Impressionnant “rapport” ...

par  J. BONNET
Publication : août 2000
Mise en ligne : 29 mars 2009

Deux femmes remarquables, Susan George et Éva Joly, viennent, presque en même temps, de publier chacune un livre particulièrement courageux. La première accomplit un gros travail de démystification au sein de l’Observatoire de la mondialisation et à la direction de l’association ATTAC, la seconde est juge et rencontre beaucoup de difficultés pour exercer son métier. Jacques Bonnet nous démontre pourquoi il faut lire et faire lire ces deux ouvrages :

Dans Le rapport Lugano. [1], par le biais de la fiction (le “Rapport” rendu à une instance dirigeante occulte par un groupe d’experts missionnés pour « définir les données stratégiques qui permettront de maintenir, développer et pérenniser l’emprise de l’économie capitaliste libérale de marché » sur le monde), Susan George, dont on connaît l’acuité de l’attention qu’elle porte aux évolutions du capitalisme mondial et à leurs conséquences sur “l’autre moitié du monde”, se livre au jeu de pousser à ses extrémités la logique qui régit actuellement la marche du monde.

Dans une première partie, les “Rapporteurs” établissent que, dans son fonctionnement normal (recherche du profit maximal, gains de productivité par l’information et l’automatisation, concentration concurrentielle, etc.), le système capitaliste produit inéluctablement de plus en plus de perdants, d’inutiles… dont la masse croissante (car ces gens-là, de surcroît, prolifèrent biologiquement plus que les autres !) ne peut qu’alourdir ledit système (assistance), l’asphyxier (crise écologique), tenter d’envahir et déstabiliser sa sphère productive (migrations) ou même de la détruire (révoltes). De ce constat en béton, nos “Rapporteurs” tirent la conclusion qui s’impose le plus rationnellement au regard de leur cahier des charges : « Nous ne pouvons à la fois soutenir le capitalisme et continuer de tolérer la présence de milliards d’humains superflus ».

S’ensuivra, dans la deuxième partie de leur Rapport, l’exposé des SRP (Stratégies de Réduction de la Population) qui permettront, par un usage moderne discret et maîtrisé des “fléaux” traditionnels (guerre, famine, maladie) de ramener et stabiliser la population mondiale au niveau compatible avec la permanence du système, pour le plus grand bonheur et le “développement durable”… des survivants !

Ainsi résumée cette nouvelle version du “Meilleur des mondes” - où l’on ne se contente plus de hiérarchiser l’humanité en classe de supérieurs et classe d’inférieurs : ici, on éradique ! - peut paraître incongrue, exagérément provocante. Et pourtant… à chaque page, des renvois à des notes en fin de volume montrent à quel point ce rapport imaginaire est sérieusement documenté et ses analyses opérées sur des faits contemporains, bien réels. Le choc vient sans doute de ce que, par le truchement de la fiction, les faits gênants, voire monstrueux, dont on peut voir les prémices à l’œuvre (particulièrement dans les pays du Sud) comme simples “dommages collatéraux” de la mondialisation libérale en cours sont élevés ici à l’état d’intentionnalités assumées. Les tenants et profiteurs du système ne s’y voilent plus la face : « Nous considérons qu’emprunter cette voie est non seulement impératif des points de vue économique, social et écologique, mais qu’il s’agit aussi d’un choix moralement défendable », concluent-ils.

« J’ai peur que la fin du monde soit bien triste ! » chantait, il y a quelque temps déjà, l’ami Brassens…


[1aux éditions Fayard