J’ai envoyé mon ego… consulter le bon docteur Freud…

par  R. MERCIER
Publication : décembre 2000
Mise en ligne : 23 mars 2009

Voici, comme le mois dernier, un extrait des “Chroniques des temps de crises”, livre autoédité par Roger Mercier et qu’on peut lui commander 22 rue Canterane, 33370 Bonnetan (tel et fax : 05 56 78 35 93).

— Bonjour Docteur, comment-allez-vous ?

— C’est dur ces temps-ci mais je me soigne et, pour l’instant, je tiens le coup. Et vous, cher patient, qu’est-ce qui vous amène ?

— Je crois que…

— Oh ! Je vois. On vient de loin pour me consulter, vous savez. Je vois que votre ego est en Gironde, in situ. C’est beau ce Pays : le vin de Bordeaux, l’océan, la forêt. Ah ! Je rêve. Comme votre aura est délavée ! Ne seriez-vous pas en train de me faire une crise d’évolution de conscience, doublée d’une crise d’évolution philosophique aiguë, in vivo ?

— Euh ! Docteur… c’est la société qui est en crise… aiguë, ne trouvez-vous pas, in vivo, comme vous dites si bien ?

— C’est bien ce que je diagnostique : vous êtes en crise. Je suis désolé de vous l’annoncer ab abrupto.

— Possible Docteur, je me sens déphasé.

— Ce que vous appelez déphasage dans votre jargon rationaliste, qu’il soit de deux pi sur deux, trois pi sur cinq ou d’un pis-aller, ne change rien à votre problème. Vous êtes en crise, en crise in petto.

— Docteur, c’est grave, in petto ?

— Oui, très grave même. Vous faites un phénomène de rejet. La gravité dépend de l’angle sous lequel on l’observe. Si l’on observe le phénomène de l’extérieur, de la société en fait, là, tout est inversé : ce n’est plus vous qui rejetez mais la société qui vous rejette. Vous n’êtes plus dans les normes.

— C’est ce que je craignais : ne plus être dans les normes.

— Les normes mon cher, les normes ! Les normes, de plus en plus nombreuses, que les technocrates vomissent chaque jour ! Je me suis laissé dire, par un patient belge que, depuis quelques années, ils se bousculaient à Bruxelles. Il a même ajouté : c’est un métier d’avenir…

— Quoi, technocrate ?

— Non, pas technocrate, mais normalisateur européen. Normalisateur, ça va être très juteux, a-t-il ajouté, in fine.

— Je ne suis pas normé, normalisé : c’est bien ça, Docteur ?

— Oui, c’est ça. La société pense que vous n’êtes pas normal ni normalisé et peut-être probablement pas normalisable. Tranquillisez-vous, cela se guérit, cela se guérit… in extenso.

— In extenso, dites-vous ! Ah ! Vous me rassurez. Car, tout autour de moi, j’ai l’impression qu’on me regarde d’un œil bizarre.

— Bizarre, dites-vous ? C’est normal, tous mes patients affirment la même chose. Depuis que la société fait sa crise de croissance, depuis près de vingt-cinq ans en fait, les gens sont de plus en plus bizarres. Je crains même que cet état instable et évolutif n’empire.

— Vous aussi, vous craignez, Docteur ?

— Pas pour moi car je sais comment combattre ce mal du siècle. Je suis inquiet surtout pour ces millions d’individus emportés par la société exclusionnaire, comme fétus de paille.

— Dites-moi, redoutez-vous que les nouveaux fœtus soient de paille ?

— Cela dépendra du vent. Si le vent tourne, de facto, les fœtus resteront des fœtus. Si le vent forcit, je ne peux pas faire de pronostic.

— Docteur, comment comptez-vous vous y prendre pour soigner ma crise de normalisation, ma crise « de facteur » comme vous dites ?

— Cela dépendra de vous.

— Comment ! De moi ?

— Vous êtes bien le patient !

— Oui, je suis le patient, de plus en plus impatient d’ailleurs. Impatient de saisir, impatient de guérir, vous comprenez Docteur !

— Si je comprends ! Je suis là pour vous écouter mais pour comprendre aussi. Ce que je constate, ab absurdo, c’est que vous êtes comme tous mes patients, vous êtes tous impatients… alors qu’en état de crise aiguë, il faut miser sur le temps. Il faut revenir me voir souvent, pour discuter… Vous me suivez ?

— Oui, j’aime bien discuter avec vous car vous, au moins, malgré un raisonnement par l’absurde, vous prenez le temps et vous avez des vues larges : un horizon au minimum… européen.

— Absurde vous-même. Et puis ne me sous-estimez pas, mon ami. J’ai une vue qui embrasse tous les problèmes des sociétés civilisées, des sociétés occidentales, des sociétés de progrès. Je traite aussi bien les complexes d’Œdipe que les complexes de marginalisation des exclus, les complexes de précarité des travailleurs précaires, les complexes de déstructuration des licenciés économiques… que sais-je encore ! En un mot, tous les complexes, urbi et orbi.

— C’est quand même ardu votre science. Comment l’appelez-vous déjà… psycho-sociopathologie !

— C’est exact, très cher. Ma spécialité est d’être psycho-socio-pathologue. C’est beau, non ? Et puis surtout ça va devenir très utile, incontournable même.

— Et les complexes de supériorité, les traitez-vous ?

— Je n’ai pas encore eu de cas mais je commence à élaborer des théories thérapeutiques car dès le début du vingt et unième siècle, les malades sérieux vont arriver sur le marché du “psy“.

— C’est quoi des malades sérieux ?

— C’est une frange de travailleurs qui se trouvera minoritaire au boulot pendant que la majorité des ex-travailleurs se reposera ou bavardera thérapeutiquement, comme nous le faisons en ce moment. Suivez bien mon raisonnement : ces travailleurs, qui formaient l’élite, qui souffraient de complexes de supériorité, eh bien, en réalisant qu’ils ne sont plus qu’une poignée à trimer de plus en plus dur, que vont-ils faire ces travailleurs, je vous le demande ?

— lls vont démissionner !

— Non, ils ne pourront pas. Il sera interdit de démissionner car il n’y aura plus de relève ! Ces travailleurs, réalisant qu’ils sont devenus minoritaires, feront un complexe d’infériorité. Les polarités vont s’inverser et, là, je crains des dépressions bien plus vertigineuses que celles que je traite depuis des décennies. Pour tout vous dire, je redoute même les trous noirs, la disparition de la matière… grise, par siphonnage cosmique.

— Comme je vous plains, Docteur.

— Heureusement, certains patients, comme vous, sont conscients de notre situation psychologiquement très éprouvante.

— Vous devriez prendre un peu de repos.

— C’est ça et qui vous soignera pendant ce temps-là ? Vous qui êtes de plus en plus nombreux, de plus en plus malades !

— Mais au fait, Docteur, comment guérir de la normalisation ?

— Laissez tomber mon cher, laissez tomber les normes, les normateurs et les normalisations. Faites comme moi, fiez-vous au flair, au senti, à l’intuition, à l’instinct. Oui, c’est ça, à l’instinct. Eloignez-vous du rationnel. Tendez vers l’irrationnel, retrouvez l’instinct… de survie. Allez. Alea jacta est.

— Alea jacta est… Combien vous dois-je, in fine ? Et surtout merci pour votre leçon latine, cher ami.

— Allons, c’est moi qui vous suis redevable. Pour la prochaine consultation, j’irai vous voir, chez vous, à Burdigala. Gageons que le nectar du même nom résoudra pas mal de problèmes de complexes que j’ai en suspens !