Jeux d’argent et obscurantisme social

par  B. VAUDOUR-FAGUET
Mise en ligne : 30 novembre 2009

L’alcoolisme, la drogue, la vitesse au volant, la pédophilie, les violences conjugales, les corruptions bancaires… voilà tout un ensemble de fléaux qui forment un panorama de calamités (régressives) bien connues, hélas, de notre temps. Tous ces maux sont dénoncés par les médias et par les responsables nationaux avec une légitimité solennelle : la démarche relève du civisme absolu et de l’éthique. C’est ainsi qu’on entend régulièrement prononcer des réquisitoires lourds contre ces comportements, régulièrement aussi le législateur tente de mettre bon ordre dans pareil gâchis, soit en sanctionnant les fautes, soit en contrôlant les excès préjudiciables aux personnes (et qui jettent le trouble au sein même de la société). Et l’argent des jeux ? Est-il lui aussi désigné dans ce contexte ? Pas vraiment ! La réprobation est superficielle, voire rachitique ! Au contraire ! Si on s’en tient au contenu des informations du soir (cf. les résultats du Quinté, des courses et du Loto) ces multiples divertissements de surface sont vivement encouragés par l’imaginaire public et soutenus avec entrain par la parole journalistique. Au surplus quand se présente de temps en temps sur le calendrier un vendredi 13 les télévisions s’enflamment de lyrisme, les émotions montent d’un cran : c’est le “jour de chance”. Un jour valorisé avec applaudissements et emphase, propice à toutes les superstitions. Sur les ondes s’abattent des avalanches de niaiseries ; la magie la plus rétrograde l’emporte soudain sur toutes les autres formes de réflexion. C’est la grande consternation parmi les intelligences.

 Une “normalité” économique

À ce jour, les jeux d’argent sont donc bien “intégrés” dans la normalité économique, familiale et étatique. Ils sont au cœur même du système de consommation et du phénomène démocratique dans son ensemble : voilà la terrible vérité (gênante) qu’il convient d’embrasser du regard (malgré son air très déplaisant, redisons-le !). L’État, le premier “gère” ce secteur avec succès, régule le processus à son bénéfice et se transforme, de ce fait, en complice actif ou passif, d’une activité aux aspects équivoques. On voit la gouvernance, sans émotion particulière, sans vibration d’âme, organiser le business tout au long de l’année. Même les “penseurs” (universitaires, élus, essayistes) respectent une discrétion sur l’affaire… eux qui se montrent si rebelles quand les mœurs présentent des failles idéologiques dangereuses ! Cette fois, leur mutisme est étrange ; que signifie au juste ce positionnement ? Pourquoi une telle indifférence ? Sont-ils, eux aussi, fascinés par un désir de gain rapide et facile ? Serait-ce le signe d’une sourde tentation ? Simples hypothèses…

Il existe une autre piste d’analyse, plus solide, plus technique (et donc plus vraisemblable). Sur les gros problèmes de société (évoqués précédemment) les intelligences qui s’indignent le font dans le cadre d’une sorte de déontologie professionnelle : le clerc qui s’exprime croit déclencher volontiers autour de lui un courant d’émancipation – un début de libération - utile aux autres citoyens. En somme, la parole critique débouche sur un progrès social, sert à extraire les êtres de leurs ténèbres les plus sombres !

Le 13 octobre, l’Assemblée nationale (par 302 voix UMP et Nouveau Centre) vient de donner un nouvel élan aux jeux en ouvrant à la concurrence les jeux d’argent sur internet. Il y avait déjà des paris en ligne, mais ils ne rapportaient guère que 500 millions d’euros par an.
Avec cette nouvelle loi, ce gâteau atteindra de 1,5 à 2 milliards.

La question des jeux d’argent est tellement complexe, tellement massive, nationale, populaire… que la prise de parole, cette fois, s’avère vaine ou stérile. Qui va-t-on “libérer” en stigmatisant la névrose ? Tout le pays ? Car les chiffres des statistiques sont formels : ils indiquent une participation d’un large secteur démographique. Les études révèlent une proportion écrasante des plus vulnérables (petits salariés, chômeurs, employés précaires, jeunes etc.) parmi ces foules qui grattent des tickets ou qui misent des euros. Aujourd’hui, construire un propos anti-jeux virulent équivaut à stigmatiser ceux qui travaillent dur, ceux qui s’activent sur les chantiers, ceux qui espèrent décrocher un emploi … ou une petite fortune parce que leurs revenus rasent bien souvent le niveau des pâquerettes.

Comment qualifier alors de “victimes” des gens qui décident volontairement d’amputer chaque semaine leurs revenus de quelques euros ? Le gros des candidats au jeu est formé d’exploités et de démunis. Il semble bien délicat pour un érudit issu de la bourgeoisie (installé dans le confort douillet de la hiérarchie) d’aller vilipender des individus parce qu’ils nourrissent, dans leur tête, des illusions d’enrichissement, des miroirs aux alouettes…

 Dégradation des mœurs

De plus, la faiblesse des attaques de principe contre ce monde à part permet à toute une société périphérique (la pègre, les cousins, les spécialistes de l’argent sale) de prospérer en toute impunité ! Autrement dit, trop peu d’esprits se portent sur ce “système républicain” pour l’assommer de coups rudes ! Conséquence de cette indulgence coupable : c’est la corruption, puis l’illégalité, puis le parasitisme frauduleux - le non-droit - qui triomphent sous les lampions de la ville !

Cette dégradation des mœurs est d’autant plus difficile à saisir que nous fonctionnons sur un modèle de société éduquée dans lequel 95 % d’une génération d’âge accède aux sources du savoir, de la connaissance. Depuis les bancs de l’école primaire jusqu’aux amphithéâtres du doctorat une bonne partie de notre communauté étudiante est initiée à l’art de raisonner, à l’art d’argumenter afin de prendre la mesure des choses. Et ceci pour obtenir une certaine autonomie de pensée ainsi qu’une meilleure façon de scruter le monde … en conduisant sa propre vie ! Chaque étape de ce parcours comporte un large éventail de logique, de comparaison, d’évaluation réciproque, de recherche obstinée de la vérité.

Toujours dans ce registre de l’étude rappelons que depuis Jules Ferry des multitudes d’instituteurs et de professeurs ont transmis à des multitudes d’élèves une méthodologie fiable susceptible de leur faciliter l’apprentissage des Lumières. Il s’agit de privilégier, dans ce courant pédagogique, le jugement à l’émotion, la modération à la pulsion. Pour se conformer, au final, à un principe de clarté et de sagesse.

Voilà plus de deux siècles que ces thèmes, ces concepts philosophiques, sont répandus au sein de l’Éducation nationale. Voilà des dizaines d’années que les trimestres universitaires s’achèvent sur des leçons magistrales ayant pour but d’améliorer l’intelligibilité du regard des jeunes de telle façon qu’ils évitent les pièges rudimentaires – primaires - de l’irrationnel. De telle façon aussi qu’ils fuient l’endoctrinement, l’abêtissement ou la séduction des idoles factices.

 La dictature du bandit manchot

Deux siècles de fébrile transmission des idées … et au bout de cette longue route que voit-on émerger ? Des colonnes de jeunes adultes qui se précipitent sur les champs de courses, les paris clandestins, les tirages du samedi ou les machines à sous ! Et ils courent, tête baissée dans ce brouillard, en achetant des horoscopes, des amulettes qu’ils posent en bandoulière, ou en se procurant des pattes de poulet qu’ils étalent devant leur écran de télé … afin de forcer le destin en leur faveur ! À s’en tenir aux automatismes psychiques de ces foules on peut conclure que le travail de l’école n’a guère porté ses fruits ! Les pulsions économiques ou marchandes, les appétits consuméristes, offrent un degré d’attraction supérieur aux exigences du recul éthique !

Notre démocratie croit très habile de laisser flotter cette pathologie (de masse) parce qu’elle est pourvoyeuse d’emplois, parce qu’elle génère des activités artificielles. Au-delà de ces arguments reste l’idée que les hystéries parieuses servent de tranquillisants collectifs… Les joueurs-prolétarisés devenus dépendants, aliénés, ont des désirs sociaux modestes : le jeu est un assommoir. Les banlieues, soumises à la dictature autoritaire du bandit manchot, ne s’occupent plus des affaires politiques de la Cité !

Par ailleurs si des sensibilités trop pointilleuses, trop irritées, commencent à s’indigner d’un tel trafic monétaire, d’une telle corruption des âmes, aussitôt ces gêneurs sont assimilés à un jansénisme puritain dépassé. Autrefois, en effet, dans la Genève de Calvin les plaisirs de ce type n’avaient guère le soutien du réformé … Dans notre actualité l’amalgame avec ce passé permet de ridiculiser les analyses qui mettent en doute la validité de ces attitudes de dilapidation.

 Notre République “laisse faire”

Au final notre République “laisse faire”. Elle juge perspicace de flatter les penchants les plus archaïques qui tournent autour de l’illusion de fortune. La République a pris pour habitude d’applaudir avec ostentation aux exploits du Grand Prix de l’Arc de Triomphe. Ce serait une manifestation “culturelle” avec panache, style et caractère. Pour preuve ? Les élites, les arrivistes, les ombrelles et les chapeaux, les déguisés et les décadents… se pressent devant les tribunes. Soutenus par toutes les télévisions du pays. La jouissance du luxe – du gaspillage - procure des sensations de légitimité à celles et à ceux qui ont l’audace d’en bénéficier. Les travailleurs du populaire, quant à eux, médusés par tant de panache, de spectacle gratuit, d’élégance provocatrice , suivent la fête sans se poser trop de questions … Ils attendent, en salivant, les résultats de la tirelire ; c’est le courant majoritaire, celui de l’insouciance et du cynisme.

Le processus en cours ne donne aucun signe d’essoufflement réel : au contraire ! “ceux du château” et “ceux de la rue”, dans une somptueuse cohabitation transversale, participent à la même aventure avec la bénédiction de l’État.

Une aventure qui s’affiche avec arrogance et qui progresse avec délectation.

Une aventure ou une dérive ? Quant au gros lot… il est maintenant attaché autour du cou des citoyens, de façon définitive, comme un simple collier pour chien. Signe d’une liberté qui a perdu ses repères et sa belle allure !