La bagnole ou la vie

par  A. LAVIE
Publication : février 1986
Mise en ligne : 17 juin 2009

Soit une automobile. Elle nous rend bien des services et nous procure une disponibilité plus grande. Tous les jours, des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers, font oeuvre de créativité, d’ingéniosité, pour tenter d’améliorer cet outil. Chaque année, chacun peut facilement lors des salons, grâce aux revues spécialisées, aux médias, se faire une idée des progrès obtenus. Il en est de même pour tout appareil ménager, tout objet de consommation, dans toute industrie, aéronautique, électronique,... Dans chaque domaine, des milliers, voire des millions de femmes et d’hommes utilisent les merveilles de leur cerveau et leur culture pour perfectionner la technique. Pour parvenir à de tels progrès, ils ont tous recours au raisonnement scientifique, à la logique, à l’expérience, aux essais d’idées nouvelles.

Mais il existe un domaine qui a de plus importantes répercussions sur notre vie, qui gère nos moyens de vivre, nos libertés, nos objectifs et occupe une place prépondérante dans l’éventail des éléments utiles pour remplir les conditions de notre bonheur. C’est l’organisation de notre système économique et social. Aujourd’hui nous laissons délibérément les économistes dits « distingués » s’en occuper, comme nous laissons les prêtres depuis des milliers d’années décider des rites religieux. L’économie serait- elle donc une religion ? La gestion de notre production, de notre consommation, serait-elle d’ordre métaphysique ? Si aujourd’hui les productions alimentaires et matérielles ressemblent à la multiplication des pains par Jésus-Christ, doit-on crier au miracle, ou au sacrilège pour avoir voulu imiter Dieu ?

Revenons sur Terre. Tout près, en 3 heures de Concorde (le même temps pour faire Paris-Lyon en TGV ou Paris- Dijon en automobile en respectant la limitation de vitesse) des gens meurent ou souffrent de la faim, d’autres se battent par manque du nécessaire ou de culture, encore plus près de nous, d’autres, au milieu des petits pains, de l’abondance, ne parviennent pas à subvenir à leurs besoins, faute d’un travail-salaire ; toujours plus près, la violence, la drogue, l’alcool, le sexe, l’argent, dérèglent nos existences, dérèglent les rouages de la vie sociale.

Que font les ingénieurs, les techniciens, les ouvriers, quand leurs machines se dérèglent ? Ils cherchent, ils modifient, ils essaient d’autres montages ou d’autres matériaux. Actuellement, où en sont le recherches, les essais en socio-économique  ? Qui travaille sur le nouveaux prototypes ? Quelles modifications sérieuses envisage-t-on afin d’annihiler toutes ces anomalies grotesques de fonctionnement de la machine économique mondiale ? On ne voit que réparations précaires et bricolages approximatifs. Une amélioration ici, une nouvelle défaillance ailleurs : l’inflation diminue mais le chômage augmente et le pouvoir d’achat périclite.
Les pays industrialisés renforcent leurs monnaies, les pays du TiersMonde s’appauvrissent d’autant. Admettrions-nous de posséder une automobile qui ne fonctionne qu’à peu près, un jour les freins lâchent, le lendemain c’est le joint de culasse, alors que la veille, c’était la boîte de vitesse ? Que ferions-nous si aucun garagiste « distingué » ne pouvait la réparer correctement, et si aucun constructeur ne pouvait nous fournir une automobile plus fiable ? Que ferions-nous si tous nos outils ou nos moyens de transport étaient identiquement défectueux ?

Des accidents de chemin de fer ou d’avions, en chaîne, comme nous en avons connus dernièrement, bouleversent l’opinion, ils inquiètent la population, ils secouent les industries responsables. Tout un processus est mis en mouvement pour trouver les causes et y palier par de nouvelles mesures ou par l’emploi de nouveaux matériels. Or, si les accidents continuaient avec une fréquence aussi importante, si l’incompétence s’avérait évidente, combien parmi nous sortiraient dans la rue exiger une changement sérieux, des résultats positifs ? Pourtant, dans le monde, tous les jours, des gens meurent de faim, on continue à s’entretuer, à connaître de plus en plus de chômage, la violence, la drogue, etc... L’opinion publique en est-elle bouleversée au point que nous soyons tous dans la rue à manifester notre mécontentement, à exiger un changement, des mesures adéquates et tout de suite ? combien sont-ils ? Comptez vous ?

Combien de chrétiens sur terre alors, aiment plus le- matériel, la technique, que l’humain ? Sont-ils seulement capables de charité, analogues à ceux qui vont faire le plein ou insistent sur le démarreur quand le moteur est devenu inutilisable ? Combien sont-ils ceux qui ne croyant plus aux garagistes, se penchent sur leurs capots pour voir ce que leur auto a dans le ventre  ? Combien, de la même façon, se penchent sur l’économie, sur l’organisation sociale, pour voir sous le capot les causes de tels marasmes ?

Où sont les chrétiens, où sont les chercheurs en herbe, où sont les exigences et les volontés  ?