Jean-Jacques Rousseau face au féminisme

par  G. EVRARD
Publication : février 2013
Mise en ligne : 3 mai 2013

À l’occasion du tricentenaire de la naissance de J-J Rousseau, la GR (N°1134, août-septembre 2012) a souligné l’actualité, sur bien des points, de la pensée du philosophe des Lumières, relevant néanmoins un grand silence sur la place qu’il réservait à la femme, réduite à un second rôle au service de l’homme.

Une position jugée aujourd’hui réactionnaire, en tout cas en discordance avec sa vision éclairée de la démocratie, de la liberté et de l’égalité.

Guy EVRARD revient brièvement sur cette contradiction.

Au cours de l’automne 2012, la visite du château de Chenonceau, joliment trempé dans le Cher, fut l’occasion d’y découvrir une exposition sur Jean-Jacques Rousseau [1], qui y séjourna à plusieurs reprises dans les années 1740.

« Louise Dupin vécut au château de Chenonceau au XVIIIème siècle. “Dame des Lumières”, elle y tint salon (...) et engagea “le jeune” Jean-Jacques Rousseau comme secrétaire et aussi précepteur de son enfant. (...) Elle rédigea avec son aide un ouvrage sur “l’égalité des hommes et des femmes”, dans lequel elle fit preuve d’un réel engagement féministe. Ces moments heureux, passés à Chenonceau, marqueront à jamais Rousseau et inspireront sa pensée et ses textes ». Un panneau de l’exposition, dont l’essentiel du texte est repris ci-dessus, retint mon attention. Je me demandai alors comment Jean-Jacques Rousseau, après avoir travaillé avec Louise Dupin sur cet ouvrage (qui ne fut jamais publié) dans lequel elle traduisait son engagement féministe, avait pu ensuite développer des points de vue sur la femme dans la société qui apparaissent aujourd’hui singulièrement réactionnaires. Mais que seules des personnalités, philosophes et historiennes, attachées à l’égalité des hommes et des femmes, jugèrent opportun de rappeler à l’occasion du tricentenaire. Le “... bémol” de Marie-Louise Duboin le souligna fort heureusement [2].

Au Panthéon de la misogynie, Rousseau y aurait bien des citations assassines, mais son œuvre se prête à tant de références !

Sans doute, pour approfondir l’analyse, pourra-t-on lire le livre d’une spécialiste actuelle, Céline Spector, Au prisme de Rousseau : usages politiques contemporains [3] , dont un chapitre sur huit est consacré au prisme féministe. L’auteur signale, dans la note de description de l’ouvrage, que « les développements des analyses (...) féministes [entre autres] se traduisent effectivement par un retour à Rousseau », dans un contexte où « le Citoyen de Genève est au cœur de polémiques majeures : dans une constellation postmarxiste où le libéralisme lui-même est sur la sellette, son œuvre recèle des trésors pour qui veut diagnostiquer les perversions et les maux des démocraties libérales ».

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La misogynie dénoncée du philosophe ne se résumerait donc pas à son mépris de la femme, ce qui doit permettre de dépasser la contradiction évoquée précédemment.

 La critique féministe de Rousseau sous la troisième république

Je me suis limité ici à la lecture d’un article également érudit de Tanguy L’Aminot [4], qui ouvre quelques pistes en posant donc la question un peu plus en amont, alors que le mouvement féministe s’organise dans les pays occidentaux, quand l’instruction des jeunes filles progresse.

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En France, après la défaite de 1870 et la Commune, et jusqu’à la première guerre mondiale, « la droite et la gauche s’opposent autour des valeurs républicaines et démocratiques (...) qui marquent des choix de société ». Rousseau, qui incarne pour beaucoup l’idéal démocratique, est l’objet d’un virulent débat dans les célébrations officielles de 1889 (centenaire de la Révolution) et 1912 (bicentenaire de sa naissance). La critique féministe de Rousseau qui avait cours depuis le 18ème siècle et la période romantique, par exemple celle de Georges Sand (1804-1876), qui manifestait de la sympathie pour le philosophe, sa pensée sociale, sa sensibilité et sa révolte contre la bêtise humaine, tout en regrettant les affirmations d’Emile décrétant l’infériorité de la femme par rapport à l’homme, va alors évoluer.

Des femmes revendiquent la citoyenneté à l’égal des hommes, c’est-à-dire le droit de vote et le droit d’être élues. Le combat féministe s’inscrit ainsi dans un combat politique où les idées de Rousseau ont toute leur place. Mais, dans leurs revendications sociales liées au quotidien, les femmes ne s’attardent évidemment pas à « discourir de la littérature du 18ème siècle et des pages d’Emile en particulier ». Pourtant, elles se sentent peut-être redevables à Rousseau « pour avoir peint, dans La nouvelle Héloïse et dans Emile notamment, divers portraits de la femme et pour avoir tenté de définir son rôle dans la société », imposant qu’elles soient reconnues, quitte à lui reprocher ensuite la position qu’il leur réservait.

Il n’empêche qu’à la fin du 19ème siècle Rousseau est simplement ignoré ou diversement critiqué par les féministes. Parmi les plus vindicatives, L’Aminot cite Séverine, qui collabora au Cri du peuple fondé autrefois par Jules Vallès, dont elle se déclara la fille spirituelle, et écrira dans un autre journal : « Je le hais ce Rousseau, dont on vient de célébrer au Panthéon la laïque béatification (...), parce qu’il fut méprisable en ses actes, vil en sa personne, parce qu’il fut l’incarnation (...) de la plus basse envie qui ait jamais déshonoré âme humaine, parce qu’il fut successivement traître à son Dieu, traître à ses amis, traître à ses bienfaiteurs, traître à ses maitresses, infidèle à tous, mordant éternellement la main qui lui avait donné le pain ou la caresse », oubliant qu’elle avait d’abord découvert Rousseau avec enthousiasme. La critique d’une féministe peut ainsi s’éloigner du fond de la question féministe.

Maria Deraismes est nettement moins hostile, peut-être parce qu’elle fut la première femme franc-maçonne et eut à composer dans un monde masculin, admirateur de Rousseau et des Lumières. En 1890, elle écrira : « De toutes les sottises dites et écrites sur la femme, il n’en est pas une dont Rousseau soit l’inventeur : il n’a fait que les répéter, les développer ; mais, vu sa notoriété, elles n’en eurent que plus de crédit ». Ce qui ne grandit pas forcément le philosophe. Face à ce piétinement de l’histoire : « Ce qui est moins compréhensible, c’est que, malgré l’action de la Révolution française en faveur de l’égalité, la femme soit encore asservie et considérée dans presque tous les domaines comme une mineure dans la France républicaine, démocratique et socialiste de cette fin du 19ème siècle », L’Aminot note avec circonspection que Maria Deraismes « fait preuve d’une singulière prudence ou d’un opportunisme politique étonnant car, loin de dénoncer l’action et la responsabilité des gouvernants en cette matière, elle explique cette situation par la paresse inhérente à l’espèce humaine, paresse qui amène l’homme comme la femme à accepter son sort ». Mais Maria Deraismes résume peut-être assez bien un point de vue conciliateur entre le penseur en avance sur son temps et l’homme avec ses faiblesses, qui laisse ainsi Jean-Jacques Rousseau ... à hauteur d’homme : « Rousseau est de ceux qui, avec un immense talent, ont semé autant d’erreurs que de vérités ; mais ces vérités sont d’une telle envergure, elles ont jeté dans les esprits de si vives clartés que, malgré les lapsus du penseur et de l’homme privé, il lui restera toujours des titres à la reconnaissance de l’humanité ».

En fait, comme le souligne L’Aminot, « Il existe bien une spécificité de la parole féministe, mais qui s’estompe quand celle qui parle intègre, comme le fait Maria Deraismes, la lutte féministe dans une quête plus vaste de la justice ». Il identifie aussi « tout un courant réactionnaire qui insiste sur la perversité morale du philosophe pour mieux s’attaquer à son œuvre politique et pédagogique ».

 

Tanguy L’Aminot évoque ensuite longuement une féministe qu’il situe parmi les plus radicales, la suédoise Ellen Key, mais dont le positionnement singulier tient peut-être à l’approche naturaliste de Rousseau. Dans son livre, Le siècle de l’enfant, paru en France en 1900, elle plaide certes en faveur de l’émancipation des femmes, milite pour l’égalité des droits et s’occupe des ouvrières les plus défavorisées, mais elle trouve aussi que la cause féminine « a manqué d’égards pour les dispositions naturelles de la femme, pour sa nature physique, pour les conditions environnantes ». Selon L’Aminot, elle considère que « l’enfant, qui est l’être le plus faible de toute la société, et la femme ne peuvent être envisagés séparément dans le cadre de la lutte révolutionnaire ou féministe. La femme doit, à la limite de sa liberté individuelle, rencontrer le droit de l’enfant ».

Comme Rousseau dans Emile, elle estime que l’éducation consiste à « laisser la nature agir tranquillement et lentement, en veillant seulement à ce que les conditions environnantes soutiennent le travail de celle-ci ». Ellen Key loue les mérites de l’éducation domestique sur l’éducation publique. Elle rencontre là le point de vue de théoriciens révolutionnaires de l’éducation, l’anarchiste Elisée Reclus par exemple, pour qui l’école que les gouvernements viennent de rendre nationale et laïque, « vise davantage à dresser les petits et à les former pour les places qu’ils occuperont dans la société qu’à laisser leur intelligence s’affirmer et se développer ».

Rousseau aurait ainsi rejoint les tenants de l’école libertaire et populaire. D’autres femmes, parmi les féministes les plus radicales, défendirent en effet dans un même combat la femme et l’enfant. L’Aminot cite Madeleine Vernet, militante anarchiste et propagandiste de l’amour libre, qui se réfère à Rousseau, fonde en 1904 une école différente de l’école officielle et en 1918 une revue La mère éducatrice, ainsi que Madeleine Pelletier, doctoresse, également anarchiste et libre penseur. Celle-ci est cependant consciente qu’un tel discours peut servir une cause rétrograde : « Pour épargner l’enfant, ce qui est bien, on sacrifie la mère qui cependant tout autant que l’enfant a le droit de vivre, a le droit d’être libre et heureuse, selon la conception qu’elle se fait du bonheur ». À l’opposé d’Ellen Key, nous dit L’Aminot, elle souhaite que la société prenne en charge l’enfant et, lui apportant une éducation parfaite, délivre la mère des tâches qui l’asservissent. Le triomphe de la civilisation, est « de permettre à la femme, en l’affranchissant en partie de la maternité, de devenir un individu intelligent et libre ».

De telles nuances dans l’exploitation de la vision de Rousseau à propos de la mère et de l’enfant témoignent de la richesse du discours féministe au début du 20ème siècle. Sans résoudre la question, il permet aux femmes les plus conscientes de saisir l’importance de celle-ci.

 La misogynie de Rousseau, une vue trop simpliste

On voit donc que la critique féministe de Rousseau durant cette période (de 1880 à 1919) est très variée et complexe, sans que les femmes « ne se sentent insultées par l’image de la femme au foyer ». Ce n’est qu’à la suite des deux guerres mondiales, quand les mœurs et les valeurs de la société française auront changé, que Rousseau incarnera l’antiféminisme. Tanguy L’Aminot ne trouvera plus, à la fin du 20ème siècle, qu’Annie Leclerc, expliquant dans son livre Origines (1988) qu’elle fut féministe parce que Rousseauiste !

La référence, même critique, aux positions de Rousseau sur la femme et l’éducation, dans la richesse du mouvement féministe au cours d’une période charnière de notre histoire, avec des acteurs qui ont contribué fortement à l’évolution de nos consciences républicaines, suffit à repousser résolument cette vison simpliste de la misogynie du philosophe. Céline Spector nous y invite [5] : « Mais nombreuses sont aussi les féministes qui proclament l’intérêt d’une relecture de Rousseau, non tant pour ses réponses que pour les questions pertinentes qu’il a pu soulever en voulant tirer au clair les questions essentielles – les rapports du domestique et du politique, de la sphère privée et de la sphère publique ».


[1Site de l’exposition du Château de Chenonceau : Rousseau heureux à Chenonceau http://www.chenonceau.com/fr/expositions

[2Marie-Louise Duboin, ... avec un bémol, GR1134, août-septembre 2012, pp. 14-15.

[3Céline Spector, Au prisme de Rousseau : usages politiques contemporains, vol. SVEC 2011:08, éd. Voltaire Foundation, Oxford, Jonathan Mallinson, 2011. Céline Spector est Professeur de philosophie à l’Université Bordeaux 3 et membre de l’Institut universitaire de France. Ses travaux portent sur la philosophie française du XVIIIe siècle et sur la philosophie politique contemporaine.

[4Tanguy L’Aminot, La critique féministe de Rousseau sous la Troisième République, 14 pages et 49 références, CNRS - UMR 8599 de Paris IV-Sorbonne. http://rousseaustu dies.free.fr/ArticleTan guy.htm

[5Céline Spector, Au-delà de l’idole, entretien par Marion Rousset le 27 juillet 2012, Regards.fr http://www.regards.fr/idees/au-dela-de-l-idole,5485