L’individu et l’État, de Benjamin Constant à André Gorz

par  G. EVRARD
Publication : août 2010
Mise en ligne : 10 septembre 2010

Dans un précédent article de La Grande Relève (GR 1106, février 2010), intitulé L’écologie, nouveau fondement de la démocratie ?, nous avons discuté, à la suite de Dominique Bourg et Kerry Whiteside, l’analyse de Benjamin Constant comparant la liberté des anciens à celle des modernes. Pour résumer, la démocratie des anciens ouvrait au citoyen le droit (et le devoir) de débattre souverainement des affaires publiques, mais le laissait soumis au pouvoir collectif dans les rapports privés. La démocratie moderne, représentative, revendiquée par Benjamin Constant au 19ème siècle devait, au contraire, permettre au citoyen de déléguer ses droits politiques à un représentant, dans la gestion des affaires publiques, afin de conserver toute liberté dans la conduite de ses intérêts privés.

Sur la page d’accueil du site internet de l’Institut Benjamin Constant, de la Faculté des Lettres de l’Université de Lausanne, figure ce portrait réalisé par Firmin Massot ; il est la propriété du Comte de Haussonville, château de Coppet, Suisse.

Dans ce présent numéro de la GR, avec l’article intitulé Ecologie et capitalisme inconciliables, nous mettons en avant la vision d’une écologie émancipatrice d’André Gorz qui, d’une certaine manière, apporte de la consistance à l’analyse de Bourg et Whiteside dans leur plaidoyer Pour une démocratie écologique. Plus loin dans la lecture de l’ouvrage d’André Gorz, Ecologica, nous retrouvons des éléments de réflexion sur l’importance respective des sphères privée et publique entre lesquelles l’individu évolue [1]. Au terme de l’analyse du productivisme, basé sur la croissance sans fin de biens marchands, comme mécanisme élémentaire du capitalisme pour accroître le capital, Gorz affirme que « La réponse au système capitaliste n’est (…) ni le retour à l’économie domestique et à l’autarcie villageoise, ni la socialisation intégrale et planifiée de toutes les activités : elle consiste au contraire à socialiser la seule sphère de la nécessité afin de réduire au minimum, dans la vie de chacun, ce qui a besoin d’être fait, que cela nous plaise ou non, et d’étendre au maximum la sphère de la liberté, c’est-à-dire des activités autonomes, collectives ou individuelles, ayant leur but en elles-mêmes » et nous dit : « Il faut rejeter également la prise en charge intégrale des individus par l’Etat et la prise en charge par chaque individu des nécessités du fonctionnement de la société dans son ensemble. L’identification de l’individu à l’Etat et des exigences de l’Etat avec le bonheur individuel sont les deux faces du totalitarisme ». Et il ajoute : « La sphère de la nécessité et la sphère de la liberté ne se recouvrent pas. Cela, Marx lui-même l’a réaffirmé à la fin du livre III du Capital. Par cette raison même, l’expansion de la sphère de la liberté suppose que la sphère de la nécessité soit nettement délimitée. La seule fonction d’un Etat communiste est de gérer la sphère de la nécessité (qui est aussi celle des besoins socialisés) de telle manière qu’elle ne cesse de se rétrécir et de rendre disponibles des espaces croissants d’autonomie ».

Ce point de vue est extrêmement important à considérer dans la définition des contours de l’économie distributive, notamment dans une phase de transition. Il a été au cœur des oppositions qui ont agité la Révolution française et il a toujours ressurgi dans les périodes de grands mouvements populaires en divisant les forces de gauche. Il a de quoi rassurer ceux qui craignent le collectivisme ou la décroissance, mais il peut compliquer l’élargissement de la notion de service public. Comment reprendre un débat constructif sur ce thème dans les colonnes de la GR ?


[1André Gorz, Ecologica, chap.4, Croissance destructive et décroissance productive, p.105, éd.Galilée , Paris, 2008.