L’immigration choisie n’est pas une idée neuve

par  P. VINCENT
Mise en ligne : 12 octobre 2006

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Déjà, dans L’Illustration du 19 septembre 1942, on pouvait lire ceci : « L’immigration provoquée et l’immigration subie, qui ont inondé la France d’une population hétéroclite depuis 1920, ont rendu évident et immédiat le danger des métissages effectués en dehors de toute règle. En 1930 il y avait en France trois millions d’étrangers. Malgré quelques refoulements maladroits, ce nombre n’a pas diminué, au contraire : de 1933 à 1939 un million de Juifs s’installèrent sur notre vieille terre. »

Et l’auteur de l’article, un certain « Dr. René Martial fondateur du cours d’anthropologie des races à la Faculté de Médecine de Paris », craignant sans doute qu’avec plus de cent mille morts dans la bataille de 1940 et plus d’un million de prisonniers retenus en Allemagne, nous n’ayons bientôt des problèmes de main d’œuvre, proposait des recettes pour l’importation planifiée de travailleurs étrangers. S’il s’agissait d’amener en renfort 1.500 ouvriers agricoles dans un arrondissement rural de 100.000 habitants dont 85% étaient catholiques, 14,5% protestants et 0,5% musulmans, « le meilleur croisement des races, le meilleur rendement de travail et la plus rapide assimilation » devaient être obtenus avec la composition suivante : 600 espagnols, tous catholiques, 600 belges wallons dont 590 catholiques et 10 protestants, 260 hollandais dont 180 catholiques et 80 protestants, 40 serbes dont 39 orthodoxes … et 1 musulman, etc…

Ces curieuses recettes semblaient difficiles à mettre en pratique, d’autant que les peuples évoqués étaient ceux de pays d’Europe occupés par l’Allemagne ou situés dans sa zone d’influence, et que seule celle-ci pouvait se permettre d’en tirer la main d’œuvre dont elle avait besoin. C’est d’ailleurs ce qu’elle était en train de faire chez nous sous couvert d’un accord dit de “relève des prisonniers” (un prisonnier devait être libéré pour trois ouvriers qui partiraient travailler volontairement en Allemagne) et de façon plus coercitive en faisant instituer par le gouvernement de Vichy un Service du Travail Obligatoire. Ces recettes étaient-elles valables pour l’après-guerre ? Sans doute le Dr René Martial n’eût-il pas souhaité étendre le recrutement très au-delà, vu son souci de « prévenir les dangers de l’asiatisation et de la négrification ».

Rien ne peut certainement plus maintenant nous étonner venant de ce personnage. Alors continuons !

À propos des Juifs : « Que si l’on décidait de garder certains d’entre eux (Lorrains, Alsaciens, comtat Venaissin), le statut que leur avaient accordé les rois de France leur serait appliqué… avec interdiction de mariage avec les Français ».

Et voici la liste des tares pour lesquelles il préconisait la stérilisation des personnes qui en étaient affligées : « imbécillité congénitale, psychopathie discordante, manie dépressive, épilepsie, chorée, cécité, surdité congénitale, alcoolisme invétéré, malformations corporelles héréditaires graves. »

 

Si seulement il ne s’agissait que d’un éphémère effet du nazisme apparu et disparu avec l’occupation allemande ! Mais ce n’est pas le cas. J’ai trouvé un important ouvrage de ce même docteur René Martial intitulé : La Race Française, publié en 1934 au Mercure de France, et où l’on découvre que déjà à cette époque il était chargé d’un “cours d’immigration” à l’Institut d’Hygiène de la Faculté de Médecine de Paris. Et comme je n’ai pas connaissance qu’il ait eu des ennuis à la Libération, je me demande s’il n’a pas pu continuer à professer ces idées bien après la fin du nazisme, puisqu’il a vécu jusqu’en 1955.

Il s’agit en fait d’un personnage complexe et prolifique. Né en 1873, il avait déjà écrit avant 1934 une vingtaine d’ouvrages, d’une part sur des sujets médicaux variés : hémiplégie, syphilis, tuberculose, d’autre part sur l’hygiène, physique ou mentale : “Hygiène féminine populaire”, “Travail et folie” ;“Hygiène individuelle du travailleur”, “L’ouvrier, son hygiène, son atelier, son habitation”, qui comme le suggèrent ces titres seraient traversés d’idées sociales, sinon socialistes. Cela fait penser à la dérive similaire et contemporaine de son célèbre confrère le docteur Louis Ferdinand Destouches, alias Céline.

Autre curiosité de la part de quelqu’un que l’on peut cataloguer comme “raciste”, c’est malgré tout son admiration pour les Arabes. Dans cet ouvrage que j’ai trouvé de lui datant de 1934, un ouvrage remarquablement documenté sur le plan historique, il consacre une dizaine de pages à exposer tout ce qu’ils ont apporté à l’Occident et se réjouit de ce que nous ayons pu retenir au passage quelques-uns de ceux qui au début du XVIIème siècle avaient été chassés par le roi d’Espagne, avant que nous ne commettions le même genre d’erreur en provoquant le départ d’un bon nombre de nos protestants. Il crédite en particulier ces Arabes d’avoir été à l’origine de la tapisserie à Aubusson.

Après les citations précédentes de L’Illustration de 1942, celles de 1934 (ce qui n’est pourtant pas très éloigné) qui suivent, surprennent : « L’influence du monde arabe sur le monde occidental et en particulier sur la France n’a pas cessé avec la bataille de Poitiers, car nos relations politiques et commerciales avec les Barbaresques, puis notre conquête de l’Algérie, ont fait de la France… une puissance véritablement musulmane. »« Si les Arabes avaient vaincu Charles Martel, ils se seraient peut-être aussi bien assimilés sur le sol français que les Celtes sur le sol ligure. Leur séjour prolongé en Espagne en donne la preuve, de même les vestiges qu’ils ont laissés montrent à quel point leur civilisation dépassait la nôtre, à l’époque. »

Un raciste qui semble déplorer qu’on ait arrêté les Arabes à Poitiers, il y a là de quoi déconcerter Le Pen et de Villiers !

De lui encore : « On ne sait pas qu’il y avait déjà, en 1924, au moins 400 Arabes de l’Afrique du Nord : médecins, avocats, ingénieurs, professeurs, etc. vivant à Paris, mariés à des Françaises, … que nous fréquentons sans les connaître, tellement l’assimilation est totale… » Et il ne s’étonne nullement que cet heureux résultat ait pu être obtenu sans avoir eu besoin d’appliquer les recettes savantes qu’il préconisera quelques années plus tard. Il en attribue alors avec raison le mérite à la qualité de nos écoles.

 

Son évolution certes peut surprendre. Et que dire de celle de la direction de L’Illustration qui, deux années et demie avant les texte cités, faisait place, le 30 mars 1940, au contraire, à un article particulièrement va-t-en guerre et triomphaliste de notre historien, académicien, diplomate et ex-ministre des Affaires Etrangères Gabriel Hanotaux. Selon lui, si nos avions pouvaient « survoler quotidiennement l’Allemagne, y compris Berlin, sans recevoir un coup de canon d’une défense passive quelconque, comme s’il n’y en avait pas d’organisée », c’est parce qu’Hitler aurait eu peur de démoraliser les Allemands en attirant leur attention sur nos exploits ! « On ne veut pas que l’Allemagne pressente, écrivait-il, qu’elle aura à subir les souffrances de la guerre et de l’invasion ». Mais six semaines plus tard c’était nous qui étions envahis.

 

De tels exemples montrent que l’avenir et le devenir restent largement imprévisibles et que rien ne peut être considéré comme “impensable”.

Si de trop naïfs aficionados pouvaient en tirer aussi cette leçon, après la révélation des mensonges de tels de leurs héros au-dessus de tout soupçon, je reconnaîtrais au sport une certaine utilité.

On en voit des exemples plus graves tous les jours et il en est de plus célèbres dans l’Histoire. Etait-il “pensable” qu’un petit lieutenant corse pourrait profiter d’une révolution ayant aboli la royauté pour, douze ans plus tard, se proclamer empereur et conduire de victoire en victoire des Français enthousiastes (bien que 800.000 d’entre eux, paraît-il, y périrent) … jusqu’à la défaite finale ?

Et il n’est donc pas “impensable” que nous nous fassions encore … piéger.