II. Quel(s) équilibre(s) démographique(s) sur notre planète ?

par  G. EVRARD
Mise en ligne : 31 mai 2009

A l’issue de la première partie (GR 1097, où sont renseignées les références 1 à 13), qui restituait brièvement l’aventure humaine et le peuplement de la Terre dans le temps et l’espace, il devenait évident que les défis à affronter pour assurer un avenir à l’humanité se posent aujourd’hui à l’échelle d’une vie d’homme.

Guy Evrard découvre maintenant que l’approche scientifique des questions démographiques peut constituer un appui solide dans la lutte pour de vraies solutions à la crise.

Toute la Terre habitable a été de nos jours reconnue, relevée, partagée entre des nations. L’ère des terrains vagues, des territoires libres, des lieux qui ne sont à personne, donc l’ère de la libre expansion est close. (…) Le temps du monde fini commence ». Paul Valéry prend ainsi acte de la portée de l’évènement en 1931 dans son livre Regards sur le monde actuel [14]. Albert Jacquard se réapproprie la sentence Voici le temps du monde fini [15] en titre d’un ouvrage publié en 1991.

Citons quelques articles, parmi beaucoup d’autres, parus ces derniers mois, qui confirment qu’il n’est plus temps de se réfugier la tête dans le sable. Les Échos, d’après le rapport Planète vivante publié en 2008 par le WWF [**] : « Notre empreinte écologique dépasse aujourd’hui la capacité de régénération de la planète de 30 %. (…) Deux planètes seront nécessaires pour satisfaire nos besoins en 2030 » [16]. Le mensuel syndical de l’UGICT-CGT [***], Options, dans un article évoquant Paul Virilio (urbaniste) et Raymond Depardon (photographe) et leur propre regard sur le monde : « Cette Terre que l’on épuise en rêvant de la quitter » [17]. Dans un Atlas de l’océan mondial, un article consacré à l’habitat essentiel que constituent les côtes précise : « On estime qu’au début du 21ème siècle, plus de la moitié des hommes vit près des côtes et ce serait 75 % d’ici à 2025 (6,3 milliards de personnes, soit la population mondiale actuelle). En Afrique, (…) 86 % de la population subsaharienne vit sur le littoral. Actuellement, 70 % des grandes villes du monde sont côtières. La plupart vont connaître une véritable explosion démographique au cours des années à venir. La ville de Lagos, au Nigeria, comptait 1,9 millions d’habitants en 1975 et 10,1 millions en 2003 ! L’approvisionnement en eau potable, le traitement des eaux usées et des déchets sont déjà insuffisants et la santé des populations en souffre. La demande en terres cultivables, en bois ou en produits de la pêche s’accroît, accentuant encore la pression sur les écosystèmes, la pauvreté et provoquant des conflits » [18]. Enfin, dans un dossier de Philosophie Magazine, sur le thème “être anticapitaliste”, la critique écologique, évoquant également l’explosion démographique des grandes villes et s’appuyant sur la discrimination entre riches et pauvres face aux ravages de l’ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans en 2005 : « Ouragans, montée des eaux, désertification… Voici que se profile le temps des catastrophes majeures provoquées par l’homme. Pour survivre, nos sociétés vont désormais devoir accepter de limiter deux valeurs qu’elles pensaient intouchables : le progrès et le profit » [19].

Ces quelques exemples suffisent à rappeler la globalité de la crise et montrent que la démographie, sans en être la cause profonde, n’en est pas moins un paramètre majeur, mais peut-être aussi une force dans le défi pour la maîtrise de notre devenir.

Vers le mur

Nous avons vu dans la première partie que, dès le néolithique, l’expansion de l’homme est presque mécaniquement liée à l’accroissement démographique, conséquence d’une plus grande disponibilité de ressources alimentaires fournies par l’agriculture, rendue possible grâce à la sédentarisation. En raccourci, et paradoxe apparent, l’expansion passe par la sédentarisation. Les agriculteurs éliminent progressivement les chasseurs-cueilleurs et commencent à détruire les espèces considérées inutiles. Les premières structures étatiques, hiérarchiques, inégalitaires et leur cortège de violence font leur apparition, prémices des sociétés féodales, monarchiques, puis libérales et dans certains cas totalitaires de l’époque moderne. Face aux idées actuelles « d’une croissance indéfinie et du libéralisme mondialisé comme seul horizon indépassable », qui s’imposerait « comme une sorte de loi naturelle transcendante », Jean-Paul Demoule [12] souligne que l’archéologie et l’histoire nous révèlent aussi des exemples de trajets et de choix bien plus variés et complexes. Ces disciplines nous enseignent également que des sociétés ont disparu à la suite de mauvais choix, les Mayas ou les habitants de l’île de Pâques par exemple. Autre conséquence : le devenir biologique des espèces domestiquées dont notre alimentation est aujourd’hui totalement dépendante n’est pas forcément maîtrisé et nous prenons maintenant conscience du risque que nous fait courir la perte rapide de la biodiversité, notre seul recours possible dans ce domaine. L’analyse apporte au passage un argument aux idées de l’économie distributive : « Le néolithique ne présentait pas que des avantages. (…) Les chasseurs-cueilleurs passaient beaucoup moins de temps à acquérir leur nourriture que les agriculteurs. C’est pourquoi, dans les années 1970, l’idée a été défendue que les sociétés paléolithiques auraient été les seules sociétés d’abondance ».

Si la démographie de la préhistoire est donc déjà analysée comme un paramètre fort des comportements humains, elle n’apparaît évidemment pas encore comme une menace globale pour le devenir de la planète. D’autant moins que la densification humaine et la cohabitation avec les animaux sont sans doute à l’origine des premières épidémies. Ainsi, mesuré à l’échelle de la Terre, l’accroissement de la population reste modéré jusqu’à la Renaissance ou jusqu’à l’aube de la révolution industrielle. Il est néanmoins intéressant de comparer les évolutions démographiques sur les différents continents. Des régressions temporaires significatives sont observées dans certaines régions, que démographes et historiens savent interpréter : la grande peste noire de 1343 en Europe et en Asie (premier graphique), les maladies apportées par les Conquistadores sur le continent américain et qui décimèrent les Amérindiens à partir de 1500, puis les conséquences dans l’Afrique subsaharienne de l’esclavage dans les années qui suivirent (second graphique). En fait, les diminutions de populations résultent non seulement des violences directes, mais aussi des saccages des champs et de la désorganisation des sociétés qu’elles entraînent. Ainsi, au Proche-Orient, berceau de premières grandes civilisations, et au Nord de l’Afrique, la dépopulation progressive entamée vers le début de notre ère est attribuée aux invasions qui détruisirent le tissu urbain et le tissu rural, en même temps qu’à des événements écologiques tels que l’épuisement des sols [1].

Hervé Le Bras [1] tente une analogie avec la théorie des équilibres ponctués, d’après les travaux de Stephen Jay Gould autour des mécanismes de l’évolution, pour montrer que la croissance de la population a plutôt procédé par sauts discontinus, en relation avec les trois grands modes de production pratiqués par l’humanité jusqu’à aujourd’hui (troisième graphique) : la chasse et la cueillette à l’origine, l’agriculture traditionnelle à partir du néolithique, puis l’agriculture moderne dont la naissance et la transformation accompagnent celles de l’industrie, avec une hypothèse de stabilisation tendant maintenant plutôt vers 9-10 milliards d’habitants. Si une telle représentation confirme, en première analyse, qu’une régulation semble établie entre le niveau de population et la maîtrise de techniques agricoles propres à assurer sa subsistance, elle ignore les soubresauts de l’histoire et lisse les effets d’une amélioration progressive de la productivité au cours de chaque période. On peut aussi se demander si l’approche demeure pertinente dans la période actuelle, alors que la population se concentre dans les villes, perdant justement peu à peu ses repères par rapport aux contraintes de la production des ressources alimentaires, dans une organisation sociale démultipliée et de plus en plus complexe.

Reconnaître une régulation implique néanmoins d’admettre une certaine maîtrise de la fécondité, même inconsciente ou approximative, mais en tout cas inscrite dans le mode de vie et que les démographes s’efforcent d’analyser : union plus ou moins tardive, durée de l’allaitement, abstinence sous la pression religieuse, avant les méthodes contraceptives modernes. Le nombre d’enfants maximum mis au monde par femme en âge de procréer (7 à 8) n’aurait en effet jamais atteint la fertilité naturelle (10 à 15 enfants), fonction bien entendu de l’espérance de vie à l’époque considérée [20], [21].

En fait, c’est vers 1750 qu’a pris naissance “l’explosion démographique” qui contribue aujourd’hui à notre prise de conscience des limites de la planète. Mais, très longtemps, c’est plutôt la crainte de dépopulation qui a hanté les esprits. Ainsi Montesquieu, au siècle des Lumières, préoccupé par la démographie et se représentant à tort une population mondiale en décroissance, incrimine dans les Lettres persanes, en 1721 : causes naturelles, polygamie et esclavage dans les pays musulmans, prohibition du divorce, célibat des religieux en Occident, mortalité liée à la traite des Noirs et à la colonisation.

La question démographique rejoignant plus loin le domaine politique lorsqu’il décrit les effets ravageurs du despotisme [22].

De nos jours, l’explosion démographique n’est plus interprétée comme un phénomène plus ou moins irrationnel répondant, sinon à l’injonction de la Genèse, du moins à l’idée que l’accroissement de la population est aussi symbole de l’avancée d’une nation. Elle est analysée strictement comme la conséquence du déphasage inéluctable entre l’allongement de l’espérance de vie et la baisse de la fécondité qui accompagnent tôt ou tard l’accès à une alimentation suffisante, aux soins médicaux et à l’éducation, notamment des femmes ; c’est-à-dire l’accès au progrès. Les démographes l’appellent transition démographique [20], [21].

Les Nations Unies en suivent l’analyse détaillée [23]. Ainsi, les pays développés ont aujourd’hui à peu près achevé cette transition, avec un taux de fécondité voisin ou inférieur à deux enfants par femme, c’est-à-dire n’assurant plus à terme le renouvellement de leur population :

Monde . Estimation 2009

PaysPopulation totale (en milliers)Taux de natalitéTaux de mortalitéEspérance de vieMortalité infantileNombre d’enfant(s) par femmeTaux de croissance naturellePopulation de >65 ans (en milliers)
Afrique1 009 36235,613,053,284,94,5722,634 814
Amérique latine et Caraïbes586 59019,46,973,720,52,3213,439 572
Amérique du Nord345 34513,68,278,76,12,005,443 909
Europe730 84810,211,874,98,21,46-1,6117 731
Océanie35 08416,47,575,525,02,288,93 796
Asie4 120 92518,77,469,541,62,3111,3277 228
Monde6 828 15720,18,667,648,12,5211,5517 050

Estimation 2009 Pays Institut National d’Études Démographiques (INED) Source et définitions : World Population Prospects, Nations Unies.

À l’opposé, dans de nombreuses régions d’Afrique que le contexte géopolitique maintient dans une situation d’extrême pauvreté, sauf l’Afrique du nord et l’Afrique australe, certains pays ne sont pas encore entrés dans cette transition. Dans une étude démographique du monde musulman, Youssef Courbage et Emmanuel Todd montrent que la fécondité des femmes est tombée de 6,8 enfants en 1975 à 3,7 aujourd’hui [24]. En Iran, la fécondité a chuté de 6,5 enfants avant 1985 à 2 aujourd’hui, phénomène que l’on ne saurait attribuer [1] à la “révolution islamique” de 1979. En moyenne, dans le monde, le nombre d’enfants par femme, encore à 2,52 aujourd’hui, devrait descendre à 2 en 2050.

Si, pour les démographes, l’explosion démographique apparaît en voie d’être maîtrisée, il reste que l’inertie du système est grande et que piloter la croissance ou la décroissance de la population est un exercice périlleux, tant de petites incertitudes sur l’un des paramètres (mortalité, fécondité…) peuvent se traduire par de très grandes variations à moyen terme ; comme on peut le constater par quelques simulations accessibles à tous sur le site de l’INED [25].

En même temps, cette maîtrise relative de la dimension démographique, en crédibilisant les alertes lancées depuis plusieurs décennies, fournit des bases plus solides pour la recherche de vraies solutions à la crise globale à laquelle l’humanité est aujourd’hui confrontée sur la Terre, sans perspective sérieuse de pouvoir quitter un jour en masse notre planète.


[14Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, Librairie Stock, Delamain et Boutelleau, Paris, 1931. Citation dans Philosophie Magazine, dossier Être anticapitaliste, Que faire ?, n°26, fév. 2009, p. 55.

[15Albert Jacquard, Voici le temps du monde fini, Seuil éd., 1991.

[**WWF : World Wide Fund for Nature. On peut consulter WWF-France

[16Les Échos, 30 octobre 2008, p.5. Le rapport Planète vivante : http://www.lesechos.fr/medias/2008/1030//300305067.pdf

[***UGICT-CGT : Union Générale des Ingénieurs, Cadres et Techniciens CGT

[17Options, n°544, février 2009, p.40.

[18Jean-Michel Cousteau et Philippe Vallette, Atlas de l’océan mondial - Pour une politique durable de la planète mer, p.28, Un littoral sous pression, éd. Autrement avec Nausicaa, 2007.

[19Frédéric Joignot, Quand la croissance détruit la planète, Philosophie Magazine, n°26, février 2009, p.52.

[12Jean-Paul Demoule, Les origines de la culture, La révolution néolithique, Le Pommier éd., Cité des Sciences et de l’Industrie, Paris, 2008.

[1Hervé Le Bras, L’avenir de la population mondiale : explosion ou implosion ? Cycle de conférences Démographie et développement durable à la Cité des Sciences et de l’Industrie, Paris, 27 nov. - 11 déc. 2008.

[20Hervé Le Bras, Les différences de fécondité : régulation naturelle ou régulation sociale, Cycle de conférences Démographie et développement durable à la Cité des Sciences et de l’Industrie, Paris, 27/11 - 11/12/2008.

[21Henri Leridon, Démographie, fin de la transition, Chaire européenne Développement durable, Environnement, Energie et Société, Collège de France, 2008-2009.

[22David Galand, Connaissance d’une œuvre, Montesquieu, Lettres Persanes, Bréal éd., 2003, p.33.

[23World Population Prospects : The 2008 Revision, http://esa.un.org/unpp

[24Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations, La République des Idées, Seuil éd., 2007.