L’échange et la valeur

par  J. DUBOIN
Publication : avril 2016
Mise en ligne : 25 juin 2016

Jacques Duboin n’a pas seulement souligné l’importance du rôle de la création monétaire dans notre économie…

Il a osé aborder une notion très délicate, celle de la valeur en économie. À ce sujet, le texte ci-dessous, bien qu’écrit en 1936, n’a pas perdu son actualité  :

  Sommaire  

L’échange, on ne saurait trop insister, constituant la base de tout notre régime capitaliste, il importe de démonter son mécanisme aussi minutieusement que nous le pourrons.

L’échange apparaît dès que les hommes se divisent le travail, abandonnant la vie primitive où chacun pourvoit par ses seuls moyens à la satisfaction des besoins les plus urgents. Dès le moment où les hommes se spécialisent pour produire davantage, il leur apparaît indispensable d’échanger pour consommer.

L’échange n’est que le changement réciproque de choses entre deux personnes qui y consentent. Un dicton populaire en a admirablement dégagé les conséquences : « qui ne donne rien, n’a rien ». Cette obligation de donner quelque chose en échange implique donc que tous les hommes doivent, au préalable, posséder quelque chose, faute de quoi ils sont exclus de la communauté économique. Avant de tirer les conséquences logiques de cette constatation, poursuivons notre analyse.

Comme, dans l’échange, chacun se dépouille d’une chose pour en avoir une autre, il est indispensable que les objets ainsi échangés aient de la valeur. S’ils sont sans valeur, ils ne s’échangent pas : ils se donnent, ou on les prend comme on prend l’air atmosphérique. Nous voici donc en face du problème de la valeur, inévitablement posé dès qu’on entreprend l’étude de l’économie échangiste.

Qu’est-ce donc que la valeur ? En présence de la difficulté de réunir, dans une seule définition, des conceptions aussi complexes, certains économistes ont distingué la valeur subjective, qui varie avec l’intérêt particulier que chacun de nous attache à une chose déterminée, et la valeur d’échange, qui entre en ligne de compte en matière économique. Cette dernière, en effet, est la seule qui doive nous préoccuper [1]. À la question : qu’est-ce qui constitue la valeur d’échange d’un objet ? Il est maintenant facile de répondre : c’est le désir qu’autrui peut en avoir, et qui le déterminera, pour le satisfaire, à céder quelque chose qu’il possède déjà. Mais objectera peut-être le lecteur, n’est-ce pas déplacer la question au lieu de la résoudre ? Qu’est-ce qui fait naître le désir d’autrui et crée ainsi la valeur de la chose qu’il convoite ? Ici, la réponse est facile : pour qu’une chose inspire le désir et fasse l’objet d’un échange, il faut qu’elle réunisse deux conditions correspondant l’une et l’autre aux deux questions qui viennent d’être posées :

Le désir naîtra le plus souvent de l’utilité de la chose, mais ce qui déterminera l’échange, c’est la rareté. Si, en effet, elle ne présente pas, subsidiairement, un caractère de rareté, personne ne consentira à fournir autre chose en contrepartie.

 

Nous voici en mesure de délimiter le domaine de l’échange : on ne peut échanger que les choses qui ont de la valeur pour autrui, et cette valeur dépend le plus souvent de l’utilité et toujours de la rareté. Tout régime basé sur l’échange, par exemple notre régime capitaliste, présente donc quelques caractères qu’il est déjà possible de mettre en relief :

• Il exige que chacun possède déjà quelque chose afin d’être admis dans le cycle des échanges. Celui qui ne possède que son travail peut en faire un objet d’échange, mais si son travail ne trouve pas preneur, c’est lui-même qui se trouve exclu de la communauté économique.

• Puisqu’il faut déjà posséder quelque chose pour y être admis, il est évident que ceux qui possèdent - à quelque titre que ce soit - seront seuls à pouvoir bénéficier des avantages qu’apportera le progrès. Ainsi donc, au fur et à mesure que se développera ce régime, on verra ceux qui possèdent des revenus diriger la production dans le sens de leurs désirs puisqu’ils pourront commander les objets de leur choix. Le luxe pourra ainsi s’épanouir à côté de la détresse la plus sordide. Ce spectacle indignera les personnes qui ont du cœur et sera sévèrement condamné par les moralistes, mais il ne devrait pas surprendre les économistes, puisque ce douloureux paradoxe n’est qu’une conséquence de l’échange [2].

• Puisque les produits et les services doivent être relativement rares pour qu’ils puissent faire l’objet d’un échange, il faut que de nombreux êtres humains soient privés même du nécessaire. En effet si les produits ou les services perdaient leur rareté relative, ils perdraient leur valeur et il ne serait plus possible de les échanger…

Ceci finit par paraître si naturel qu’il suffit qu’un produit trouve le moyen, même momentanément, d’atteindre une couche sociale où il était inconnu, pour que naisse la surprise et quelquefois même l’indignation : car ce qui a perdu de sa rareté a perdu de sa valeur… Dans l’année qui suivit la fin de la guerre, le fait que des femmes d’ouvriers aient pu acheter des poulets au marché parut tout simplement scandaleux… « Ils ne se refusent plus rien ! », voilà la réflexion courante entendue dès qu’on s’aperçoit qu’une nouvelle catégorie de consommateurs fait croître la production d’un objet qui perd sa valeur aussitôt que sa rareté diminue [3].

 

La rareté, en effet, est inséparable de l’intérêt particulier dans le régime des échanges. Pourquoi tel producteur a-t-il intérêt à ce que ses produits soient rares ? Tout simplement parce que, plus ils sont rares, plus ceux qu’il fabrique ou qu’il vend ont de la valeur. Et comme lui-même est soumis à la loi de l’échange, il est clair que plus ce qu’il possède aura de valeur, plus il pourra, en échange, se procurer de richesses. C’est le souci de créer de la rareté qui est à la base des trusts [4] . C’est dans ce même souci que, sous le nom d’“assainissement du marché”, on détruit des produits, afin de les raréfier et d’en augmenter la valeur pour leurs producteurs [5]

Ceci est tellement évident que chacun peut s’en rendre compte dès qu’il n’interroge que son intérêt personnel (le seul d’ailleurs qui puisse le guider dans le régime actuel). Que lui dit-il  ? Qu’il faut, coûte que coûte, tâcher de se créer une spécialité ou avoir une exclusivité  : bref, s’abriter derrière une certaine rareté. Car dès que celle-ci diminue, la concurrence fait disparaître le profit, et le métier qu’on avait choisi devient vite « le dernier des métiers ». Il s’avère incapable de faire vivre son homme, à la minute où l’abondance a succédé à la rareté.

 

Si, comme on vient de le voir, l’intérêt particulier est inséparable de la rareté des produits et des services, l’intérêt général, au contraire, pousse à l’abondance des produits et des services… mais cette abondance fait disparaître l’échange qui devient inutile.

Il est facile de découvrir que tout régime basé sur l’échange ne peut être définitif, car il porte en lui-même le germe qui le condamne à disparaître un jour. En effet, si tout échangiste, pris séparément, a un intérêt certain à ce que les produits soient rares en général, il a un intérêt non moins évident à ce que les siens, au contraire, soient aussi abondants que possible puisque, plus ils seront abondants, plus il pourra, par l’échange, édifier une fortune. Dès lors n’est-il pas évident que les efforts conjugués des producteurs ne peuvent aboutir qu’à l’abondance ? Ce résultat sera atteint dès que le progrès technique, mis au service de l’intérêt particulier, aura permis de multiplier les produits que chaque producteur viendra offrir sur le marché. C’est donc vers l’abondance, réclamée par l’intérêt général, que s’achemine toute communauté économique basée sur l’échange.

Au cours des siècles, l’échange s’est prodigieusement perfectionné, mais si l’on s’est ingénié à l’étendre dans le temps et dans l’espace, il n’en a pas moins conservé les caractères essentiels que nous venons de résumer. L’échange a changé de forme mais le fond est resté rigoureusement le même. Le troc présente de grosses difficultés : comment découvrir celui qui a besoin de ma marchandise et, au même moment, est disposé à me céder celle que je recherche ? Tous ces inconvénients disparaissent si le troc est décomposé en deux opérations… Grâce à l’invention de la monnaie, on échangera d’abord tous les produits contre de la monnaie, puis on échangera ensuite cette monnaie contre les produits dont on a ou dont on aura besoin. L’échange prend alors un autre nom : celui de vente lorsqu’il s’agit d’échanger ses produits contre de la monnaie ; celui d’achat quand on échange cette monnaie contre d’autres produits.

Mais si l’on accepte d’étirer ainsi dans le temps ou, si l’on préfère, d’ajourner le troc marchandises contre marchandises, il est indispensable que la monnaie, venue ainsi s’interposer, présente des qualités déterminées. Lesquelles ? Celles qui sont indispensables à tout échange, puisque c’est toujours lui encore qui s’accomplit sous cette forme nouvelle. En effet, quand nous échangeons des produits ou des services contre de la monnaie (vente) puis de la monnaie contre des produits ou des services (achat), ce sont deux échanges complets qui s’effectuent non plus obligatoirement entre deux échangistes et au même instant, mais entre autant d’échangistes et dans autant de temps que cela peut devenir nécessaire. La monnaie remplace donc l’un des deux produits qui s’échangeaient dans le troc, ce qui l’oblige à avoir elle-même une valeur - précisément celle du produit qui est momentanément absent et qu’elle représente. Cela suffit-il ?— Pas encore. La valeur que possède la monnaie doit pouvoir se conserver dans le temps, précisément pour permettre l’opération complémentaire que nous appelons l’achat des produits dont nous aurons besoin. La monnaie doit donc satisfaire à deux conditions : la rareté, déjà exigée pour tout objet pouvant donner lieu à un échange ; ensuite la stabilité, c’est-à-dire la garantie que cette rareté se maintiendra dans le temps. En définitive, c’est encore et toujours la rareté, mais présentant cette fois un caractère de durée que tous les produits sont loin de pouvoir offrir ; de sorte qu’après avoir utilisé comme monnaie toutes sortes de produits, presque tous les peuples dont l’économie est basée sur l’échange ont fini par faire choix des métaux précieux, et en particulier de l’or. Si l’or est devenu la monnaie internationale des peuples échangistes, c’est précisément parce que sa rareté dans le temps garantit le maximum de stabilité qui puisse être réalisé. Cette qualité est pratiquement la seule qui subsiste puisqu’aujourd’hui les stocks d’or sont enfouis dans les caves des banques d’émission# !


[1Note de l’auteur, en 1936  : D’ailleurs la distinction entre la valeur subjective et la valeur d’échange est assez subtile, car la seconde tient compte le plus souvent de la première. Si vous possédez un objet auquel j’attache une grande valeur subjective, un souvenir de mon grand-père par exemple, il est évident que, pour m’en rendre propriétaire, je serai disposé à faire un sacrifice : j’accorde donc à cet objet une grande valeur d’échange dont vous tirerez peut-être profit.

[2Note de l’auteur, en 1936  : Ainsi s’explique le phénomène que, malgré les progrès inouïs réalisés par la production, la misère n’ait jamais pu disparaître et s’étale dans les pays supérieurement équipés à côté d’une évidente prospérité.

[3Note ajoutée par l’auteur en 1946 : Si les poulets étaient plus abondants, ils auraient peu de valeur et figureraient ainsi sur toutes les tables de famille comme le souhaitait Henri IV. Pour qu’un mets soit recherché, il faut qu’il soit assez rare pour inspirer le choix du menu. C’est “trop commun”, ou : “ça se voit partout”, est le jugement que nous portons inconsciemment sur tout ce qui a perdu de sa valeur. Un pédant se sert de mots rares et d’expressions choisies parce qu’il est seul à comprendre ce qu’il dit.

[4Note actuelle : on dirait aujourd’hui : à la base des holdings et autres contrats d’exportation ou d’importation

[5Note actuelle : c’est ce que n’ont pas compris les producteurs agro-industriels qui exigent, et souvent très violemment, que le gouvernement fasse monter les prix du lait, des poulets, de la viande de porc, etc. Car ce n’est pas le gouvernement qui les fixe, mais le marché. C’est parce que ces produits sont abondants que leurs prix baissent. Il ne reste au gouvernement qu’à imposer aux consommateurs-contribuables de payer en plus des subventions aux producteurs productivistes…