Karl MARX - III

par  J. DUBOIN
Publication : juin 1985
Mise en ligne : 11 mars 2009

Reproduisant des extraits du livre de Jacques Duboin, intitulé « Libération » et publié en 1936, nous abordons aujourd’hui les relations entre le travail (manuel ou intellectuel) et la production, le rôle du capital, à travers l’oeuvre de :

Si nous donnons donc aujourd’hui à la valeur une autre définition que celle qu’affectionnait Marx, nous ne contestons pas que le travail de l’homme ne doive y occuper une large place. Mais il entre en ligne de compte pour une quantité de plus en plus faible au furet à mesure que progressent toutes les techniques. Qu’on arrête le travail humain pendant quelques jours, et toutes les richesses accumulées n’empêcheront pas les gens de mourir de faim, puisqu’on vit, non de la production passée, mais de la production présente. Moins cette production présente exigera de main-d’oeuvre, moins elle permettra de réaliser de plus- value. Si Karl Marx n’a pu le voir, c’est qu’il vivait en pleine rareté et, nécessairement, il y avait du travail pour presque tous ceux qui en demandaient Ainsi la masse de capacité d’achat, sauf en période de crise, était à peu près en rapport avec la masse des produits offerts. L’équilibre était obtenu, tant bien que mal, par le truchement des prix.
Qu’un lecteur distrait ne nous fasse pas dire que Marx n’a pas soupçonné la révolution que l’électricité allait opérer dans le monde. Bien au contraire, il y a vu une nouvelle base technique pour toute la grande industrie moderne. Mais une des victimes de la foudre déchaînée est certainement la fameuse plus-value capitaliste.
Pendant les premiers âges de l’humanité, la production est presque entièrement créée par le travail manuel. Puis apparaît le travail intellectuel qui vient soulager le travail manuel en se combinant avec lui cette co-existence se constate encore chez l’artisan.
La prédominance du travail intellectuel va s’affirmer le jour où il trouve le moyen de s’emparer de l’énergie sous sa forme naturelle, c’est-à-dire en la dispensant de passer à travers les muscles de l’homme. C’est à ce moment-là que s’ouvre l’ère de l’énergie. Cette énergie, en permettant les productions massives, ne tarde pas à faire succéder l’abondance à la disette. D’ores et déjà, dans certaines industries, le travail manuel a presque entièrement disparu. Dans beaucoup d’autres, le rôle de l’ouvrier se borne à surveiller et à entretenir l’outillage : il accomplit donc déjà beaucoup plus de travail intellectuel que de travail manuel (1).

Cette transformation de l’Arbeitskraft a des conséquences auxquelles la théorie de la plus-value ne pouvait échapper. Car si les forces naturelles demeurent infécondes et inutiles sans l’intervention de l’homme, on ne peut nier que cette intervention n’est plus à l’échelle de la production désormais possible. De plus en plus l’homme se borne à amorcer la production que réalisent les forces physiques ou chimiques dégagées par son intervention. A quel prix faudrait-il acheter cette intervention pour espérer que la capacité d’achat soit assez considérable pour permettre de réaliser la plus-value ? Et même dans cette folle hypothèse, le but ne serait pas atteint car le travailleur serait condamné à thésauriser !
Une autre conception essentielle de Karl Marx, est celle où il explique le rôle du capital dans la production. Ici notre auteur se place encore dans la réalité des faits. En régime capitaliste, le capital ne peut rien par lui-même. Que valent des billets de banque ou de l’or enfermés dans un coffre ? Que vaut l’outillage le plus puissant et le plus perfectionné s’il ne tourne pas ?
Mais, toujours dans le même régime, le travail, en lui-même, pris intrinsèquement, ne peut rien non plus. Le travailleur, que ce soit à l’usine ou dans les champs, a besoin d’instruments pour travailler. On traduit la chose en disant que le capital fait au travail les avances qui lui sont nécessaires, ou en affirmant que le travail vient vivifier le capital.
Comment le capital peut-il se combiner avec le travail ? Cette question fait l’objet d’une étude de Marx et l’amène à distinguer deux sortes de capitaux le capital variable et le capital constant. Par capital variable, il entend le fonds de roulement. C’est, en quelque sorte, le fonds des salaires dont parlaient Adam Smith et ses disciples. Ce capital variable serait entièrement consommé par le travail, lequel donnera naissance à la plus-value. Quant au capital constant, c’est celui qui sert à conquérir l’usine, la terre, l’outillage, bref ce que l’on appelle quelquefois les capitaux fixes. Celui-ci n’étant pas consommé ne devrait pas contribuer à former la plus-value. Il est cependant évident que ce capital constant a été produit lui-même par un travail antérieur ; ce serait donc du travail cristallisé. Quel rôle va-t-il jouer dans la production ? Un rôle essentiel puisqu’il s’identifie avec les instruments de travail dont le travailleur a besoin. Karl Marx conteste cependant qu’il intervienne dans la formation de la plus- value. Cependant n’est-ce pas grâce à lui que le travail va devenir plus productif ? Un ouvrier qui dispose d’une machine en ordre de marche produira beaucoup plus qu’un ouvrier qui n’a que la force de ses bras.
Si nous comprenons bien le raisonnement de Karl Marx, l’intervention du capital constant se bornerait à fournir son propre amortissement, grâce auquel il répare l’usure qu’il subit. La conclusion paraît être que le capitaliste a intérêt à utiliser le plus possible de capital variable et à éviter de grossir les immobilisations de matériel.
La distinction entre capital variable et capital constant, sous l’angle de la plus-value, a perdu son intérêt depuis que l’abondance, succédant à la rareté, provoque la baisse de la capacité d’achat des clients. Lutte-t-on contre l’abondance pour ressusciter la rareté, ce sont alors les moyens mis en oeuvre dans ce but qui accélèrent cette baisse. Et celle-ci se manifeste quelle que soit la proportion entre le capital constant et le capital variable.
Avant d’abandonner le sujet, nous ferons une remarque qui ne paraîtra peut-être pas hors de propos. On proteste quelquefois contre la prétention qu’aurait le capital, en régime capitaliste, de faire des avances au travail, ce qui justifierait la part qu’il prélève dans la production. A cet égard la distinction de Marx entre le capital constant et le capital variable est fort utile pour éclaircir le débat. S’il s’agit de capital constant, il n’y a pas de doute qu’il est avancé au travailleur, puisque ce sont les instruments de travail qui lui sont nécessaires pour produire. S’il s’agit du capital variable, c’est-à-dire des salaires, il paraît très discutable, au contraire, qu’il y ait là une avance faite au travailleur. Celui-ci, en effet, fournit toujours son travail avant d’être rémunéré. L’ouvrier est payé après sa journée faite, comme l’employé ne touche ses appointements qu’à la fin du mois.
Cependant si le patron n’a rien vendu, ou n’a vendu qu’une partie infime de la production, il est clair qu’il a avancé les salaires et les appointements. Mais à qui les avance-t-il ? Au client. C’est le client qui, en principe, doit tout rembourser en achetant le produit. Et le patron n’a aucun recours si la capacité d’achat du consommateur ne lui permet pas de devenir un client.

(1) Exemple : le mécanicien d’un express, le pilote d’un avion, le surveillant d’une centrale électrique, etc...