L’abondance au Maroc

Publication : 27 juillet 1939
Mise en ligne : 26 avril 2006

Elle fait son entrée triomphalement et déborde de tous côtés comme en témoigne l’envoyé spécial de la « journée Industrielle » dans un article paru le 27 juin et que nous reproduisons ci-après :

Les dernières récoltes ont été magnifiques. Celles de l’exercice précédent avaient déjà été bien au-dessus de la moyenne. Celles actuellement en cours les dépassent de très loin. En blé tendre on passe de 2.650.000 quintaux à 3.800.000 ; en blé dur, de 3.650.000 à un peu plus de 6.000.000 en orge, c’est encore bien mieux : de 10.850.000 quintaux, on saute en douze mois à 20 millions 500.000 quintaux.

Ce qu’il faut noter, c’est que non seulement le rendement à l’hectare est passé, en blé par exemple, de 7 à 9, mais encore que les superficies cultivées sont toutes très sensiblement supérieures aux années précédentes.

En blé dur, elles sont passées de 836.000 hectares à 854.000.

En blé tendre, de 375.000 à 419.000.

En orge, de 1.600.000 à 1.980.000.

Nous ne sommes donc pas seulement en présence d’un rapport exceptionnel dû à des circonstances climatériques anormales, mais à une progression constante des méthodes de culture en même temps qu’à un élargissement incessant de l’activité.

Ce qui le démontre bien, c’est l’examen des autres branches de l’activité marocaine.

Les plantations d’agrumes n’ont cessé de se poursuivre. Il y a dix ans, il n’y avait qu’un millier d’hectares plantés en orangers, citronniers...

Aujourd’hui, il y en a 7.400. L’accroissement se poursuit au rythme de 1.000 à 1.200 hectares par an. On compte que, dans une dizaine d’années, la production annuelle d’oranges, qui en 1929 n’était que de 50.000 quintaux et qui atteint aujourd’hui 400.000, sera de l’ordre de 2 millions et demi.

Mêmes progrès dans l’exploitation forestière. Le protectorat, sous l’impulsion de Lyautey, continuée par le general Nogués, avait entrepris une gigantesque oeuvre de reboisement. Elle commence à porter ses fruits, puisque les revenus domaniaux, qui étaient en 1936 de 11 millions, sont en 1937 passés à 15 millions et en 1938 à 22 millions.

La récolte vinicole, qui était l’année dernière de 580.000 hectolitres, dépasse maintenant 800.000. Le crin végétal a vu ses exportations monter de 38 millions à 52.

Le cheptel est monté de 7 millions de têtes en 1932 à 12 millions, et cependant non seulement la consommation indigène de la viande s’est accrue, mais encore les exportations ont augmenté dans les proportions suivantes au cours des seuls derniers douze mois :

En moutons 1937, 1.925.000 kilos 1938, 2.754.000 kilos ; augmentation 42 p. 100 ;

En ovins : 1937, 136.000 têtes ; 1938, 211.000 têtes ; augmentation 55 pour 100.

En bovins :1937, 21,000 têtes ; 1938, 44.000 têtes ; augmentation : 115 pour 100.

La pêche est, elle, si j’ose dire, montée en flèche. La flottille de pêche a en une année augmenté de 2 pour 100. Rien qu’en 1938, du premier au deuxième semestre, le poisson débarqué est passé de 99.000 quintaux à 212.000 quintaux. L’industrie des conserves de poissons s’est développée d’une façon fantastique. Les exportations sont montées de 90.000 quintaux en 1936 à 118.000 quintaux en 1937 et 139.000 quintaux en 1938. Il y a dix ans, il y avait trois usines au Maroc ; à l’heure actuelle, on en compte 39, et l’empire chérifien est aujourd’hui susceptible d’une production égale à celle du Portugal qui est le pre- mier pays producteur du monde.

Dans les mines, même progrès. En 1937 les exportations de minerais étaient de 160.000 tonnes ; en 1938, elles sont de 500.000.

Quant aux superphosphates, en une seule année, ses exportations ont tout simplement triplé.

MISERE ET RUINE EN PERSPECTIVE

Cet hosanna d’allégresse ; ce tableau enchanteur ont malheureusement leur revers, dont le correspondant de la « Journée Industrielle » a omis d’informer ses lecteurs.

Cette abondance de produits, loin d’enrichir leur producteur, les conduit à ta ruine financière. Pour t’éviter, ils prennent, concernant certains produits, les mêmes mesures criminelles que partout ailleurs ; ils détruisent. La destruction du blé, appelée dénaturation, est maintenant comme en France passée dans les moeurs. L’abondance de primeurs jetant la perturbation sur le marché français, un comité, dit d’harmonisation, a essayé de réaliser un accord entre les producteurs de la métropole, de l’Algérie et du Maroc.

Mais en vain. A peine cet accord est-il signé qu’il est violé. Le fruit du travail des hommes, l’ABONDANCE, se moque éperdument des signatures et des décrets ’et, renverse toutes les barrières qu’on lui oppose.

Chacun veut et croit s’enrichir financièrement en produisant beaucoup, oubliant que le fonctionnement de notre régime est basé sur la rareté et qu’il est vain d’espérer obtenir beaucoup d’argent en échange de produits abondants sur le marché. Cette situation de fin de régime affole les hommes et les conduit à accumuler toutes les contradictions. Lorsque la pêche est abondante, les usines, tout comme en France, refusent le poisson. On cite des milliers de kilos de maquereaux ayant servi à faire du fumier.

A Casablanca, les colis de primeurs s’entassent sur le quais et dans les camions. Ils pourrissent ainsi sur place. Des parcs dénommés « parcs à pourrir » ont été installés spécialement pour recueillir tout ce qui ne peut pas être vendu ou exporté.

Tout récemment, au cours d’une tournée, le général Brissault-Desmaillet a pu voir lui-même 50 tonnes de tomates en train de pourrir, appartenant à un seul propriétaire.

Devant la montagne de colis de tomates qui allaient se gâter, les maraîchers révoltés ont obligé l’administration à autoriser l’expédition tie 48.000 caisses de tomates supplémentaires, rompant ainsi l’accord d’harmonisation.

Dans les s’entassent à une telle allure qu’on 5 jours leur nombre est passé à 117.300. Cette situation fait dire à la Fédération qu’il vaut mieux détruire la vieille marchandise et exclure les apports de celle qui a séjourné de 2 à 5 jours au soleil.

Le journal « Le Maroc Primeur », ayant prévu cette calamité d’ABONDANCE, écrivait : « Nous savons qu’une partie de la récolte doit être défruite. Mais nous n’admettons pas que tous les maraîchers subissent tout le poids d’un état de fait dont ils ne sont pas responsables. »

Nous séparant de notre confrère, nous déclarons que ces destructions sont des crimes dont la Société tout entière est responsable.

Travailler et peiner, transformer des terres arides en Eden, obtenir des récoltes prodigieuses, puis devant l’impossibilité de transformer en argent ces vraies richesses, se jeter les uns sur les autres, ce n’est pas une solution. Au delà de cette monstrueuse civilisation où tous les hommes vont finir par s’éventrer, il y en a une autre. L’humanité ne va pas arrêter son évolution sous prétexte de conserver aux produits une valeur d’échange.

Il dépend des hommes eux-mêmes, s’ils ne veulent pas périr de chercher à comprendre et, ayant compris, de faire comprendre à leurs semblables. Il est vain de s’insurger contre les faits économiques. Ils émanent des hommes et ne peuvent être dirigés et coordonnes, pour le bien de tous que par eux-mêmes. II faut de toute urgence changer les fondations juridiques de toute la Société, sinon nous finirons par nous entr’égorger sur des montagnes de produits.