L’humanité convoquée par son histoire

par  C. AUBIN
Publication : décembre 2011
Mise en ligne : 8 mars 2012

Une fausse évidence nourrit le pessimisme contemporain : le capitalisme a pris possession de la planète et il est indépassable. L’observation et l’étude scientifiques du monde, de la préhistoire à notre temps, révèlent cependant une tout autre réalité, aux potentialités plus réconfortantes. Ce système serait moins bien enraciné qu’il n’y paraît. Et durant sa vie, bien courte au regard des millénaires qui ont précédé son apparition, il s’est lui-même condamné devant l’Histoire, en mettant jour après jour notre avenir en grand péril.

Or la prétendue pérennité qui lui est attribuée repose sur des pièges tendus à la raison : une idéologie dominante, obscurantiste et mensongère, renvoie aux peuples une fausse image d’eux-mêmes. Pour les détourner de leur émancipation, elle s’évertue à leur inculquer, dès l’enfance, comme une évidence, qu’une prétendue “nature humaine”, faite de cupidité, de rivalité et d’agressivité, serait le moteur ultime des comportements individuels. Comme l’a bien montré ici François Chatel [1], les travaux des anthropologues révèlent au contraire que la vie de l’espèce humaine, sur tous les continents, pendant au moins 90% de son histoire, reposait sur la collaboration et l’entraide, sur un principe de réciprocité généralisée pour accéder aux moyens d’existence. Il n’y avait alors pas de dirigeants ou de patrons. La survie de chacun dépendant de celle du groupe, l’égalitarisme et l’altruisme étaient poussés par la nécessité [2]. Ainsi « La division en classes, l’établissement d’appareils d’État permanents reposant sur des bureaucrates salariés à temps plein et des corps d’hommes armés, la subordination des femmes… » n’ont pas toujours existé. La révolution urbaine, il y a environ dix mille ans, fut le revers de la médaille de l’introduction de méthodes de production dégageant des excédents. Il s’en suivit une division du travail entre ceux qui supervisent et ceux qui exécutent, favorisant l’apparition d’une minorité de privilégiés vivant du travail des autres.

À toutes les époques, les dominés, les révoltés, les minorités du monde entier n’ont cessé de mener combat pour affirmer leurs droits. Des gens ont dû lutter, s’organiser, mettre en place des stratégies de résistance et de conquête contre des puissances et des systèmes oppressifs : servage, féodalisme, colonialisme, esclavage, capitalisme.

Mais si les grandes rébellions ont fait l’Histoire, elles n’ont pas souvent été capables de porter un projet de réorganisation de la société sur des bases nouvelles. Exception faite de la Commune que Marx a décrite comme « un nouveau point de départ d’une importance historique universelle ».

Aujourd’hui, les données sont différentes. Il y a urgence à mettre en route des solutions alternatives radicales, non seulement parce que la “cause écologique” est incontournable, grosse de périls imminents et sans retour, mais parce qu’il faut libérer le genre humain d’un système qui l’a colonisé jusqu’aux corps et aux esprits pour mieux le réduire à l’état de marchandise.

Cette “cause anthropologique”, cette ”décivilisation sans rivage” ainsi que la nomme le philosophe Lucien Sève [3] est une cause majeure. Et pourtant, elle n’est que faiblement perçue. Elle n’a même pas d’identité propre, comparée à celle de l’écologie, alors même que nous avançons à marche forcée sur la pente du pire, car la marchandisation de l’humain porte en germe la dégradation des valeurs, la disparition du sens, la dégénérescence de l’espèce Homo sapiens, celle d’un genre humain évolué.

Remettant ainsi brutalement en cause des idées qui semblaient donner un sens à l’histoire, celui d’une humanité avançant vers la réalisation de ses propres fins [4] , cette remise en cause du genre humain ramène à la dure réalité : tout progrès est réversible. Ce qui est désormais en question, c’est le retour du citoyen à l’état de sujet. C’est sa défaite dans le conflit central où s’affrontent des tendances à l’émancipation et des tendances à l’asservissement.

Comment résister, dès lors, au franchissement du seuil tragique d’un monde où l’être humain ne vaudrait plus rien, de ce qu’Aimé Césaire appelait « la fabrication de l’ homme jetable », de la prolifération des “sans” (sans papiers, sans emploi, sans domicile, sans avenir…) ? Faut-il tolérer qu’à côté du désastre, dans un système où toute échelle de valeur s’abolit, ceux “qui valent de l’or” gonflent d’orgueil, exploitent et profitent sans fin (revenus inouïs, paradis fiscaux, parachutes dorés, caviar pour chiens …) ?

Au travers de l’histoire, la vraie, celle dont on apprend aujourd’hui qu’elle ne sera plus enseignée aux lycéens, “les vaincus d’hier” continuent à nourrir notre époque des potentialités de leurs combats. Car ils ont démontré que l’histoire est ouverte aux possibles parce qu’elle n’obéit pas à des schémas prédéterminés.

Quel sera le débouché de la nouvelle dimension qui semble remuer la politique en profondeur ? De la charge éthique des indignations qui mobilisent la jeunesse à travers le monde ? De la résonance possible entre les nouvelles formes d’action et les causes civilisationnelles à défendre ? L’illusion du progrès inéluctable sous le capitalisme est en passe d’être démasquée. Et d’être transformée en acte d’accusation sans appel, en une mise en mouvement des peuples pour résister et pour construire un autre monde…


[1François Chatel, Nature humaine et agressivité, GR 1118, mars 2011.

[2Chris Harman, Une histoire populaire de l’humanité. De l’âge de pierre au nouveau millénaire, éd La Découverte, octobre 2001. (ouvrage présenté par Marion Rousset dans le mensuel Regards n°15, novembre 2011).

[3Sauver le genre humain, pas seulement la planète, article de Lucien Sève, dans Le Monde Diplomatique, de novembre 2011.

[4selon les concepts déterministes issus de la philosophie des lumières, ces fins sont : le bonheur, la liberté, voire la prospérité pour certains et le communisme pour d’autres.