La Semaine de la richesse à Dieppe

par  J. BILLIÈRE-GEORGE
Mise en ligne : 28 février 2010

Jacques Billière-George apporte un autre témoignage d‘effort pour une vraie démocratie, une manifestation-débat organisée à Dieppe il y a déjà quelque temps :

L’enjeu de “la semaine de la richesse” était, à mes yeux en tout cas, d’essayer de modifier, d’élargir l’appréciation de la situation économique et sociale au-delà de l’approche strictement économique et financière jusqu’ici privilégiée par Attac autant, paradoxalement, que par le capitalisme régnant. En circonscrivant son analyse au champ économique sinon “économiste”, en n’ouvrant d’autres “possibles” que quantitatifs, Attac reste dans les clous de l’idéologie dominante et s’interdit, à son insu peut-être, d’initier de l’alternative radicale, seule aujourd‘hui en mesure de répondre aux défis des crises du temps. Il n’y a pas d’alternative réformiste au libéralisme mortifère à l’œuvre. En s’interdisant d’intervenir clairement dans le champ politique des valeurs à partager démocratiquement, un champ à ne pas confondre avec le champ des pratiques de pouvoir, Attac a trouvé ses limites, d’où probablement la crise sourde qui le mine. En face, le capitalisme financier international s’appuyant sur l’outil médiatique à sa solde, remporte victoire sur victoire, y compris au coeur des salariés, en déplaçant et en viciant le combat de classe sur le terrain culturel, celui des valeurs qu‘Attac n’aborde que du bout de la pensée. C’est donc le terrain des valeurs (superbe notion capturée par le discours financier puisqu’étymologiquement çà veut dire “force de vie”) qu’il s’agit “d’investir”, un terrain laissé en jachère par toutes les “gauches” depuis 1983.

D’où en ouverture l’intervention de Patrick Viveret resituant, à travers une approche anthropologique, les trois dimensions de la crise actuelle : socio-économique, financière et écologique, la conjonction des trois ne s’étant jamais produite auparavant et devant déboucher sur une reconfiguration radicale de la planète.

Une reconfiguration architecturée autour :

• d’une nouvelle approche des relations internationales : de grands blocs d’États, plutôt que des nations : Europe, États-Unis, bloc asiatique bicéphale Chine/Inde, Pays émergents (Brésil, Afrique du sud, Nigeria, etc.), Amérique du sud, Afrique émergente, Afrique en panne, etc. Les périmètres se recoupent, s‘interpénètrent, glissent dans une dérive constitutive de nouvelles mutualités, de nouvelles solidarités. Ce mouvement n’est pas pris en compte par les institutions internationales en crise (Nations Unies, FMI, Banque mondiale, OMC, etc.). Un axe essentiel de la lutte anticapitaliste passe par le re-paramétrage et la démocratisation de ces institutions.

Les forums sociaux, à tous les étages des sociétés, sont un outil privilégié de cette bataille. Encore faut-il, à travers leur démocratisation, décupler leur ampleur par l’élargissement de leurs bases populaires. Le forum indien fut de ce point de vue exemplaire, il a pourtant laissé ses “initiateurs” décontenancés [1].

• D’une nouvelle approche des États et des services publics autour d’un enrichissement des procédures démocratiques, d’une sacralisation de leurs fonctions régulatrices, notamment en matière de préservation et d’élargissement du bien commun, du partage du patrimoine et des richesses et de la dynamisation des liens sociaux. Il n’est pas certain que pour l’heure ces questions déterminantes soient bien prises en compte, tant à Attac que dans tout le mouvement alternatif, sinon dans une perspective strictement défensive. En particulier, la première bataille à mener serait au niveau des institutions locales, départementales, régionales en marquant au corps dans notre pays la contradiction clé entre un État à droite et des élus locaux majoritairement “socialistes”. Cette fracture sociologique, qui débouche sur une fracture institutionnelle, est une opportunité pour exacerber les contradictions au cœur de la sphère des pouvoirs.

• D’une nouvelle approche des modes de vie à travers une reconsidération des fonctions du travail comme accomplissement et non comme marchandise, de son partage, d’une requalification des différents modes de consommation en fonction d’une hiérarchisation qualitative des besoins. La question étant moins d’opposer de façon binaire croissance et décroissance, que de donner un contenu éthique à la croissance en fonction tout à la fois de l’équité socio-économique et d’une relation raisonnable au patrimoine naturel, d‘une reconfiguration du temps du vivre ensemble par une réinitialisation des échanges comme moyen de construire/reconstruire du lien citoyen, d’inventer de la société épanouissante. Au plan français, la rencontre qui a eu lieu en 2007 à la Bourse du travail à Paris à l’initiative d’Attac entre organisations écologiques et syndicats fut un pas en avant.

La “semaine de la richesse” n’a pas reçu l’accueil qu’il aurait fallu, compte tenu de l’importance des questions soulevées et de leurs enjeux… Nous n’avons pas su intégrer “notre débat” dans le débat local. Nous avons été peu nombreux à nous investir dans la préparation de la manifestation et peut-être avons-nous été maladroits dans l‘intitulé du projet et dans nos relations aux tiers que nous aurions souhaité associer. Il y a eu évidemment la question de la subvention de la région, promise puis retirée, sur fond de politicailleries. Il y a eu le silence retentissant de tous les Attac de Normandie, le « j’y vais/j’y vais pas » de certaines associations, etc., l’absence des syndicats, de représentants politiques pourtant concernés… Il reste qu’une vingtaine de personnes se sont inscrites pour poursuivre de différentes manières le travail entrepris autour de cette question de la réappropriation des richesses. C’est une bonne base.

• Le débat avec Célina Whitaker sur la monnaie a été peu suivi, probablement du fait qu’il s’agit d’une question aride, moins évidente que celle du pouvoir d’achat, mais pourtant cruciale. La monnaie à réinventer, pas comme marchandise, voilà bien une façon pratique d’aborder la question du partage des richesses dans un périmètre de solidarité. Des expériences sont en cours à l’étranger comme en France. Elles se font en coopération avec des institutions locales, régionales avec un appui européen. C’est un terrain pratique où re-infuser du politique, de la solidarité, de la justice dans le champ économique. S’il s’agit de donner une suite à cette semaine de la richesse, il semble bien qu’il faudrait reprendre cette question, la creuser, et mettre en œuvre un dispositif innovant intégrant une démarche citoyenne dans une coopération avec les institutions locales. Une contribution concrète à la construction d’une démocratie locale !

• Le débat avec Jean Gadrey sur les indicateurs socio-économiques a permis tout à la fois de voir combien il était urgent de se donner des moyens démocratiques d’appréhender les situations socio-économiques avec d’autres outils que ceux instrumentés par le capitalisme (PIB, statistique biaisées du chômage, du niveau de vie, de la croissance, de la mesure des patrimoines, des effets de la fiscalité, etc.), combien à travers leur réévaluation (au sens étymologique du terme=quelles valeurs sont en jeu ?) il y avait là possibilité de se donner les moyens de redéfinir, à travers un authentique débat, un projet politique, et comment ce débat s’inscrivait dans une démarche internationale active, riche de débouchés si on voulait bien s’y impliquer.

• La table ronde a révélé un désir partagé de créer concrètement des liens de proximité de plusieurs ordres, d’être informé de tout ce qui se passait en manière d’alternatives concrètes, d’en initier des nouvelles.

Depuis des années, Attac accumule les analyses économiques pertinentes sur les vices du système capitaliste, concluant document après document qu’on allait dans le mur. On s’associe à tous les mouvements sociaux de défense ici du bien public, là des acquis sociaux, là encore des menaces pesant sur la démocratie, nos identités culturelles et j’en passe. Et cependant le char capitaliste continue à labourer nos espoirs et toute perspective d‘un monde de justice, les forces dites réformistes ferraillant dans leur marigot. C’est bien en se re-identifiant comme forces populaires (neuf français sur dix ont tout à perdre dans le système actuel), forces riches d’intelligence, d’imagination, de solidarités, dans la démocratie locale active et dans une articulation aux mouvements multiples du monde ; que l’on parviendra, laborieusement mais sûrement, à modifier le sens de nos avenirs sur une planète dont on préservera la pérennité, à condition cependant de s’extirper de la gangue économiste dans laquelle on est empêtré et d’en finir avec les modes d’organisation périmés et stériles où s’abîment les espoirs depuis des lustres.


[1sur ces forums lire Changer le monde, de Chico Whitaker, aux éditions de l’Atelier.