« J’accuse l’économie triomphante »

par  A. PRIME
Publication : octobre 1995
Mise en ligne : 2 juin 2008

Le grand public connaît surtout Albert Jacquard par la lutte qu’il mène contre l’exclusion, en faveur des sans abri. Il est moins connu pour ses idées économiques et sociales très proches des nôtres. Dans J’accuse l’économie triomphante, il démonte la pseudo-science des ayatollahs de l’économie et sa sincérité souvent bouleverse. Le mieux est de lui laisser la parole : « La fuite vers la croissance ne peut que maintenir, et même agrandir, le fossé entre les deux humanités. Le rapport de un à seize, dans l’accès aux biens disponibles, entre les pauvres et les riches, deviendra un rapport de un à vingt, puis de un à trente, à cinquante… Combien de temps un tel déséquilibre sera-t-il supporté par ceux qui en sont les victimes ?

Leur patience sera d’autant plus courte qu’ils sont informés, jour après jour, de cet écart. Ils voient sur leurs écrans, magnifiée, la vie quotidienne de ceux qui gaspillent… Ils sont écartelés entre une réalité fascinante, mais pour eux virtuelle, et une réalité lourde d’existence qu’ils sont forcés de subir… Il est probable qu’un jour prochain, ils se rassembleront, s’uniront, s’organiseront et s’attaqueront aux bastilles de l’opulence. Or cette société de l’argent exerce une telle domination en raison de sa richesse qu’elle oriente le devenir de toute la planète  ; c’est elle qui choisit la direction ; mais sa seule boussole est le raisonnement économique… Qui pèse le plus lourd du Premier Ministre belge ou du patron de la Société Générale de Belgique ?

…Le plein emploi était assuré. Après une période de progression rapide de cette productivité, un ralentissement était attendu. Mais, contrairement aux prévisions, c’est une accélération qui s’est produite et qui se poursuit durablement, grâce surtout à l’intervention de l’électronique. Partout des robots, obéissant à des ordinateurs, prennent la place des hommes. Ils ne tombent guère malades, ils ne sont pas syndiqués, ils n’ont pas d’états d’âme ; la lutte est inégale. Dans une société menée par la compétition, la machine remplace l’homme, et l’homme n’a plus d’utilité… Comme si le travail était un bien qu’il faut produire et répartir ! Or le travail n’est pas un bien, il est une malédiction, et même une malédiction divine si l’on en croit la Bible… Il importe donc de distinguer ce qui est véritablement travail subi de ce qui est activité, que ce soit un emploi au service de la collectivité ou une fonction délibérément choisie, gratifiante, même si elle provoque une fatigue intense. Avec cette définition, on peut admettre, en tout cas on peut souhaiter qu’un instituteur, une infirmière, un journaliste, etc. ne travaillent jamais, tout en étant souvent épuisés par leur activité.…Le rôle des hommes politiques est de faire prendre patience en attendant la sortie de la crise » (Giscard, en Juillet 1979, déclarait partir en vacances tranquille : la fin de l’année verrait la fin de la crise). Autre incantation dénoncée par A. Jacquard : la croissance résorbera le chômage. Il écrit :« En France, une croissance de 4 % par an permettrait de diminuer le nombre de chômeurs de 2 % par an. Mais personne n’ose mettre en lumière l’impossibilité absolue d’une telle croissance et son inefficacité évidente dans la lutte pour le plein emploi.

Admettons que les calculs des économistes soient justes et tirons-en les conséquences par une arithmétique facile. Une augmentation annuelle de 4 % correspond à un doublement tous les 18 ans, à une multiplication par quatre en 36 ans, par sept en un demi-siècle (car, faites le calcul : 1,0450 = 7,1). Il faudrait donc admettre qu’en l’an 2044, les Français consommeraient sept fois plus de richesses non renouvelables de la planète qu’actuellement  !

Et cette boulimie n’aurait guère apporté la solution du problème de l’emploi, puisque le nombre de chômeurs n’aurait été réduit que de 40 % (en effet : 0,9850 = 0,60). Les trois millions quatre cent mille chômeurs seraient encore plus de deux millions. Beau résultat après cinquante années d’efforts !

Nous commettons la même erreur en nous contentant de réduire de une ou deux heures par semaine la durée du travail ou d’ajouter une semaine aux congés annuels. Lorsque quelques poissons, il y a quatre cents millions ou cinq cents millions d’années, ont quitté le milieu aquatique si protecteur pour explorer les terres émergées, ils ont fait face non à une crise mais à une mutation. L’humanité vit en cette fin de siècle un bouleversement à peine moins radical. »

L’objectif affiché est de devenir un gagnant, comme si un gagnant n’était pas, par définition, un producteur de perdants. En nous présentant cette attitude de combat permanent de chacun contre les autres comme une conséquence nécessaire de la “lutte pour la vie” qui s’impose à tous les êtres vivants, les économistes ont enfermé les hommes d’aujourd’hui dans une logique aboutissant à l’échec final de tous.

Signalons le remarquable chapitre sur l’agriculture : en quelques pages, l’auteur dresse un réquisitoire d’une rigueur caustique qui montre que la politique suivie est à la fois dramatique et caricaturale : de ces pages, on imagine les effets que pourrait en tirer un Raymond Devos. On ressentirait sans doute ce que Musset ressentait en sortant d’une pièce de Molière « Cette mâle gaité si triste et si profonde, que lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer ». Terminons par cette forte remarque de Jacquard : « Il n’est plus nécessaire d’exploiter les travailleurs, il suffit de se passer d’eux. A l’exploitation, a succédé l’exclusion ».