Justice et égalité

par  J. DUBOIN
Publication : décembre 2012
Mise en ligne : 26 mars 2013

Relisons égalité économique de Jacques Duboin, livre qu’il a achevé d’écrire le 20 décembre 1938. Après un bref résumé des pensées de nombreux philosophes, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, en passant par des penseurs boudhistes, il conclut qu’à quelques exceptions près, moralistes, philosophes et religions sont d’accord sur le fond : « la vie sociale exige que les hommes aient le sens de la justice et de l’équité, et nous verrons que celà conduit chacun à considérer les droits des autres comme égaux au siens ». Ce qui l‘amène aux développements qui suivent :

Cependant le principe de justice, impliquant l’idée d’égalité, va faire de rapides progrès. Nous le retrouvons à des degrés divers, chez tous ceux qui veulent créer un ordre social où personne n’aurait l’excuse de chercher son bonheur dans l’augmentation de son bien-être matériel. Une pareille forme sociale apporterait, comme l’exprimait Bentham, la plus grande somme de bonheur au plus grand nombre d’hommes.

C’est le but du socialisme, tel qu’il apparaît déjà dans la doctrine du Christ, de Platon, de Thomas More, etc. Dès qu’on veut bien le dépouiller de tout l’attirail de fantaisie dont on l’affuble, il exige, sans contestation, l’égalité économique de tous les hommes. Il est possible que cela vous surprenne, mais il ne faut pas confondre le socialisme, proprement dit, et les socialistes à enseigne. Certains prétendus théoriciens du socialisme vont jusqu’à accepter le maintien de la propriété privée des moyens de production ; c’est à se demander ce qu’ils réclameraient s’ils étaient des individualistes. Il faut leur dire, puisqu’ils l’ignorent, que le socialisme exigeant l’égalité des revenus, on ne saurait réaliser cette égalité en conservant l’appropriation individuelle des moyens de production puisque c’est elle qui provoque l’inégalité des revenus.

Un régime socialiste ne peut concevoir la production que comme une fonction sociale assumée par la collectivité, afin de lui permettre de distribuer des revenus égaux, avec lesquels chacun se procure sa part sociale. Ainsi compris, le socialisme s’oppose au capitalisme, régime dans lequel on s’approprie les moyens de production et, par voie de conséquence, le travail d’un être humain. Ou le socialisme met fin à l’exploitation de l’homme par l’homme, ou le socialisme n’est qu’une caricature du capitalisme et devient donc un mot vide de sens. Se borner à tenter d’établir l’égalité de tous, au départ, c’est, à proprement parler, le rendre ridicule. L’égalité de tous les hommes au départ ? Comment y parvenir sans égaliser les intelligences, les forces, les aptitudes, les volontés, les goûts, etc. Prétendre faire disparaître ces inégalités naturelles qui sont hors de notre portée, et maintenir soigneusement les inégalité économiques et sociales qui, elles, sont toutes de notre ressort, n’est-ce pas déconsidérer à la fois le socialisme et ses fondateurs ?

J’ai expliqué ailleurs que la plupart des doctrinaires, n’ayant pu concevoir le socialisme que dans la rareté puisque la science n’avait pas encore réussi à la vaincre, avaient édifié leur système sur l’échange, en cherchant à le rendre aussi équitable que possible. Je ne reviendrai donc pas sur les travaux de Saint-Simon, d’Owen, de Fourier, de Gracchus Babœuf, ni sur ceux qui virent plus tard le jour avec Karl Marx et son école. Je rappelle seulement que Saint-Simon (1760-1825) entreprit le procès de la propriété privée et voulait supprimer l’héritage. Sa formule : à chacun selon ses œuvres n’est cependant qu’une variante de : à chacun selon son travail. Il ne précise pas s’il s’agit du résultat du travail ou de la peine prise en travaillant. La distinction est importante, car si chacun ne doit avoir strictement droit qu’à l’équivalent de ce que vaut, sur le marché, le produit de son travail, on demeure en plein régime capitaliste, puisque tout se passe ainsi aujourd’hui pour tous ceux qui n’ont que leur travail à offrir, n’est-il pas vrai ?

Proud’hon (1809-1865) va plus loin car il recueille l’héritage de la Révolution. Il reprend l’idée de justice – c’est-à-dire d’égalité – pour montrer qu’elle est à la base de toute société. Judicieusement, il rappelle qu’il est impossible de séparer la justice et l’égalité, comme le proclamait la vieille définition de la justice : Justum œquale est, injustum inœquale. Ce qui est inégal est injuste ! Un enfant ne s’en aperçoit-il pas déjà lorsqu’il se plaint d’avoir été traité plus sévèrement que ses camarades ?

Non moins justement, Proud’hon remarque que les révolutions ont toujours été provoquées par un souci de justice : la révolution n’est qu’une réaction contre l’injustice d’une société que des inégalités choquantes ont rendue insociable. Mais il estimait qu’il faudrait beaucoup de temps pour que la justice pût se développer au sein des sociétés humaines : il croyait à une lente évolution sociale. Nous en étonnerons-nons ? Pouvait-il prévoir les progrès prodigieux de la technique qui allaient bouleverser la production en permettant de la multiplier sans peine ? Il ne pouvait deviner que l’abondance, fruit du génie humain, rendrait l’égalité économique obligatoire en frappant de caducité tout mode de répartition basé sur l’échange. Le socialisme de Proud’hon reste encore échangiste.

Karl Marx (1818-1883), avec son matérialisme historique, a découvert une méthode permettant de voir le lien existant entre le mode de production des richesses et le régime social qui doit fatalement lui correspondre. Si vous voulez bien accepter cette image, il a inventé un microscope permettant de voir ce qui, avant lui, était resté invisible. Mais suffit-il de voir ce que Marx montrait pour prouver l’exactitude de son analyse, ou faut-il se servir de son microscope pour voir ce qui est actuellement et n’était pas visible du temps de Marx ? J’opte pour la seconde manière en observant les faits économiques survenus depuis la mort de Marx. L’échange est devenu impossible pour les raisons multiples que vous connaissez et que je résume brutalement ainsi : on ne peut maintenir le régime de l’échange entre des gens qui ont les moyens de tout produire et des gens qui ne possèdent rien et ne possèderont jamais rien. Il n’y a pas d’échange possible entre un homme qui a la science à son service, et un homme nu. En conséquence, le socialisme basé sur l’échange est aussi périmé que le capitalisme, ce dernier n’étant que le système échangiste parvenu au stade ultime de son évolution. Le socialisme de la rareté, fondé uniquement sur l’échange, doit faire place au socialisme de l’abondance qui ignore l’échange aujourd’hui dépassé par le faits.

Il ne s’agit donc pas de changer les gérants du régime capitaliste pour essayer de faire mieux ou plus justement qu’eux : c’est donc de changer le régime lui-même qu’il sagit.

extraits de la sixième lettre de Égalité Économique,
(avec de petites corrections indiquées par l’auteur).