L’heure de déserter

par  B. BLAVETTE
Mise en ligne : 31 mars 2010

Le texte ci-dessous est le dernier volet de la trilogie amorcée avec L’imposture capitaliste (GR 1100), qui dénonçait la fragilité des bases théoriques du système dominant, et poursuivie avec La fin de l’histoire (GR 1101), qui pointait les possibilités d’un échec de l’aventure humaine.

Le présent développement repose sur la notion de “catastrophisme éclairé” proposée par l’épistémologue Jean-Pierre Dupuis [1] qui consiste à regarder en face une catastrophe jugée probable pour mieux s’y préparer et peut-être l’éviter.

 Lecteur
Ton époque : Une farce dont tu es le figurant.
Ton rôle : Produire, en baver, la boucler.
Ton avenir : Produire plus, en baver plus, la boucler plus.
 Alors
Décroche : Sans toi, la plaisanterie ne peut pas durer.
 Mets-toi en chute libre [2].
« Tandis que nous discourons les choses vont leur train. Plaise à Dieu que ce ne soit pas un train d’enfer. »
François Meyer
La surchauffe de la croissance.
Ed. du Seuil ( 1974).

« Qu’importait les victimes que la machine écrasait en chemin ! N’allait-elle pas quand même à l’avenir, insoucieuse du sang répandu ? Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde qu’on aurait lâchée parmi la mort, elle roulait, elle roulait, chargée de cette chair à canon, de ces soldats, déjà hébétés de fatigue, et ivres qui chantaient ». Ces lignes visionnaires terminent le roman La bête humaine, d’Émile Zola : un train fou, sans plus de conducteur, entraîne vers la catastrophe des passagers inconscients.

La course folle et sans but du capitalisme néo-libéral, l’ivresse des consommateurs dans les pays riches, l’hébétude des misérables dans les pays pauvres, la guerre de tous contre tous érigée en système, les échéances qui se rapprochent… : le parallèle avec notre situation est frappant.

Alors, disons-le tout net, ce monde n’est pas le nôtre, cette guerre n’est pas la nôtre, l’heure est venue de déserter. Déserter non pas comme l’on s’enfuit par lâcheté, mais au sens premier du mot lorsque l’on « rend un lieu désert », lorsque l’on délaisse une société, un système de valeurs qui nous sont étrangers, lorsque l’on refuse le jeu social qui nous est imposé.

Le temps est donc venu de déserter le jeu politique, le dévoiement de la démocratie, l’incurie et la vulgarité de ces classes dirigeantes qui ont choisi de « vivre et penser comme des porcs » [3].

Le temps est donc venu de déserter ces temples de la consommation qui voudraient nous persuader que l’accumulation frénétique d’objets absurdes peut donner un sens à nos vies.

Le temps est donc venu de déserter ces multinationales dominées par les calculs glacés du profit, qui broient leurs collaborateurs et se moquent de l’intérêt général dans une course effrénée à la productivité.

Le temps est donc venu de déserter les grands médias qui, au service exclusif de l’oligarchie dirigeante, fabriquent l’actualité, réalisent un travail constant de dénégation de la violence sociale exercée par les dominants sur les classes dominées.

Mais qui sont-ils ceux-là qui prennent le risque de larguer les amarres, de faire un pas de côté, d’explorer des passages incertains ? Ce peut être n’importe qui, de toutes origines et conditions sociales, pas forcément les plus désavantagés, ce peut être vous ou moi. Ils ont en commun de subir le plus profond des exils, celui d’aspirer à un monde différent qui n’a probablement jamais existé à ce jour dans une communauté humaine, et d’avoir un espoir, celui que chaque être humain recèle des potentialités jusqu’ici négligées, et qui pourraient nous permettre de modifier radicalement nos modes de vie et de penser, pour nous engager dans une quête qui ouvrirait les horizons vertigineux d’une harmonie qui ne dépendrait pas de la possession de richesses matérielles et qui, prenant en compte l’unité et l’infinie complexité du Vivant, pourrait déboucher sur de nouvelles formes de sagesse et de spiritualité.

Car tous les indicateurs, qu’ils soient économiques (creusement des inégalités, instabilité croissante de l’économie mondiale…), écologiques (pollution, épuisement des ressources naturelles, réchauffement climatique…) ou sociologiques (perte des repères éthiques, délitement du lien social..), montrent que le XXIème siècle pourrait connaître un effondrement civilisationnel comme le monde n’en a jamais connu de par son caractère global. Bien sûr, nul n’est en mesure de prédire son ampleur, sa durée, son issue, qui dépendront essentiellement de la capacité de réaction des peuples.

Mais le caractère inédit de notre situation présente consiste aussi dans le fait que l’ordre capitaliste exerçant ses ravages sur l’ensemble de la planète, il semble impossible de trouver un “ailleurs” susceptible d’accueillir une quelconque dissidence.

Cela n’est pas si sûr. La philosophe chrétienne Simone Weil (1909-1943) affirmait que toute action visant à élever la personne humaine était un peu comme un fragment du royaume de Dieu sur la terre. Une fois débarrassée de sa connotation religieuse, la démarche est intéressante : nous pouvons considérer que toutes actions individuelles ou collectives, même fragiles et temporaires, visant à nous détacher du système dominant, à le contourner, à le remettre en cause, à le déstabiliser, constituent l’amorce d’une alternative, l’ébauche de cet “autre monde” que nous appelons de nos vœux. Les champs de l’action et du possible s’élargissent alors considérablement, permettant à chacun, quels que soient sa condition, son lieu de vie, ses occupations, d’intervenir, de devenir un “acteur de l’histoire”.

Par ailleurs, avec ses forces de répression, ses système de surveillance et de fichage sophistiqués, le capitalisme est prêt à faire face à toutes formes classiques de troubles sociaux, mais il est beaucoup plus vulnérable à des formes larvées de dissidence, de désaffection, de désertion qui peuvent apparaître en son sein même, à tous moments, en tous lieux, disparaître ici pour renaître ailleurs, et qui sont par nature impossibles à prévoir, difficiles à circonscrire.

De telles initiatives se profilent ici et là, des réseaux se constituent, un peu comme un grand corps malade mobilise ses défenses, comme un navire qui sombre lance ses canots à la mer.

Un recensement exhaustif est bien sûr impossible dans le cadre de ce texte, mais pour ce qui concerne notre pays on peut citer en vrac les Réseaux d’Échanges de Savoir qui permettent d’échanger gratuitement des compétences, la presse alternative (support papier ou internet), dont fait partie La Grande Relève, qui diffuse une vision du monde radicalement différente des grands médias, la multiplication des associations et des “cafés-philo” qui permettent de débattre des grands problèmes éthiques et politiques et que l’on pourrait peut-être comparer aux célèbres “salons” du XVIIIème siècle, les différentes expériences de monnaies locales dont les Systèmes d’Échanges Locaux sont l’exemple le plus abouti, le succès des Associations pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne (AMAP) qui permettent de se fournir directement en denrées agricoles biologiques diverses auprès des paysans et éleveurs, en contournant les circuits classiques et à des prix raisonnables. Selon une estimation de la Confédération Paysanne on compterait actuellement sur le territoire français pas moins de 2000 AMAP permettant d’approvisionner en moyenne 50 familles chacune. Il y a maintenant des listes d’attentes pour s’inscrire à certaines AMAP du fait de la faiblesse de la production agricole biologique due à la rareté et au coût des terres agricoles disponibles.

Cependant ces initiatives, bien qu’utiles et nécessaires, présentent jusqu’ici le défaut d’être parcellaires, isolées, incapables de se coordonner, de ”faire système”. C’est pourquoi nous allons nous tourner vers une expérience récente, plus globale, qui semble riche d’enseignements de par son caractère à la fois généraliste et concret :

 Le réseau des villes en transition

En 2005 au Royaume-Uni, dans la ville de Totnes (8000 habitants), dans le comté de Devon, est crée le mouvement des Villes en Transition (Transition Towns, ou TT) à l’initiative de Rob Hopkins, enseignant-chercheur en permaculture [4]. Cette initiative se fonde sur la notion de résilience qui, en psychologie, désigne la capacité d’une personne à surmonter un choc (deuil, séparation…) sans s’effondrer. Les militants de la résilience appliquent ce concept face aux chocs multiples que nous allons probablement subir : fin de l’énergie bon marché montée des eaux, modifications climatiques, baisse significative de l’espérance de vie… Il s’agit donc d’anticiper pour tenter d’amoindrir les coups, pour dégager le temps nécessaire à penser les conditions d’une vie meilleure après l’inévitable. Le catastrophisme est omniprésent dans cette démarche, mais il est assumé. Il est contrebalancé par la volonté d’imaginer, et de commencer à mettre en œuvre des solutions permettant une sortie par le haut, car la fin d’un monde n’est pas la fin du monde.

Concrètement plusieurs domaines sont d’ores et déjà explorés :

• La recherche de l’autonomie énergétique par la multiplication des systèmes reposant sur des énergies renouvelables, l’intensification des transports en commun, le développement des activités et des commerces de proximité, le recensement des possibilités d’économies. C’est ce que l’on appelle un ”plan de descente énergétique”.

• La recherche de la relocalisation et de l’autonomie alimentaire par une réforme du foncier permettant de dégager des terres cultivables à l’intérieur ou à proximité du territoire de la commune.

• La création, depuis 2006, de monnaies alternatives locales qui, pour l’instant adossées à la Livre Sterling, permettent de stimuler l’économie de proximité et créent dans le pays un élan de curiosité qui contribue à l’éveil des consciences.

• Aider les population à imaginer ce que pourrait être la vie après l’effondrement. Psychologues, sociologues, philosophes, urbanistes… sont mobilisés afin d’organiser des débats, des sessions de formation, destinés à montrer comment cet événement pourrait receler un potentiel libérateur en redonnant un sens au travail, en nous libérant de l’emprise des multinationale et de la marchandise, de la tyrannie de la vitesse… Des questions importantes sont débattues, par exemple : « comment arbitrer entre désirs et besoins ? ».

Le réseau des villes en transition compte actuellement 50 communes au Royaume-Uni, ainsi que le comté du Somerset (l’équivalent d’une région française) et commence à essaimer au Canada, aux États-Unis, au Japon, en Australie. Des initiatives pourraient aussi prochainement voir le jour en France dans la région de Grenoble. Un réseau mondial vient d’être créé, rassemblant près de 300 initiatives qui échangent en permanence, et, bien qu’évidemment encore très minoritaires, des élus locaux rejoignent le mouvement ou pour le moins le considèrent favorablement [5].

Les points communs avec les “objecteurs de croissance” français sautent aux yeux et chacun aurait sûrement beaucoup à apprendre l’un de l’autre. Une différence essentielle pourtant : les TT ne se fondent sur aucune référence politique particulière bien que les animateurs proviennent le plus souvent de la gauche ou de l’écologie. Conscient des ambiguïtés qui pourraient naître, Rob Hopkings a récemment déclaré que la justice sociale était au cœur de la démarche de transition.

Il est donc démontré ici qu’il est possible d’envisager sereinement une catastrophe majeure, et, à l’aide de la raison, d’imaginer des mesures, fondées sur la coopération et le partage, susceptibles d’y faire face, ce qu’aucun parti politique n’a jamais osé faire vis à vis de ses électeurs. De plus, un pas important est franchi puisque avec les TT la question écologique passe du niveau de la maison ou du quartier à celui de la “polis” toute entière. Enfin, si le pire devait se produire, c’est-à-dire un chaos généralisé, des lieux comme les TT pourraient constituer des centres de réflexion, de propositions, de ralliement, des bouées de sauvetage au milieu d’une mer déchaînée, un peu comme l’Abbaye de Thélème, utopie imaginée par Rabelais, formait pendant un temps femmes et hommes au ”vivre ensemble” avant de les renvoyer dans le monde.

Il ne faut pourtant pas se leurrer, ce mouvement est très récent ; fragiles, très minoritaires, les questions à résoudre sont innombrables, les obstacles immenses, et les dérives toujours possibles. Ainsi un certain nombre de groupes, essentiellement étasuniens, ont-ils été récemment exclus du réseau pour s’être transformés en bunkers armés jusqu’aux dents.

 Agir selon la raison

Aussi nous faut-il remarquer ici que la plupart des grandes tentatives de transformation sociale, de la Révolution Française à la Révolution Chinoise, en passant par la Révolution d’Octobre, ont finalement succombé non seulement sous les coups de la réaction des classes dominantes, mais aussi, et peut-être surtout, du fait de convulsions internes. Toute notre histoire démontre qu’il est faux de penser que la modification des conditions socio-économiques suffit à elle seule pour changer les comportements humains : fascination pour le pouvoir, ego surdimensionnés, goût du lucre, perdurent. Les acteurs de la transformation sociale ont oublié qu’elle doit impérativement s’accompagner d’une transformation personnelle.

Cette question de la capacité de l’être humain à se libérer des passions pour agir selon la raison, hante toute la réflexion philosophique et politique, depuis Platon, et nul ne peut aujourd’hui encore lui apporter de réponse. Nous pouvons cependant, dans le cadre modeste de ce texte, formuler quelques remarques destinées à stimuler la réflexion.

Tout d’abord les sciences de l’homme, les sciences sociales que sont la philosophie, la sociologie, la psychanalyse, ont toujours été les parents pauvres de la recherche, qualifiées en vrac et de façon méprisante de “sciences molles” par rapport aux ”sciences dures” et privilégiées que sont la physique, la chimie, les mathématiques… On n’a jamais vu un gouvernement annoncer à grand fracas la mise sur pied d’un vaste plan de recherche en philosophie ou en sociologie et il est significatif qu’il n’existe pas de prix Nobel dans ces deux disciplines. Il s’agit là d’une erreur funeste que nous payons aujourd’hui très cher car nous nous retrouvons dans la situation d’une espèce ayant acquis de vastes pouvoirs sur la nature, y compris la capacité de s’autodétruire, et qui s’avère incapable d’utiliser ses connaissances de façon rationnelle, tant est abyssale notre ignorance des déterminismes sociaux et anthropologiques qui nous font agir. La conduite de nos sociétés a été abandonnée au hasard, aux tâtonnements vagues, aux ambitions mégalomanes de classes dominantes et de politiciens irresponsables. Cette incroyable carence peut, semble-t-il, s’expliquer de deux manières :

• La techno-science a opté pour la méthode expérimentale qui progresse sur le principe d’expériences aux résultats reproductibles pourvu que les protocoles soient respectés. Rien de tel avec les sciences sociales qui, du fait de la très grande variété des cultures, des parcours personnels, etc. doit se fonder essentiellement sur des outils statistiques, des études empiriques sur le terrain dont les résultats sont infiniment plus difficiles à interpréter. C’est pour cela que l’on trouve aujourd’hui une minorité relativement importante de personnes capables d’appréhender les arcanes des sciences physiques, mais beaucoup moins nombreux sont ceux aptes à pénétrer les méandres des comportements conscients et inconscients de l’esprit humain, à posséder la distanciation nécessaire pour analyser le fonctionnement de nos sociétés.

• Les résultats des sciences physiques sont beaucoup plus rapides, visibles par tous, contribuent de façon évidente à notre confort, notre santé, nos loisirs … et sont générateurs d’immenses profits pour les capitalistes.

Par contre, les résultats des sciences humaines sont beaucoup plus subtils, connaissables seulement sur le long terme…

 Un territoire en friches

Pourtant si l’humanité veut se sortir du mauvais pas dans lequel elle s’est engagée, elle ne peut faire l’économie de « se connaître elle-même » pour reprendre le mot de Socrate, et seules ces sciences sociales si méprisées par la pensée dominante peuvent l’y aider [6]. Nous avons donc ici, devant nous, un immense territoire en friche, inexploré, sur lequel nous allons faire une petite incursion sur la pointe des pieds, avec toute la prudence nécessaire. Notre espèce possède entre ses deux oreilles l’objet le plus complexe de tout l’univers connu : notre cerveau. Cet organe hors du commun comporte un nombre quasi infini de possibilités de connexions aussi bien chimiques qu’électriques. Il est aussi capable d’évoluer en fonction des stimuli de son environnement et c’est ainsi que nous faisons l’acquisition de connaissances nouvelles. Pourtant son fonctionnement profond et ses possibilités ultimes demeurent largement inconnus :

• Que savons nous de ce que, faute de mieux, nous nommons “intuition” et que nous avons l’habitude d’attribuer au hasard ? Que savons nous de ces certitudes fulgurantes qui s’imposent de façon impromptue, aussi bien au commun des mortels qu’au chercheur, et qui ont parfois été à l’origine de percées scientifiques majeures ?

• Comment expliquer que des penseurs, dépourvus de toute théorie et matériel scientifique modernes, aient pu pressentir des découvertes dont nous commençons à peine à saisir la portée ? Ainsi Démocrite, dès le Vème siècle avant J-C affirmait-il que la matière était composé de particules, les atomes. À la même période Platon, à travers son fameux Mythe de la Caverne déclare que notre univers n’est que l’apparence, l’ombre d’une réalité plus profonde, ce que les récents travaux en physique quantique semblent confirmer [7].

• Que savons nous de ces “états modifiés de conscience”, qui affectent les athées comme les mystiques, au cours desquels l’individu semble parvenir à un état de perception supérieur que l’écrivain Romain Rolland qualifiait de “sentiment océanique” et qui fascinaient tant Sigmund Freud [8] ?

Saurons-nous un jour utiliser nos capacités cognitives dans toute la plénitude des moyens dont nous sommes peut-être dotés ? Quel type de sociétés serions nous alors capables d’organiser ? Souhaitons que de jeunes chercheurs enthousiastes s’emparent au plus tôt de ces questions cruciales ?

 Changer de civilisation

D’aucuns estimeront qu’il s’agit là de considérations fumeuses bien éloignées de nos préoccupations actuelles graves et pressantes. Cela dénote une méconnaissance totale de l’ampleur des transformations indispensables.

Il ne s’agit pas pour nous de changer de gouvernement ou même de constitution mais bien d’opter pour une autre civilisation.

Il s’agit d’un saut qualitatif bien plus considérable que la Révolution Industrielle, et qui ne peut se comparer qu’à la Révolution Néolithique par laquelle, il y a 10.000 ans, notre espèce évolua vers un mode de vie radicalement différent : la sédentarisation. Il nous faudra déserter la majeure partie des croyances que nous tenons aujourd’hui pour assurées dans le cadre d’une sorte d’hallucination collective : la place privilégiée de notre espèce au sein de la nature, la notion de progrès, le fétichisme de la marchandise…

Mais cela implique évidemment que nous sachions définir des valeurs de remplacement, et en fait de réfléchir à des questions que nous avons l’habitude d’éluder par peur du vide et par paresse : Quelle est notre place dans l’univers ? Quel serait le but de la société nouvelle que nous souhaitons construire ?

Il y a près de 400 ans, un homme d’exception, le philosophe Baruch de Spinoza (1632–1677), consacra une vie d’étude à tenter de répondre à ces questions. Il possédait pourtant toutes les qualités nécessaires à une brillante réussite mondaine, mais tout simplement ce monde ne l’intéressait pas. Un déserteur déjà ! Tout dans son ouvrage majeur, l’Éthique, proclame que le but ultime, la seule joie pérenne de l’être humain est de comprendre. Car la connaissance est ce qui augmente en se partageant, c’est ce que l’on conserve et approfondit lorsqu’on la transmet, en se diffusant elle réjouit chaque partenaire et opère sur eux une transformation irréversible. Chacun ”comprend” alors que le bien d’autrui est la condition de son bien propre, la distinction entre soi-même et l’autre tend à s’effacer donnant ainsi naissance à un vaste réseau de coopération, beaucoup plus puissant que les individus naguères séparés [9]

Nous savons maintenant que nous habitons un monde fini. Mais nous réalisons aussi qu’un changement global de paradigme pourrait offrir à notre espèce l’infinité de la connaissance, l’infinité de la coopération et des échanges humains à travers l’exercice commun d’une harmonie qui, selon Spinoza, correspond en fait à notre nature profonde.


[1Pour un catastrophisme éclairé. Lorsque l’impossible est certain Jean-Pierre Dupuis éd. du Seuil, 2002.

[2Texte de présentation de la collection “Chute libre” éd. Champ Libre, 1968.

[3Titre de l’ouvrage du mathématicien et philosophe Gilles Châtelet Folio/actuel, 1999.

[4La permaculture est la toute nouvelle science qui s’attache à l’étude et à la conception de sociétés écologiquement soutenables, socialement justes, et économiquement viables.

[5Pour plus d’information sur le réseau des villes en transition consulter le site www. transitionculture.org, ainsi que l’excellent texte de Luc Semal et Mathilde Szuba Les Transitions Towns : résilience, relocalisation et catastrophisme éclairé revue Entropia n°7 , automne 2009.

[6Lire la passionnante trilogie romanesque Fondation de l’écrivain/chercheur Isaac Asimov éd. Gallimard / Folio. Voir aussi le film de Coline Serreau “La belle verte ” (1996) qui, sous la forme d’une fable philosophique et humoristique, tente de montrer ce que pourrait être une société humaine qui aurait adopté un chemin différent.

[7Sur ce point voir l’ouvrage du physicien B. d’Espagnat Une incertaine réalité éd. Gaulthier-Villars (1985). Mais on retrouve aussi cette “connaissance intuitive” chez Spinoza, Shakespeare, le poète William Blake et bien d’autres…

[8Lire le beau livre du philosophe Michel Hulin La mystique sauvage PUF, 1993.

[9Lire Spinoza et les sciences sociales, ouvrage collectif sous la direction de Yves Citton et Frédéric Lordon éd. Amsterdam 2008. Remarquer la brillante contribution du philosophe Christian Lazzeri pp. 213 à 245.