Justice et égalité

par  G. LECHA
Publication : mars 2013
Mise en ligne : 5 juin 2013

Quelle belle et bonne idée vous avez eue de nous donner à lire dans La Grande Relève 1137 (décembre 2012) des extraits magnifiquement choisis de la sixième lettre du livre de Jacques Duboin, intitulé Egalité économique. Comme la lecture de cette forte page est réconfortante ! Quand on pense que l’achèvement de ce livre date de fin 1938, et que la belle et exemplaire raison-raisonnante de son auteur sur une économie politique digne de l’Humain, a été rejetée depuis lurette par les potentats plus ou moins anonymes de la haute finance internationale et ceux qui leur font Cour, nous ne devrions plus parler d’états de Droit à propos de ce qu’il nous reste, en Europe, d’Etats-Nations, mais d’états soumis aux diktats des mercantis et des financiers.

Ces diktats tendraient à prouver combien les humanoïdes qui constituent l’espèce dite humaine n’appartiennent pas tous à la même essence. Nous devrions nous demander si les fameux droits de l’homme et du citoyen ne jouent pas le rôle de l’arbre qui cache la forêt. D’ailleurs faut-il nous référer à la Déclaration initiale, celle de 1789, ou à celle de 1948, quelque peu remaniée et devenue Internationale ?

Jacques Duboin voulait donc, en 1938, « créer un ordre social où personne n’aurait l’excuse de chercher son bonheur dans l’augmentation de son bien-être matériel ». C’est ce qui aurait dû conduire à l’instauration d’une société distributive (ou distributiste ?) orientée vers l’harmonie, par le biais d’une coopération et d’une complémentarité bien comprises. La grande boucherie, estampillée Deuxième Guerre Mondiale, avec majuscules, dans les manuels d’Histoire, allait écraser, annihiler pour longtemps, cette belle utopie raisonnée et raisonnable.

Lire cette belle page m’a fait me souvenir que vers la fin des années 70, une partie de mes recherches universitaires terminées, je devais porter mon attention de chercheur en psychologie sociale et sociologie de la connaissance sur la militarisation de notre société. Et ce fut la sortie, plus que silencieuse, de Cinq milliards d’otages (chez Les Lettres Libres et Vrac éditeurs), grâce surtout au soutien, entre autres, de mes grands amis Léo Campion et Robert François, dit Mystag. Parallèlement, dans deux établissements d’enseignement supérieur qui m’employaient dans la bonne ville de Tours, j’enregistrais, sans idée vraiment préconçue, que l’idéal type orwellien l’emportait majoritairement. J’avais été à l’époque l’un des rares enseignants et socianalystes à vouloir sauvegarder la substantialité propre de chaque mot, afin qu’on continue à appeler un chat un chat, et non un chien ou un marcassin. À ce propos, j’ai évoqué, dans la postface de mon Du harcèlement moral ou du harcèlement immoral ? [1] l’importance de « l’intégrité des mots de la tribu », comme l’aurait dit Mallarmé. Ce qui ne m’empêcha aucunement de me faire embabouiner comme un demeuré tout au long de ma misérable carrière de pédago ! Je ne suis nullement habilité à me faire “donneur de leçon” à qui que ce soit. Mais je me dois, d’une part en ma qualité “d’expert” de la vérité sociale et d’autre part, en conscience par le simple fait que « quiconque connaît la vérité et ne la gueule pas se fait le complice des menteurs et des faussaires », comme le clamait Péguy il y a un bon siècle, de décrypter méthodiquement l’état de décomposition anomique dans lequel se trouve notre monde. Et qu’on le dise “globalisé”, la belle affaire !

Ni l’adjectif “anomique”, ni le substantif “anomie” ne sont des mots du langage courant, ils appartiennent au jargon des sociologues. On parle d’anomie lorsque, dans une société humaine organisée, les lois et les valeurs ont perdu leur prégnance sur les citoyens. Livrés à eux-mêmes, ces derniers ne se préoccupent plus que de satisfaire, par quelque moyen que ce soit, leurs intérêts particuliers. Cet état de fait crée évidemment un chaos général, que les journalistes qui ignorent tout de la vie et de l’œuvre d’Elisée Reclus, appellent à tort l’anarchie. Un tel grand chaos généralisé s’est développé pendant la Deuxième Guerre Mondiale et pendant toutes celles qui ont suivi. « Il ne s’agit donc pas, comme le disait déjà Duboin en 1938, de changer les gérants du régime capitaliste pour essayer de faire mieux ou plus justement qu’eux : c’est donc de changer le régime lui-même qu’il s’agit ».

Mais par quel Deus ex machina, parvenir à une mutation donnant le primat à l’humain ? Au “bonheur d’être” au lieu de se polariser sur le profit, sur “l’avoir“ et sur le pseudo-pouvoir que cela confère ? Hélas ! Trois fois hélas ! Les responsables de la gangstérisation du monde ne comprennent certainement pas le beau titre de l’article L’être humain non plus n’a pas de prix.

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Il faut dire que j’étais disposé au mieux pour comprendre cet article de M-L Duboin, puisque je viens de mettre le point final à mon livre-témoignage intitulé D’un délit d’humanité excessive ? De l’Ethique et de la Justice [2] .

Quand des actes d’humanité vraie, faite de compassion et d’empathie, ne se voulant ni médiatisée à l’extrême, ni ostentatoire, deviennent “délit” pour l’institution Justice elle-même, c’est tout de même signe que notre société va plus que mal ! Bah ! Il va bientôt faire deux siècles que le grand poète et penseur italien Giacomo Leopardi a asséné sans hésitation aucune, sur une page de son Zibaldone [3] : « J’affirme que le monde n’est que l’association des coquins contre les gens de bien, des plus vils contre les plus nobles » !

Vu l’air du temps, je ressens mon réabonnement à La Grande Relève comme l’accomplissement symbolique d’une démarche de Salut Public...


[1Est-Samuel Tastet Editeur, Bucarest, 2004.

[2Editions Opéra, 9, rue Hélène Boucher - 44115 - Haute-Goulaine, Janvier 2013.

[3Editions Allia, 2398 pages, novembre 2003.