L’art contemporain mis à nu

par  C. AUBIN
Mise en ligne : 31 août 2009

Maurizio Cattelan est l’un des artistes les plus chers du monde. À ce titre, il profita de la Biennale de Venise en 2001 pour convier un pool des plus gros collectionneurs planétaires et de personnalités représentatives de l’art contemporain, à visiter, par vol spécial, l’immense décharge à ciel ouvert de Palerme. Il leur montra ainsi sa dernière création : une reproduction en vraie grandeur de la fameuse inscription Hollywood en énormes lettres blanches, plantée sur les hauteurs du gigantesque amoncellement de déchets, en réplique à la célèbre colline de Los Angeles. « Les milliardaires burent le champagne et dégustèrent mille choses exquises au beau milieu des montagnes de détritus, desquelles on avait bien évidemment chassé les misérables glaneurs qui, en permanence, y cherchent leurs moyens de survie » [1].

Cette mise en scène, sur un mode que l’on veut croire facétieux, de la démesure et des fantasmes de l’économie capitaliste globalisée, illustre bien la dominante de l’art contemporain de marché, un art du gigantisme, apolitique et de type “post-humain”. Il fonctionne comme miroir du monde et comme marchandise, en se développant sur les ruines de notre culture sociale. C’est un produit de remplissage du vide culturel abyssal où plonge cette société dont les activités de toutes natures sembleraient promises, tôt ou tard, à un asservissement financier sans faille pour des profits faramineux.

La quête de placements de capitaux privés, mais aussi les choix des décideurs artistiques des budgets publics de la culture pilotés par la finance, provoquent la perdition de la majorité des artistes contemporains et de leurs créations, face à un marché spéculatif de l’art qui engloutit des fortunes considérables dans des œuvres écrasantes, mais vides.

L’enseignement des arts privilégie l’émotion et la liberté de l’individu plutôt que la recherche du sens et la critique sociale. Il est complété par le conditionnement approprié du public cible. Cet ensemble réussit à attirer les “consommateurs” vers les vitrines et les musées d’un prétendu “art de notre temps”.

 De l’art moderne à l’art contemporain

Dans l’art du 20ème siècle, les frontières sont, de toute évidence, floues et interpénétrées. Mais entre l’art moderne marqué par Picasso, Magritte, Bacon… et l’art contemporain initié par les “ready made” de Duchamp, il apparaît clairement que le projet artistique a … changé de nature.

L’art moderne se voulait avant tout une pratique du sens, la défense de valeurs, un engagement social, une prise de risque, la lutte contre les aliénations individuelles et collectives. Dans son chef d’œuvre monumental Guernica, Picasso dénonçait la barbarie de la destruction de cette ville du pays basque espagnol, le 26 avril 1937, par les bombardement de l’aviation allemande faisant 2.000 morts. Il a rendu universellement perceptible la violence, la douleur, les cris… avec une force très impressionnante, symbolisant la culture opposée à la violence, la création artistique opposée à la destruction et à la guerre.

L’art contemporain, tout au contraire, se veut introspectif. Il s’interroge sur l’art lui-même, sur le musée, voire casse l’opposition de l’œuvre et de l’objet quotidien (exemple : l’urinoir de Duchamp ci-contre) ou interroge la figuration et la représentation (tel Malevitch et son « carré blanc sur fond blanc »). Aux États-Unis, tout le monde s’est arraché les œuvres de Pollock… qui les fabriquait en jetant au hasard sa peinture sur une toile. Quel artiste !

 Un art assujetti à l’idéologie de marché

Une mutation fondamentale s’est donc opérée dans l’art du 20ème siècle, liée, à partir de 1945, à la montée en puissance d’une économie “culturelle” capitaliste, qui considère désormais l’art comme un produit de marché comme un autre et le façonne à son image. La relance économique et financière du capitalisme nord-américain, dopé par la guerre, et son ambition de domination idéologique et culturelle à vocation planétaire, ont assigné également à l’art contemporain une mission nouvelle, étrangère à tout projet artistique.

Ainsi, la naissance de l’art contemporain n’est pas étrangère au terrain “contre-révolutionnaire” de la guerre froide. Le critique d’art François Derivery l’exprime en ces termes : « À la fin de la 2ème guerre mondiale, la CIA a introduit en Europe, avec le plan Marshall, un art nord-américain animé d’une féroce volonté de conquête. L’hégémonie économique ne va pas sans domination culturelle. Les États-Unis viennent de faire le ménage chez eux, mettant un terme à leur expérience d’art “engagé”. Leur nouvelle politique culturelle entend imposer un art “neutre” complice et acteur de leur projet impérialiste. L’Art Contemporain de marché se développe à partir de ce premier modèle d’art trans-national, alors que le marché de l’art, qui se structure au niveau mondial, se cherche une référence esthétique.

La fonction de cet art sans frontière découle des circonstances mêmes de son avènement : outre son rôle économique d’objet de placement et d’investissement, il est mandaté pour diffuser les “valeurs” du libéralisme. » [2]

Nous voilà prévenus. Ce n’est plus seulement d’art dont il est question, s’agissant de l’art contemporain, mais d’une arme idéologique dont le capitalisme a besoin pour justifier sa domination et convaincre du bien-fondé de l’économie de marché comme modèle définitif et indépassable.

 L’instrumentalisation de l’espace public pour le marché de l’art

Il semble bien qu’une énorme débauche de moyens soit nécessaire pour « faire ingurgiter la culture des exploiteurs aux exploités eux-mêmes ». Ce qui laisse à penser que tout n’est peut-être pas aussi simple que le système médiatico-politique le laisse entendre. Qu’en serait-il des œuvres “emblématiques” choisies par le marché ou les institutionnels d’aujourd’hui, sans les budgets, privés ou publics, considérables qui les soutiennent et par conséquent les intérêts qui s’y rattachent ?

C’est ainsi qu’à Paris, pour l’exposition Monumenta 2008, le Grand Palais fut confié à un artiste qui releva le défi herculéen d’occuper seul un espace immense conçu, à l’origine, pour une pléiade d’artistes présentés par les salons [3]…. Au final, “l’œuvre” fut constituée par cinq plaques de métal plantées comme des i au milieu de cet espace grandiose. Pour aider le public à se repérer dans ce vide culturel, le ministère de la culture a fourni audio-guides, documentation et “médiateurs” !… L’audio-guide indiquait que « les cinq plaques ne signifient rien…leur contenu est en vous…dans l’expérience que vous en faites en vous déplaçant à travers l’œuvre…le sujet c’est l’expérience…même si on ne comprend pas ». Le spectateur circulait librement, comme il le fait dans la rue. En fait d’œuvre, c’est un monumental « circulez, y’a rien à voir ! » et sans les médiateurs qui s’efforcent de vous convaincre de la réalité de l’œuvre plastique (par une véritable œuvre, verbale celle-là) vous auriez quitté cette imposture en ignorant tout des chiffres dont l’œuvre est constituée, pourtant dignes du livre des records : 17 mètres de haut, 4 de large, 13 cm d’épaisseur pour 75 tonnes par plaque…1.500 audio guides, 4.300 entrées dès le lendemain de l’ouverture pour 375 tonnes d’art !

C’est ainsi que le gigantisme et la démesure sont généralement appelés à compenser la nullité de l’argument : moins l’art parle, mieux il s’intègre au marché. Avec l’art contemporain nous n’avons plus affaire à des œuvres d’art, mais à des produits prétendus artistiques dont le statut et la valeur sont fonction des moyens financiers et médiatiques qu’ils mobilisent : coquille d’œuf de 2 mètres de haut, chien disneyen de 4 mètres de haut peint en violet fluo, étincelant le jour et éclairé la nuit par des projecteurs. Un incontestable impact visuel remplace ici le travail de sens ; bien souvent la régression infantile tient lieu d’argument esthétique.

Pour les très gros placements, on fait appel à la “créativité” d’artistes spécialisés. Damien Hirst n’en est pas à son coup d’essai. Après avoir vendu directement aux enchères chez Sotheby’s à Londres un zèbre, des requins, une licorne, un cochon ailé, tous préservés dans un bac de formol, ce fut le tour en 2008 de son veau blanc, également plongé dans un bain de formol, orné de cornes et de sabots d’or 18 carats et d’un disque d’or sur la tête. Il a été adjugé à 23,6 millions de dollars alors qu’il était estimé initialement à 15,8 millions de dollars [4]. Ce qui compte, dans ce type d’affaires, ce ne sont pas les considérations esthétiques ou la valeur artistique, mais que le prix puisse s’adapter exactement à la demande de “l’investisseur”.

 Le bouquet : le conseil de la création artistique du président !

Si l’art contemporain “officiel” est désormais un produit conçu pour et par le marché, il est de plus, en France, le fruit d’un dispositif politique qui, dans ce domaine comme dans bien d’autres, se comporte depuis plus de 30 ans en institution vassale des États-Unis [5]. Menée par un corps tout puissant “d’inspecteurs de la création”, cette politique a consisté à consacrer 60 % du budget public destiné aux acquisitions d’œuvre d’artistes vivants, à l’achat dans les galeries new-yorkaises d’œuvres d’artistes « vivant et travaillant à New York ». Elle a ainsi conforté la place financière de New York et ruiné la place artistique de Paris, où des artistes du monde entier venaient aussi vivre et travailler.

À la tête de l’État français, on veille scrupuleusement à ce que les intérêts privés puissent, et dans tous les domaines, prévaloir sur l’intérêt général, conformément aux injonctions pressantes de l’Union Européenne !…Ainsi, le 31 janvier dernier, le Président de la République a créé par décret le Conseil de la création artistique. Et il s’en est auto-institué président. Il va sans dire que l’accord du Parlement n’a nullement été sollicité pour cette opération de “courcircuitage” : faute de pouvoir abolir le ministère de la culture, ce qui aurait pu causer des remous médiatiques, on l’enterre en douceur par ce tour de passe-passe. Ce qui n’a pas empêché la Ministre de la Culture et de la Communication de l’époque, Christine Albanel, de conclure en ces termes un rappel historique à propos de son ministère : « Bref, il fêtera ses cinquante ans en réaffirmant son autonomie, l’importance de son rôle et des missions que lui avait confiées Malraux ».

Ce Conseil de la Création Artistique, cette sorte de Medef culturel, dont le délégué général est le patron des cinémas MK2, Marin Karmitz, ne comporte … aucun créateur, mais une abondance de représentants des “industries culturelles” et des responsables d’établissements et d’instituts. Ils ne devraient donc pas avoir trop de difficultés pour faire le tri entre ceux que le pouvoir juge utiles et ceux qu’il juge inutiles, pour éliminer les petits, nommer ceux qui ont le droit d’exister dans notre société de liberté ! Bien entendu, “l’excellence artistique” qui constitue l’objet dudit Conseil, n’est qu’une blague de potache, car nul ne peut prétendre détenir les clés des valeurs esthétiques qui s’imposeraient à une nation au nom de l’intérêt général.

Dans cette approche politique des arts, comme il lui est demandé par décret, le Conseil devra dire les « bonnes pratiques » de la création… En tentant d’imposer une telle conception totalitariste, où l’art, obéissant à des procédures rigides et administrativement délimitées, serait placé sous la tutelle d’un président guidant nos choix, le pouvoir semble ignorer que l’art réel, celui qui nourrit nos parcours individuels et nous aide à construire notre représentation autonome du monde, est fait avant tout de liberté, de mouvement, d’inventions, d’expérimentations… Bref, de tout ce qui est au cœur de la vie et à quoi nous tenons.


Merci à Claude Rédelè et à ses amis du groupe Attac de Dieppe pour nous avoir fait part d’une intéressante documentation, qui a servi à cet article, et dont nous recommandons la lecture :


[1Amélie Pékin, L’art contemporain pour les surdoués !, collection artension, lelivredart, 2007.

[2François Derivery, L’art contemporain de marché, vitrine du néolibéralisme, E.C. Editions, 2008

[3Christine Sourgins, éCRItique 7, Monumenta ou l’art à la tonne, E.C. Editions, 2008.

[5Aude de Kerros, L’effondrement de “financial art”, LeMonde.fr,23/12/2008.