que les diverses philosophies de l’Antiquité avaient jusque-là cohabité harmonieusement, chacune apportant sa contribution à la compréhension de l’Univers, la volonté d’universalité de la doctrine chrétienne va servir de prétexte à quelques-uns des plus grands massacres de l’Histoire : éradication de toutes formes de déviances et d’hérésies, croisades, conquête de l’Amérique, colonisation…, à chaque fois la volonté déclarée d’évangéliser servira de paravent à la volonté de domination.

Mais le pire est ailleurs : la religion va absorber la philosophie telle que la concevaient les penseurs grecs et substituer ainsi la croyance à la raison. Les conséquences vont en être immenses et se faire sentir jusqu’en ce début du XXIème siècle : les peuples vont désapprendre à réfléchir, à exercer leurs capacités d’analyse, leur sens critique. La soumission à une idéologie, à son oligarchie dirigeante, à son appareil répressif, à sa bureaucratie, va devenir la norme. Le passage de la philosophie à la religion révélée est donc une formidable régression.

De plus, bien qu’au cours de sa longue histoire l’Église ait parfois développé des conflits d’intérêts et des luttes d’influences avec les pouvoirs laïques, on peut dire que, globalement, et à la suite des premiers Apôtres, ses responsables ont toujours prêché la soumission aux pouvoirs temporels, les rois tenant leur autorité de la puissance divine.

Mais aucune domination n’est éternelle et l’esprit de la Renaissance avec la redécouverte de la pensée Antique, certains progrès scientifiques, le retour de la philosophie dans le cadre de la période dite des Lumières, vont sérieusement ébranler la puissance religieuse. L’Église va alors se crisper sur ses dogmes et tenter de faire barrage à une évolution pourtant inéluctable : on brûlera quelques penseurs trop audacieux (Giordano Bruno), d’autres seront forcés d’abjurer (Galilée). Mais rien n’y fera.

De la même façon, l’élite laïque, la noblesse d’Ancien Régime, va s’accrocher à son pouvoir et à ses privilèges, mais en vain….

Ici l’Histoire va bifurquer, le monde ancien s’effondrer, la domination changer de visage…

 Les fondements de la bourgeoisie capitaliste

Pendant que l’Église et la noblesse s’acharnaient à tenter de perpétuer un ordre révolu, une nouvelle classe, la bourgeoisie, aspirait de toutes ses forces à prendre la relève. Dans le cadre d’un capitalisme balbutiant, elle avait déjà acquis l’essentiel du pouvoir économique, mais surtout elle avait compris que pour assurer un nouveau pouvoir, son propre pouvoir, une Révolution était nécessaire suivant la fameuse phrase de Giuseppe Tomasi dans son roman Le Guépard « Il faut tout changer pour que rien ne change ».

Cependant, pour asseoir sa légitimité la bourgeoisie ne peut plus compter sur la puissance divine, il lui faut donc inventer une nouvelle idéologie laïque qui lui permette de mettre en place une nouvelle domination. Elle n’aura que l’embarras du choix pour “faire son marché” idéologique. En effet nombre de penseurs et de philosophes vont tenter de combler l’effritement de la pensée religieuse…

On peut estimer que Thomas Hobbes (1588 –1679) va, en quelque sorte, poser les fondements de la conception capitaliste de l’homme. Dans son ouvrage principal Léviathan Hobbes va développer une vision extrêmement pessimiste de l’être humain, dominé par des désirs insatiables « je mets au premier rang, à titre d’inclination générale de toute l’humanité, un désir perpétuel et sans trêve d’acquérir pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu’à la mort [….] la félicité humaine est une continuelle marche en avant du désir d’un objet à un autre, la saisie du premier n’étant encore que la route qui mène au second » [2]. De plus Hobbes va surenchérir dans le pessimisme en inventant une formule qui devait passer à la postérité en alimentant tous les fatalismes, tous les renoncements : « l’homme est un loup pour l’homme ».

Obsession de l’accumulation matérielle, lutte de tous contre tous, qui ne verrait ici les mécanismes de notre actuelle société de consommation néo-libérale ? Cette sombre vision de l’être humain est d’ailleurs dans le droit-fil de la “chute” de l’homme, de l’omniprésence de la culpabilité et du péché développés par le christianisme.

Mais il ne s’agit encore ici que de considérations philosophiques et morales qui, par la sauvagerie qu’elles impliquent, sont bien évidemment incapables de “faire société”. Manque un principe régulateur capable d’orienter, d’utiliser, de tirer profit des passions humaines.

 Lumières écossaises

Et nos candidats à la domination vont alors jeter leur dévolu sur le philosophe écossais Adam Smith (1723-1790). Mais ce choix va s’avérer particulièrement malvenu car il va contraindre les économistes classiques à toute une série d’interprétations fallacieuses de la pensée du philosophe, ce qui constitue la première grande imposture de l’idéologie capitaliste. Car Adam Smith n’est pas du tout dans le sillage du pessimisme de Hobbes. Il appartient à cette école de pensée, que les historiens nomment les “Lumières Écossaises” qui, au contraire, va partir en guerre contre la théorie du “tous contre tous” avec une vision beaucoup plus large de l’Homme, considéré comme un être avant tout social, capable de « civiliser son intérêt personnel ». Dans cette optique Smith publie en 1759 son premier ouvrage, la Théorie des Sentiments Moraux, dans lequel, dès les premières lignes, il s’emploie à réfuter la conception d’un égoïsme généralisé : « Aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de les voir heureux » [3]. La Théorie sera complétée à six reprises tout au long de la vie de son auteur, signe de l’importance que Smith attachait à un ouvrage que l’on ne peut considérer comme une œuvre de jeunesse.

Et pourtant, et ce n’est pas un hasard, la Théorie va être mise au second plan, pratiquement ignorée. Pour s’en convaincre il suffit de consulter l’actuelle Encyclopédie Universalis qui ne fait que citer la Théorie, sans même s’attacher à son contenu alors qu’elle consacre un long développement à l ‘Enquête sur les causes et la nature de la richesse des nations (1776), l’autre ouvrage de Smith, considéré comme la “bible de l’économie moderne” qui consacre l’avènement du Divin Marché. Adam Smith va alors placer l’égoïsme et la recherche de l’intérêt personnel comme fondement de l’économie : « ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais du souci qu’ils ont de leur propre intérêt ». Par la grâce de “la main invisible du marché”, la somme des intérêts particuliers va coïncider avec l’intérêt général, les vices privés se transformant par miracle en vertus publiques.

Il y a donc dans l’œuvre de Smith une contradiction apparente, connue sous la dénomination de “problème Adam Smith” et qui suscitera jusqu’à aujourd’hui nombre d’interprétations dans le détail desquelles nous n’entrerons pas [4].

Pour ce qui est de notre démonstration il nous importe surtout de souligner les manipulations auxquelles vont se livrer les théoriciens de l’économie classique afin de s’approprier la pensée d’Adam Smith :

 Les manipulations des théoriciens de l’économie classique

Tout d’abord, on fera passer pour un fait avéré ce qui n’est qu’une simple opinion énoncée par Smith. En effet nul ne peut démontrer que la somme des intérêts particuliers débouche obligatoirement sur l’intérêt général. Il s’agit là d’une croyance que plus de deux siècles de domination capitaliste a fermement infirmée.

Par ailleurs l’économie classique va mettre en avant l’égoïsme ainsi que la recherche exclusive de l’intérêt personnel des agents économiques en ignorant délibérément l’importance des correctifs apportés par Smith dans la Théorie des sentiments moraux.

Enfin, contrairement à Smith qui souligne l’importance de l’estime de soi et du regard des autres, la théorie classique n’envisage l’intérêt personnel que sous l’angle de l’intérêt matériel, de l’accumulation infinie de biens et de richesses.

 Contradictions et incohérences

Les contradictions générées par cette série de mystifications ne vont pas cesser de hanter la théorie économique classique. Les économistes orthodoxes vont donc, jusqu’à nos jours, tenter sans grand succès de surmonter les tensions nées d’un certain nombre d’incohérences :

•Si le marché est auto-régulateur comment expliquer la nécessité d’interventions répétées et massives des États ?

•Si chacun ne recherche que son intérêt personnel immédiat, qui garantira le respect des contrats qui sont le fondement de toute activité économique ? Pourquoi le juge rendrait-il des jugements équitables ? Au nom de quels principes respecterait-on les lois indispensables à toute vie en société ?

•Si les agents économiques ne sont qu’à la recherche d’un intérêts matériel pourquoi sont-ils si nombreux ceux qui, chercheurs, travailleurs sociaux, enseignants…, embrassent des carrières qui leur laissent peu d’espoir d’atteindre un jour une abondance matérielle ?

Notre bourgeoisie demeure donc toujours insatisfaite, car les écrits de quelques philosophes, de surcroît interprétés de façon opportuniste, ne sauraient être suffisants pour asseoir solidement sa domination. Nous sommes à une période de l’histoire où les sciences dites exactes (astronomie, physique, chimie….) commencent à prendre leur essor et jouissent d’un grand prestige et le manque d’une théorie solide reposant sur des expérimentations irréfutables, capable de remplacer la transcendance par une loi naturelle, se fait cruellement sentir.

 L’homme providentiel

L’homme providentiel se nommera Charles Darwin… En 1859, il publie L’origine des espèces, ouvrage qui devait révolutionner les sciences du vivant, mais aussi avoir de profondes répercussions dans ce que nous nommerions aujourd’hui les Sciences Sociales.

On peut résumer le darwinisme par deux propositions complémentaires :

• Les espèces descendent les unes des autres et se modifient. Lorsqu’une modification est positive au sens où elle apporte un avantage pour la survie de l’espèce concernée, elle va devenir pérenne et l’espèce va se développer, souvent au détriment de congénères moins bien pourvus.

• Pour sa survie, chaque être vivant doit lutter en permanence contre les obstacles que lui opposent son environnement y compris les autres représentants de sa propre espèce. Seuls survivent les plus “aptes”.

La théorie de Darwin connaît immédiatement un immense succès et les capitalistes ne vont pas être longs à réaliser qu’ils détiennent enfin une justification scientifique à leur domination. Dès 1860 l’ingénieur-philosophe Herbert Spencer va appliquer mécaniquement la théorie de Darwin au fonctionnement des sociétés humaines. À la faveur de l’ultra-libéralisme qui domine la société victorienne, Darwin va être lu à travers le regard de Spencer : seuls les plus forts, les plus doués ont le droit à la vie, et les moins adaptés doivent être éliminés sans pitié, toutes mesures visant à leur venir en aide étant à proscrire, car elles contreviennent au processus naturel de la sélection.

Darwin, personnalité profondément humaniste, qui récuse farouchement l’esclavage et toutes formes d’exploitation, va être horrifié par cette interprétation de sa pensée.

 Le plus “apte”… à coopérer

En 1871, il publie La Descendance de l’Homme où il traite expressément de la civilisation humaine. Pour Darwin l’évolution va elle-même se transformer au cours du temps jusqu’à faire naître des instincts sociaux et notamment l’éthique et la morale qui constituent des “outils” permettant à une société qui le souhaite vraiment de contrecarrer la sélection brutale. Finalement le plus “apte ”sera le plus coopératif car la coopération est le comportement le plus susceptible d’assurer la stabilité et la pérennité d’un groupe social.

Mais comme la Théorie des Sentiments Moraux de Smith, la Descendance de l’Homme de Darwin va être escamotée, ce qui constitue la seconde grande imposture du capitalisme. Le philosophe Patrick Tort évoque « cette invraisemblable confusion qui a dénaturé pendant plus d’un siècle l’interprétation complète et rigoureuse de la pensée de Darwin moyennant l’ignorance ou le travestissement résolu de son anthropologie »5.

Il faut souligner que les penseurs qui ont sciemment instrumentalisé l’œuvre de Darwin portent au regard de l’Histoire une écrasante responsabilité, car au-delà de Spencer, on assistera bientôt à la naissance de l’eugénisme qui devait déboucher sur les pratiques monstrueuses que chacun connaît.

 Manipulations intellectuelles

Il apparaît donc que cette idéologie arrogante qui se présente comme indépassable, comme la fin de l’Histoire, qui prétend, comme le christianisme, s’imposer au monde entier (avec un peu d’humour ne pourrait-on pas parler de capitalisme catholique ?), n’est qu’une forme particulière de domination reposant, d’Adam Smith à Darwin, sur des manipulations intellectuelles, sur des interprétations superficielles ou volontairement erronées, ce qui justifie la formule d’imposture capitaliste.

Le plus grave est que, la propagande aidant, un certain nombre de lieux communs particulièrement pernicieux ont profondément marqué l’imaginaire populaire : la toute puissance du marché, la supériorité de l’initiative privée sur l’action collective, le droit légitime du plus fort… ..ce qui rend le combat idéologique d’autant plus difficile.

Nous avons affaire à une philosophie sombre et inquiète, qui tire sa puissance de conviction de l’exacerbation des passions humaines, de la haine de soi et des autres, de l’absence de sens lié au sentiment d’impuissance qu’elle a su introduire dans le temps de vie qui nous est imparti…

À partir de cette analyse, forcément non exhaustive du fait de son caractère synthétique, nous pouvons maintenant nous livrer à l’exercice périlleux, mais stimulant, qui consiste à tenter de discerner ce que pourrait être la suite de l’aventure humaine.

 Ce sera l’objet de deux prochains articles.

Nous examinerons tout d’abord l’évolution la plus probable en direction de ce que l’économiste et politologue Paul Ariès nomme le “Capitalisme vert“. Il s’agit d’un monde dont la domination est l’élément constitutif essentiel, d’un monde où le naturel a été éradiqué et remplacé par l’artificiel (artefact) à l’aide des ressources des sciences et techniques poussées jusqu’à la démesure, d’un monde où tout ce qui est authentiquement humain a disparu, il s’agit du pire des mondes possibles.

Dans un second texte nous nous efforcerons de définir une alternative fondée sur des valeurs capables de s’opposer à la tragédie annoncée : gratuité, sobriété volontaire, coopération sont des notions qui, par leur clarté, par leur simplicité même, sont particulièrement toxiques pour le capitalisme débridé. Constitutives de l’économie distributive, dont se réclame La Grande Relève, ces valeurs pourraient nous donner les clefs d’une société réellement humaine, où l’humiliation cèderait le pas à la reconnaissance, où chacun pourrait trouver sa place, une utopie qui donnerait jour après jour du sens à nos vies ainsi que le désir de se battre pour elle.

Pourrons-nous finalement échapper au cercle infernal des dominations successives ?

— Peut-être, mais à la condition impérieuse que notre engagement personnel et collectif possède cette sincérité, cette profondeur, cette modestie, qui déjà dans le passé ont permis, à de multiples reprises, l’émergence de l’improbable. Car comme l’affirmait Jean Giraudoux : « La fatalité n’existe que par la veulerie des êtres ».


[1Sur ce dernier point, peu connu, voir le beau roman de l’historienne Monique A. Berry La fête Alexandrine, Ed. Albin Michel, (1990).

[2Léviathan , Chap XI De la variété des mœurs.

[3Pour un panorama des différentes interprétations voir la Revue du MAUSS La Découverte n°31 : L’homme est-il un animal “sympathique” ? (Premier semestre 2008).

[4Darwin et le Darwinisme de Patrick Tort (PUF) p.64. Lire aussi du même auteur Le Darwinisme, entre innovation et dérives dans la revue dossier spécial sur l’évolution, Avril-juin 2009 La solidarité chez les plantes, les animaux, les humains (p.151 à 159) de Jean-Marie Pelt (Ed. Fayard).