L’espéranto, vecteur de cultures

par  R. BALLAGUY
Publication : janvier 2015
Mise en ligne : 11 avril 2015

Comme elle l’exposait ici récemment, Fanny Evrard a pris conscience qu’imposer le “globish” renforce l’hégémonie du capitalisme anglo-saxon dans les relations internationales. Son article a inspiré un fidèle lecteur, René Ballaguy, qui montre ici que l’espéranto, au contraire, véhicule une "supra-culture" qui n’efface pas les autres :

Dans la GR 1157, j’ai particulièrement apprécié l’article de Fanny Evrard sur l’anglicisation forcée de nos sociétés (le ”globish”), mais il n’en est pas de même en ce qui concerne l’encart mentionnant l’espéranto. Car pour moi, l’espéranto n’est pas un “cas“ à traiter à part, mais un phénomène unique en son genre dans toute l’histoire de l’humanité et qui aurait eu totalement sa place dans l’article en question. Par exemple, en mentionnant le rapport de François Grin L’enseignement des langues étrangères comme politique publique, commandé par le Haut Conseil de l’évaluation de l’école, France [1].

Il faudrait chercher pourquoi, dans l’avis de ce HCEE (n°19, octobre 2005), transmis au Ministère de l’éducation nationale, le troisième scénario présenté par le professeur Grin (l’espéranto) est totalement absent, ainsi que toute référence à cette langue internationale envisagée comme solution à l’enseignement des langues ?

Revenons à l’encadré de l’article de la GR. Il se veut explicatif, mais il demanderait à être éclairci. Il y est dit de l’espéranto : « toute sa culture reste à inventer. Mais qu’est-ce qu’une culture ? N’est-ce pas une manière collective d’être présent au monde ? Alors que le globish est plutôt un moyen de colonisation, d’asservissement, voulu et accepté, dixit La Boëtie [2]. à mon avis, une véritable culture ne peut pas être hégémonique. Cultures et langues sont intimement intriquées, voire indissociables. « Si une langue vit, elle a ipso facto une culture » [3]. Donc, au lieu de se poser la question de savoir si l’espéranto a ou n’a pas une culture, il me semble plus clair de se demander si l’espéranto est vraiment une langue (certains l’ont contesté) et la réponse concernant sa culture en sera concomitante.

Pour s’en rendre compte, j’invite tout un chacun :

1• à se rendre à Lille en juillet 2015 lors du Congrès Mondial où des milliers de personnes, venues des quatre coins du monde, vont échanger pendant huit jours sur les thèmes les plus divers sans avoir recours à aucun traducteur, à aucun interprète ! À comparer avec le coût des traductions dans les instances internationales, ONU, parlement européen... par exemple !

2• à prendre connaissance de témoignages de notoriétés, en voici un particulièrement probant : « L’espéranto n’est pas du tout une langue uniforme, une langue robot, mais, au contraire, une langue naturelle et souple (...). L’espéranto est en mesure d’exprimer les nuances les plus subtiles de la pensée et du sentiment, elle est propre à permettre, par conséquent, l’expression la plus juste, la plus littéraire, la plus esthétique et de nature à satisfaire les esprits les plus ombrageux et les plus particularistes, et il ne peut pas porter ombrage aux fidèles des langues nationales. » [4]

3• à consulter la large gamme d’activités de l’espéranto : voyages [5], correspondance, échanges culturels, conférences, littérature. Des dizaines de milliers d’ouvrages ont été produits en moins de 130 ans (combien d’ouvrages - en français - existait-il 130 ans après l’édit de Villers-Cotteret ?). Que dire du formidable développement sur l’internet [6] ? De même en ce qui concerne l’informatique, l’apprentissage d’autres langues [7], la télévision [8], la radio [9], les groupes d’aide aux pays en développement [10], un parti politique européen [11], etc.

4• à savoir que par deux fois, la Conférence Générale de l’UNESCO, (le 10/12/1954 à Montevideo et le 8/11/1985 à Sofia) a recommandé aux États la diffusion de l’espéranto. Des Prix Nobel l’ont soutenue et pour certains parlée [12]. Le Vatican l’a érigée en « langue liturgique ». L’Association Internationale de la Police a pour devise « Servo per Amikeco » (Le Service par le moyen de l’Amitié) [13] ?

En conclusion, l’esperanto est une langue à part entière, une langue à haute valeur culturelle.

Pour l’auteure de l’encadré en question, l’espéranto serait, une « tentative », expression qui sous-entend un échec. Mais on ne peut réussir ou échouer que par rapport au but que l’on se propose. Le but de Zamenhof était que quiconque s’emparant de cette langue ait une communication efficace dans la plupart des pays du monde. L’espéranto par sa facilité d’apprentissage et d’utilisation internationale est sans conteste une pleine réussite.

Que cette langue ne soit pas plus répandue, c’est un fait dont sont responsables des tas … d’irresponsables et des honnêtes bourgeois qui, hébétés, la bouche aphone, emplâtrée de leur dernier “King Burger” ne se sentent pas concernés. L’espéranto est une victoire trop importante pour en laisser sa diffusion aux seuls espérantophones ! L’espéranto, comme la paix, n’a jamais été essayé “en grand”. Aurait-on peur que tous les humains puissent vraiment communiquer entre eux ?

Que l’espéranto bouscule nos esprits formatés, je n’en disconviens pas. Mais on ne doit pas reprocher à une passoire d’avoir des trous. C’est dans la nature même de l’espéranto d’être une langue a-nationale, ce qui ne l’empêche nullement d’avoir une culture internationale. Qu’à la différence d’autres langues elle ait été construite par le cerveau d’un homme, donc d’abord écrite, et parlée plus de quinze ans plus tard ne lui retire rien. En 1887, aucun fait culturel n’est produit par l’espéranto, il n’en est plus de même après 130 ans de vie intense, malgré les guerres et les persécutions : oui, des espérantistes sont morts au goulag et en camp de concentration [14].

L’espéranto, par nature, dès le départ, respecte toutes les langues et toutes les cultures, il se pose donc comme une valeur culturelle bien réelle.

à la question d’une langue pour la culture de la Paix, on peut donc répondre avec le journaliste H. Masson [15] que l’Espéranto est une langue

• dont l’esprit est conforme à celui de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en matière d’égalité, en dignité et en droits,

• qui est libre de tout lien avec quelque puissance que ce soit,

• qui ne privilégie pas un groupe au détriment des autres et qui représente de ce fait un progrès sur la voie de l’équité,

• qui n’écrase pas les autres, qui ne sert pas d’instrument de domination,

• par laquelle le dialogue entre personnes qui n’ont pas d’autre langue commune s’établit le plus facilement, dans les meilleurs délais et à moindres frais,

• dont la mise en œuvre dans la communication entre les peuples pourrait être rapide et exigerait le moindre effort financier pour le meilleur niveau d’échanges,

• qui fait aimer les autres langues, et dont l’étude facilite celle des autres,

• et enfin qui, par ses origines et par sa vocation, porte en elle les principes mêmes d’une culture de la Paix.

Car dès son origine, l’espéranto s’est déclaré contre le racisme, contre le nationalisme et a mis en pratique les valeurs de paix, de collaboration entre les peuples, de non violence (soutenu en cela par Tolstoï et Gandhi) ! Un exemple : la Croix-Rouge (à qui le Prix Nobel de la Paix fut attribué en 1917, puis en 1944, puis en 1963 avec la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge, au HCR en 1954) avait adopté une résolution en faveur de l’espéranto lors de sa dixième conférence internationale, à Genève, en 1921. Son utilisation pratique a été démontrée durant la guerre 14-18 [16].

Puisque, dit-on, « tout le monde parle anglais », pourquoi les très nombreux anglophones qui n’auraient donc pas besoin d’étudier l’espéranto, l’apprennent-ils ? Ne serait-ce pas sa culture qu’ils recherchent ? La “interna ideo” ? Ils y respirent une atmosphère interculturelle que l’on ne peut trouver nulle part ailleurs.

Un linguiste nous expliquerait ici comment l’espéranto a créé deux formes de poésie originales. Il nous montrerait en quoi sa flexibilité peut absorber sans problèmes toutes les particularités culturelles, japonaises ou chinoises comprises. J’encourage les lecteurs de la GR à aller y voir par eux-mêmes [17]. Enfin je conseille de prendre connaissance de la réponse de C. Piron à L.Ferry (ministre de la Jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche de 2002 à 2004) [3].

Albert Jacquard, généticien et essayiste, a accepté de parrainer notre campagne : “l’espéranto au Bac en 2010“ ! « Ce que je suis, ce sont les liens que je tisse avec les autres » [18]

Si vous voulez AVOIR, et de plus en plus, apprenez le “globish” cela vous sera peut-être utile…

Mais si vous désirez ETRE un dispensateur de vie, pour vous et les autres, apprenez l’espéranto.

Et vivez en Espérantie, le pays sans frontières !

René Ballaguy,
Citoyen du monde
parce que citoyen français.

[1Rapport Grin (Genève, 12 septembre 2005) : http://cisad.adc.edu­cation.fr/hcee/documents/­rap­port­­_Grin­.pdf. François GRIN, Docteur en sciences économiques et sociales (mention économie politique), est Professeur d’économie à l’Ecole de traduction et d’interprétation (ETI) de l’Université de Genève, directeur-adjoint du Service de la recherche en éducation (SRED) du Département genevois de l’instruction publique et Professeur invité à l’Université de la Suisse italienne (USI) où il enseigne le cours “Contesti multiculturali e multilingui della formazione”.

[2Ch-Xavier Durand La nouvelle guerre contre l’intelligence. http://w­ww.vigi­­­le.net/archives/ds-medias/docs3/durand-3-propagan­de.html La Boëtie : http://fr.wikipedia.org/wiki/Discours­_de_­la_servitude_volontaire

[3Claude Piron, Le défi des langues, Paris, 2e éd. L’Harmattan 1998. www.esperanto-sat.info, (cliquer sur « Livres »). Réponse à Luc Ferry :
http://www.esperanto-sat.info/article414.html
http://claudepiron.free.fr/articles.htm et
http://www.esperanto.net/info/index_fr.html

[4Maurice Genevooix (1890 - 1980), interview à la radio sur la chaîne nationale par Pierre Delaire, le 18 février 1955.

[6http://www.dmoz.org/World/Esperanto/Kulturo/Literaturo/
http://esperanto-france.org/esperanto-aktiv-43-decouverte “L’esperanto-grupo” vient de dépasser les 15.000 membres sur Facebook. Si vous êtes utilisateurs de ce réseau social, n’hésitez pas à rejoindre ce groupe d’échange entre espérantistes du monde entier : http://www.facebook.com­/groups/esperanto.grupo

[11Europe,Démocratie, Espéranto : http://e-d-e.org/?lang=fr

[14Ulrich Lins, La danĝera lingvo. Studo pri la persekutoj kontraŭ Esperanto, Bleicher-Eldonejo 1988. et Detlev Blanke et Sergej Kuznecov, Dua eldono, kun postparoloj, Moskvo : Progreso, 1990. http://www.esperantosat.info/article­451.html

[15Henri Masson et René Centassi, L’homme qui a défié Babel : Ludwik Lejzer Zamenhof, éd. L’Harmattan, 2001. http://www.esperanto-sat.info/article­265.html

[18Albert Jacquard, Petite philosophie à l’usage des non philosophes, éd. Calmann-Lévy (1997).