Japon, c’est nous qui trichons.

par  G. LASSERRE
Publication : novembre 1990
Mise en ligne : 19 décembre 2008

Dans notre numéro 886, nous avons publié un article de R.Marlin, intitulé "les Japonais trichent-ils ?" G. Lasserre, spécialiste de la banque et de la monnaie, est d’un avis différen t... Les lecteurs apprécieront.

Nous refusons de voir. Nous interprétons à notre guise les événements et même les chiffres. Nous pratiquons la célèbre méthode Coué. Oui, nous trichons avec les réalités...

Les balances

Les balances des paiements japonaises ne sont pas créditrices. Les chiffres tirés de l’Opuscule Japon de l’OCDE (1987-1988) sont reproduits dans le tableau ci-contre.

 1985 1986 1987
Balances commerciales56,0 92,8 96,3
Balances opérations courantes49,1 85,887,0
Mouv. capitaux long terme-64,5-131,4-136,5

Cela signifie que le Japon en sort plus qu’il n’en rentre. Que pendant qu’il nous livre des gadgets à la tonne, de plus en plus sophistiqués au plus grand plaisir de notre société de consommation, il investit conciencieusement le reste du monde. L’excédent commercial
c’est encore un Américain qui vient tout juste de faire reconnaitre ses droits, les circuits imprimés, un Anglais. On chercherait en vain un Japonais dans la liste des grands inventeurs de l’ère industrielle. Depuis la guerre, 187 Nobel Américains en recherche fondamentale, 105 Européens, 5 Japonais. En recherche appliquée, le nombre des brevets déposés n’augmente pas à un rythme convaincant, proportionnel à l’effort déployé : le Japon vise le marché, au plus près de la commercialisation (effort sur la miniaturisation). On noterait même une certaine tendance à breveter le vent avant le moulin (en matière de SIDA et de construction aéronautique notamment).

La copie

Le Japon ne fait pas que copier l’invention au niveau de l’objet. II ne pique pas pour consommer la copie du voisin, il va beaucoup plus loin : il pique le marché des autres, une façon de manger leur capital en pompant sur un pouvoir d’achat qui s’alimente de contreparties de moins en moins consistantes (telles la pub, pousse-aucrime de la surconsommation). Manifestement, abusant de la bêtise, et de l’aveuglement des Grands économistes anglo-américains, en quête de prix bas pour tenir la monnaie, il agresse, prenant appui sur la monnaie déifiée, en fait l’ultra-capital apatride déguisé en dollar (bien embêté en ce moment où on approche de
japonais blanchit l’investissement. L’invention Le Japon n’a inventé ni le 4X4, ni la poudre. Le 4X4, c’était la Jeep américaine. La puce électronique,
l’heure de vérité).

Les prix

En cassant les prix, il a piqué aussi, systématiquement, tous les acquis sociaux des travailleurs occidentaux qui ont participé à la longue marche vers le progrès. Ceux-là font sans doute preuve souvent d’une trop grande exigence., l’expérience communiste les ramène à la raison. Mais les siens n’ont à ce titre aucun droit à faire valoir, et ont été au demeurant payés par des cadeaux royaux en technologie toute cuite. II faudra bien un jour dénoncer, en complément de l’espionnage, la trahison des chefs (industriels, financiers et politiques) qui ont sans vergogne, depuis des décennies (surtout à partir des chocs pétroliers), balancé tous azimuts des usines clés en mains (véritables détournements de patrimoine et abus de pouvoirs), et celle des mercantis qui travaillent avec eux, en chicane en pressant sur les salaires, et en compensant la perte du pouvoir d’achat par les bas prix d’achat au bout du monde. Le suréquilibre bascule sur le sous-équilibre, dans un mouvement de contraction de la valeur de base, balancé par la création de valeurs hautes, largement sur du vent (échange vent occidental contre produits manufacturés japonais). Tout cela noyé dans une création de services et de petits boulots qui fait tant bien que mal la balance, services dont profitent essentiellement les féodaux. Nous revien drons un autre jour là-dessus.

Le protectionnisme

II pratique un protectionnisme interne de béton, sous couvert de politique sociale, et de structures de distribution dénoncées comme archaïques, en fait soigneusement entretenues.

Le dumping

Le Japon pratique un dumping tous azimuts. Sous-consommation par les prix, sous-paiement du travail supplémentaire : pression sur le prix de revient à des fins agressives (voilà un point encore qui sera développé plus tard dans le cadre de l’économie distributive). Le Japon est le seul pays au monde qui ait baissé ses salaires nominaux au moment des chocs pétroliers. Mobilisation au poste de travail, qui est une dénaturation de l’éthique de l’effort (cf. Henri Salvador : le travail c’est la santé...). Dumping direct par les prix extérieurs inférieurs aux prix intérieurs, sinon pour le même objet, du moins pour des objets similaires. Enfin, dumping monétaire évident, lié à ce qu’on appelle par une monstrueuse litote, mouvements de capitaux.

L’échange inégal

En ce qui concerne des mouvements de capitaux, on reste effondrés. Ils sont bien plus virulents que les excédents commerciaux, en ce sens qu’ils représentent des achats de patrimoine productif, ou des investissements financiers ou bancaires mortels. Dans d’autres articles, nous reviendrons là-dessus  : il faut en effet comprendre le mécanisme de création monétaire, pour réaliser que le Japon, profitant de la bêtise et de la cupidité humaine au plus haut niveau, bat monnaie des autres à travers les ban-ques investies ou pénétrées, de même qu’il tient les valeurs des autres en pénétrant, sur invitation ce qui est un comble, dans les dettes intérieures des "partenaires" : Etats-Unis, Angleterre, et France qui joue les caniches (1). Ces Mouvements, encouragés par les banquiers, financiers et monétaristes de tous poils, couvrent trois conséquences importantes : ils débouchent sur une atteinte majeure aux souverainetés nationales, au niveau de l’authentification des valeurs par la création monétaire ; ils s’ouvrent sur des échanges absurdes et mortels de biens de consommation contre valeurs de patrimoine, antichambre de la domination politique par l’intérieur (corruption des intéresés, c’est l’honneur qui est investi, mais ça fait vieux jeu...) ; ils entretiennent accessoirement un cours bas de la devise, qui reste la forme la plus achevée d’un dumping global. L’Occident est confronté à une pensée unidimensionnelle qui fausse tous les paramètres traditionnels de l’économie libérale, dans laquelle elle s’est immiscée comme un ver.

Un fanatisme industriel qui masque un fanatisme politique. Folie de refuser de voir, et aussi de comprendre. Keidanren (mystérieux syndicat des activités économiques japonaises) et MICI (Ministère de l’Industrie et du Commerce International) dominent l’oligarchie japonaise : c’est à ce niveau qu’est la Grande Tricherie. Cela déborde nettement les critiques manichéennes au sujet des vaillants et des paresseux. Ceux qui la dénoncent et qui luttent ont du mérite : merci Monsieur Calvet, merci Monsieur Gomez !