Informatique : un débat général et public est urgent...

par  C. BUGUET-MELANÇON
Publication : mars 1980
Mise en ligne : 22 septembre 2008

Dans un journal de Montréal, Yves Leclerc a publié une série d’articles documentés sur la révolution informatique. Il concluait « un débat général et public est urgent ». Colette Buguet-Mélançon a magistralement répondu dans ce même journal, «  La Presse », par un article remarquable, que nous reproduisons ici presque entièrement ; nous n’avons omis que la présentation de J. Duboin aux Canadiens, car nos lecteurs le connaissent...

MON métier d’enseignante me rend sans doute particulièrement sensible à l’avenir des jeunes et à la préparation que nous devons leur offrir pour vivre et s’épanouir dans la société de demain.

Disons d’abord qu’il semblerait aussi absurde qu’inutile de vouloir revenir à l’état d’esclavage où se trouvaient les hommes, contraints « à gagner leur pain à la sueur de leur front ». La révolution informatique, progrès sans précédent dans la marche de l’humanité, nous conduit à reconnaître que de plus en plus la société ne requerra, pour assurer son bien-être, que peu de gens, très qualifiés, pouvant concevoir, programmer et améliorer des machines. Ainsi, de façon croissante, les travailleurs actuels seront libérés des tâches ingrates, mécaniques ou déshumanisantes. Cette situation aura pour effet d’accroître le potentiel humain pouvant se consacrer aux occupations spécifiquement humaines (soigner, instruire, s’adonner à la recherche ou à la création artistique, etc.).

Ceux qui déplorent au contraire que la machine asservisse l’homme ont tendance à ne considérer que ses mauvais effets secondaires : l’utilisation dévoyée des machines qu’entraîne le présent système économique basé sur la rétribution par salaire d’un emploi, qu’il soit utile, inutile ou même nuisible. En effet, pour que les citoyens aient du pouvoir d’achat, il faut qu’ils aient la chance de détenir un emploi, quel qu’il soit. Il faut « créer des emplois  », il faut conserver ceux qui existent, c’est la priorité absolue des politiciens et des économistes « distingués  ». Vision à court terme, qui occulte la perception des mutations profondes qu’impliquera la révolution mécaniste et informatique. On voit maintenant, exemple entre mille, une usine (Fiat) où le montage est entièrement automatisé (plus d’ouvriers s’abrutissant sur la chaîne) . C’est bien là le contraire de l’esclavage de l’homme par la machine.

S’il faut chercher l’esclavage, ne serait-ce pas dans les rouages du système économique perpétué par les Etats, tant capitalistes que socialistes, système basé sur la valeur marchande, donc sur le profit ?

LE VERITABLE ESCLAVAGE

La quête du profit est basée sur la nécessité de vendre. « Exporter ou mourir », clamait Hitler avant de mener l’Allemagne et le monde à un abîme. La vente à tout prix, libre ou sous pression, des biens de consommation, utiles ou non. La vente forcée, celle des armements. Il faut pour s’en convaincre lire ce qu’en dit John Kenneth Galbraith (1) :

La commission chargée d’étudier les effets de la paix américaine conclut à son « indésirabilité « . Entre autres arguments, parce que « la guerre et elle seule résout le problème des stocks ». Et, Plus précisément : « le gaspillage militaire a une utilité sociale manifeste, du fait que la production de guerre s’accomplit complètement en. dehors des cadres de l’économie de l’offre et de la demande et qu’il soit le seul secteur de l’économie globale sujet à un contrôle complet et discrétionnaire de la part de l’autorité centrale ». Pour finir, an autre exemple bien ,concret confirme l’effet que des « menaces de paix » peuvent avoir sur la Bourse : « Wall Street a été secouée hier par la nouvelle qu’un ballon d’essai en vue d’obtenir la paix avait été lancé par le Vietnam, mais le marché a rapidement recouvré son sang-froid. »

Cela démontre bien notre esclavage... du système salaire-prix-profit ; il mène à l’absurde de la guerre, nucléaire même. Nous l’avons encore évité de justesse le 11 novembre dernier, lorsqu’une fausse manoeuvre avait fait décoller des avions américains et canadiens anti-missiles en riposte à une attaque soviétique, heureusement fausse.

La véritable libération de l’homme repose sur un système économique fondé sur les besoins réels de la société et non plus sur le profit éhonté de quelques-uns, et ce système devrait abolir le salariat (revenu en contrepartie d’un travail de plus en plus aléatoire). Cette « Economie distributive », de moins en moins considérée comme utopique, permettait à Michel Bosquet de titrer le numéro 734 du « Nouvel Observateur » : « Quand les chômeurs seront heureux »...

LE TEMOIGNAGE D’EINSTEIN...

A ceux qui se demandent encore si la révolution informatique va créer autant d’emplois qu’elle en supprime, nous soumettons cette réflexion d’Albert Einstein (2) :

Le progrès de la technique exige de l’individu, pour satisfaire aux besoins de la collectivité, de moins en moins de travail. Une répartition méthodique du travail devient de plus en plu. ; une nécessité impérieuse, et cette répartition conduira à une sécurité matérielle des individus. Mais cette sécurité, avec le temps libre et lu force qui resteront disponibles pour l’individu. peut être favorable au développement (le la personnalité. (...) Nous voulons espérer que les historiens futurs interpréteront les manifestations sociales maladives de notre temps comme des maladies infantiles d’une humanité plus élevée, occasionnées par une trop rapide allure de la marche de la civilisation.

Il me semble qu’il appartient aux éducateurs de suivre cette marche et même de la précéder, si nous voulons préparer des hommes et des femmes de demain : ceux qui, possédant l’inclination et l’intellect nécessaires, verront au développement harmonieux de la technique et les autres qui, développant leur personnalité, s’épanouiront dans l’immense domaine des relations humaines.

Le programme est d’envergure : il suppose une véritable révolution des mentalités. D’abord, il s’agit de transformer notre sacro-sainte « morale » du travail, inscrite au plus profond de notre conditionnement par des siècles de tradition. J. Duboin (3) écrivait en 1958 (4) :

Il ne s’agit pas de « déshonorer » le travail, mais de distinguer le travail obligatoire, auquel nous condamne la lutte pour la vie, et le travail volontaire, qui consiste à travailler à ce qui plaît... le premier deviendra une sorte de servitude temporaire pour permettre le second. celui de l’homme « libre » pour se perfectionner et s’accomplir.

...ET CELUI DE H. LABORIT

...Avant de prendre comme objectifs à l’éducation le perfectionnement et l’accomplissement de la personnalité, on peut se demander si cela est compatible avec le déterminisme biologique. ’ e biologiste Henri Laborit (5) en conclut que :

Les règles morales, les lois, le travail, la propriété ne résultent que de l’inconscience de l’homme ayant abouti à des structures socio-économiques imparfaites, où les dominances ont besoin de la Police, de l’Armée et de l’Etat pour se maintenir en place.

Poursuivant sa réflexion, Laborit affirme qu’un avenir optimiste de l’humanité demeure possible,

à partir du moment où l’évolution économique. c’est-à-dire la façon dont la technique de l’homme, fruit de son imagination et de son expérience. accumulée au cours des générations. lui permet une utilisation extrêmement efficace de la matière et de l’énergie de telle façon que les besoins fondamentaux de tous les hommes puissent être assouvis, si la répartition en est correctement faite... tout n’étant qu’apprentissage. il suffit donc d’apprendre autre chose.

Et puisque la biologie ne semble pas faire obstacle, nous pourrions, nous éducateurs, moins axer nos efforts sur la préparation des jeunes au « marché » du travail, mais plutôt viser le développement de l’imagination créatrice, faisant appel au prodigieux héritage de « l’expérience accumulée au cours des générations », rendu accessible à tous par la « Révolution Informatique  ».

(1) J. K. Galbraith : « Report from Iron Mountain on the possibility and desirability of peace. » Chez Leonard C. Lewin, 1967. La traduction de ce livre, publiée en 1968 chez Calman Lévy, porte le titre « La paix indésirable ?  »

(2) Dans « La Conquête de l’Avenir », éditions Martinsart. Collection l’Humanité en Marche.

(3) Poincarré disait de Duboin : « C’est la tête la plus solide du Parlement ».

(4) Dans « la Grande Relève » du 19 avril 1958, cité par M. Bosquet.

(5) Dans « la Nouvelle Grille », Henri Laborit, chez Robert Laffont, 1978.