II. Éviter que l’Avoir se fasse l’être

par  A. LAVIE
Publication : décembre 2001
Mise en ligne : 26 août 2008

Alain Lavie a entrepris de montrer ce que les travaux d’Henri Laborit apportent d’éclairages sur les comportements humains et d’arguments aux distributistes. Après avoir montré, dans un premier article, que la dictature de l’Avoir s’est établie par l’instauration de hiérarchies de valeurs assurant dominance et gratification à certains au détriment des autres, il déduit que ramener l’Avoir à un rang subalterne revient à supprimer ces hiérarchies et à satisfaire nos deux instincts, plaisir et dominance, d’une autre manière :

Laborit propose de substituer à la hiérarchie de valeurs, la hiérarchie de fonction : « Aussi longtemps que les hiérarchies de valeurs, fondées sur l’information spécialisée, ne seront pas supprimées, il existera des dominants et des dominés. Par contre, si une hiérarchie de fonction s’installe, les classes sociales deviendront aussi nombreuses que les fonctions assurées et un même individu pourra fort bien appartenir à plusieurs classes sociales à la fois, dans plusieurs institutions différentes, suivant ses activités » [1].

Privilégier l’Etre, ou du moins dans un premier temps, amoindrir l’Avoir, c’est soustraire à ce dernier toute référence sociale, tout en maintenant l’expression de l’instinct de dominance par la gratification, donc le plaisir. Car chacun a besoin de trouver sa place au sein du groupe, à y exercer ses aptitudes, à l’influencer par sa personnalité, et que cette place soit reconnue.

Mais pour éviter l’attribution d’une valeur particulière à la possession d’une information spécialisée, il faut divulguer une information généralisée « permettant d’opposer une structure par niveaux d’organisation fonctionnels, instaurant les pouvoirs de classes fonctionnelles et les opposant aux hiérarchies de valeur technicisées qui sont présentement établies… Il semble donc absolument évident que pour faire disparaître les dominances hiérarchiques, fondées sur les connaissances techniques, il est indispensable d’instituer une généralisation des connaissances non techniques permettant l’instauration des pouvoirs de classes fonctionnelles » [2].

Or ce type d’organisation « les systèmes vivants au sein de la biosphère ont su le réaliser par des structures autogérées » : dans un organisme vivant, aucune cellule, aucun organe ou système ne commande à rien, il se contente d’informer et d’être informé. Il n’existe pas de hiérarchie de pouvoir, mais d’organisation. Un niveau d’organisation, qu’il soit moléculaire (l’individu) ou cellulaire (le groupe social), celui des organes (ensembles humains assumant une fonction sociale), celui des systèmes (nations) ou bien de l’organisme entier (espèce) « n’a pas à détenir un pouvoir sur l’autre, mais à s’associer à lui pour que fonctionne harmonieusement l’ensemble par rapport à l’environnement. Mais pour que chaque niveau d’organisation puisse s’intégrer fonctionnellement à l’ensemble, il faut qu’il soit informé de la finalité de l’ensemble et, qui plus est, qu’il puisse participer au choix de cette finalité. »

Or le système productiviste impose aujourd’hui à la population ses besoins matérialistes en récompensant ceux qui le servent par une hiérarchie de privilèges qui satisfait la recherche de la dominance, c’est ce qui est défini comme la promotion par le mérite. Mérite alors compris comme l’expression de la volonté et de la responsabilité et que l’on retrouve dans la trop fameuse sentence “Quand je veux, je peux”, n’est vraie qu’à l’inverse “Quand je peux, je veux”, car pour vouloir, il faut posséder les capacités mentales et biologiques et les informations nécessaires.

Cette volonté est en étroite relation avec la notion du libre arbitre : « Vouloir, n’est-ce pas tout d’abord réaliser un choix et focaliser son énergie dans la direction déterminée par cette décision ? Cependant ce libre arbitre tant prôné par notre civilisation n’est qu’une pure vue de l’esprit, une apparence, une sensation fallacieuse [qui] s’explique du fait que ce qui conditionne notre action est généralement du domaine de l’inconscient, et que par contre, le discours logique est, lui, du domaine du conscient. C’est ce discours qui nous permet de croire au libre choix » [3].

« Comment être libre aussi quand on sait que ce que nous possédons dans notre système nerveux, ce ne sont que nos relations intériorisées avec les autres ? Quand on sait qu’un élément n’est jamais séparé d’un ensemble, qu’un individu séparé de tout environnement social devient un enfant sauvage qui ne sera jamais un homme » [4] ? « En fait, nos choix… ne sont que le résultat inconscient de nos pulsions et de nos apprentissages » [5]. Quant à la responsabilité, c’est par elle que l’on peut acquérir un mérite, lequel est alors récompensé par la dominance accordée par la structure sociale qu’elle a contribué à consolider. « Mais s’il n’existe pas de liberté de la décision, il ne peut exister de responsabilité » [6].

Si liberté et responsabilité ne sont que chimères, alors le mérite n’est qu’un argument fallacieux, de conditionnement, utilisé par les dominants : « Comment prendre conscience de pulsions primitives transformées et contrôlées par des automatismes socio-culturels lorsque ceux-ci, purs jugements de valeur d’une société donnée à une certaine époque, sont élevés aux rangs d’éthique, de principes fondamentaux, de lois universelles, alors que ce ne sont que les réglements de manoeuvre utilisés par une structure sociale de dominance pour se perpétuer, se survivre » [7].

Cependant la société pourrait rétorquer que seule la plus-value apportée par l’individu lui importe et que celle-ci est mesurable donc rétribuable. En réalité, comme le montrent A. Jacquard, J.P. Sartre et H. Laborit, « l’individu est le reflet des autres, le “moi”n’est que la somme des “tu” et chaque homme est “fait de tous les hommes”. Ce que nous intériorisons dans notre système nerveux depuis notre naissance, ce sont essentiellement les autres » [8].

Récompenser un individu, c’est omettre l’apport de tous ceux qui ont contribué à sa formation, qui l’ont amené à être ce qu’il est. Et comment mesurer en chacun l’apport des autres ? Tâche impossible et non souhaitable, si le but recherché est la lutte contre les frustrations génératrices de violences sociales. Ses facultés personnelles, chacun les doit à son entourage, à son groupe social, à toutes les informations qui l’ont construit. Que ce soit son patrimoine génétique ou la culture acquise (dont l’interaction a permis la construction de son cerveau, les multiples connexions entre ses cellules), l’individu n’en est pas responsable et sans les autres, il ne serait rien.

Dans la somme des informations reçues fi-gurent les besoins des autres, les préoccupations, les idéaux, les objectifs de la société. Aujourd’hui, dans leur grande majorité, ces informations sont imposées, dépendantes d’individus dits chefs d’entreprise, actionnaires, technocrates de tous bords, répandant leurs directives de façon à garantir leur dominance. Il est plus souhaitable qu’elles soient les reflets de toutes les vélléités, de toutes les forces vives, de toute la puissance créatrice issues de ce groupe, qui peut alors, par extension, être l’humanité.

Le besoin de dominance, ou plutôt de reconnaissance sociale, pousse actuellement chacun à répondre à ces besoins pour “faire sa place” en fonction de la gratification escomptée ou éprouvée, car le plaisir est source de vie et représente la sensation qui nous renseigne sur le maintien qualitatif de notre structure. Cette logique montre qu’une société ayant pour objectif l’avènement de l’Etre, devra écarter l’ensemble des idéologies prônées par la société capitaliste et par la morale judéochrétienne à son service, telles que la promotion de la souffrance, de l’abnégation, du sacrifice, du travail et la répudiation du plaisir, de l’imagination. Dans une société de l’Etre, la “récompense” ne peut être que la gratification par le plaisir dans un échange reconnu (le contrat civique) : l’expression des compétences et des facultés de chacun en réponse aux besoins du groupe, et la mise à disposition des biens produits en réponse aux besoins de chacun. Il est à souligner que dans une société de l’Etre, les besoins émis par le groupe ne seront pas essentiellement matérialistes : ils proviendront de divers domaines, comme l’art, la politique, la philosophie, l’Histoire, la recherche…

« A partir de l’individu dont nous avons déjà envisagé l’analogie cellulaire, les groupements de ces individus en organes, tissus, systèmes, trouvent aussi leur analogie avec les entreprises, les industries, les grandes activités nationales dont l’ensemble concourt à l’efficacité de l’action globale. Chaque niveau d’organisation règle et contrôle l’activité du niveau sous-jacent, mais chaque niveau, comme dans un organisme, est indispensable à l’activité de l’ensemble. Sa finalité est bien sa satisfaction personnelle, mais réalisable uniquement grâce à la satisfaction de l’ensemble, celle-ci n’étant possible que grâce à l’efficacité de chaque niveau d’organisation. Il s’agit bien de systèmes régulés mais dont l’information vient de l’extérieur du système par l’éta-blissement de servomécanismes, le choix de la finalité globale étant le résultat de la recherche de la satisfaction de tous les éléments » [9].

L’égalité n’existant pas, mais plutôt la variété, les prédispositions de chacun sont différentes selon le patrimoine génétique, les informations reçues, le vécu. Les fonctions exercées, en absence des hiérarchies de valeurs, seront donc variées : aucune crainte à ressentir en ce qui concerne des vocations dites “inutiles”, puisque chaque domaine où chacun s’exprimera en cherchant sa gratification, fera partie des informations, des besoins émis par la société.

Question souvent posée dans les colonnes de La Grande Relève : Doit-on rétribuer davantage certaines fonctions plutôt que d’autres ? De la lecture des lignes précédentes il résulte que ce surplus de revenu équivaudrait à l’attribution d’une valeur supplémentaire à certaines fonctions, ce qui serait la porte ouverte à un nouveau système hiérarchique de valeurs, par lequel les privilégiés se reconstruiraient des moyens de protection de leur dominance pour en revenir à un système proche de celui d’aujourd’hui. En l’absence de hiérarchies de valeurs, l’incitation à l’exercice de certaines fonctions par un surplus de revenu ne sera pas nécessaire : en imaginant, à l’extrême, une pénurie alimentaire par exemple, cette information sur les besoins de la société suscitera des vocations d’agriculteurs par besoin de reconnaissance sociale.


[1Henri Laborit, La nouvelle grille, page 161.

[2Henri Laborit, La nouvelle grille, page 234.

[3Henri Laborit, Eloge de la fuite, page 72.

[4Henri Laborit, La nouvelle grille, page 166.

[5Henri Laborit, La nouvelle grille, page 119.

[6Henri Laborit, La nouvelle grille, page172.

[7Henri Laborit, Eloge de la fuite, page 72.

[8Henri Laborit, La nouvelle grille, page 96.

[9Henri Laborit, La nouvelle grille, page 236.