La communication

par  R. MARLIN
Publication : décembre 1987
Mise en ligne : 10 juillet 2009

De notre temps, les mots ayant remplacé les idées, celui-ci est un de ces termes magiques à la mode. La fin du vingtième siècle serait, enfin, l’aube de la vraie communication entre les hommes. Voire... Certains affreux contestataires dont nous sommes peut-être, prétendent que, si l’on n’a jamais tant parlé de communication, les gens n’ont jamais si peu communiqué. C’est vrai dans l’entreprise, où les informations sont soigneusement filtrées ; c’est vrai dans la vie de tous les jours où les baladeurs, les micro-ordinateurs, la hi-fi, la T.V., les jeux électroniques, etc... isolent les hommes, en particulier les jeunes, les uns des autres et les générations entre elles. Il ne faut pas non plus confondre, dans ce domaine-là, comme dans beaucoup d’autres, quantité et qualité. Il paraît que les Français réclamaient plus de chaînes de télévision. Ces pauvres réduits à un, deux, puis trois programmes se sentaient, semble-t-il, complexés vis-à-vis des Etats-Unis où il n’est pas rare d’en capter quinze ou vingt possibles. Les voyageurs qui connaissaient l’infantilisme de la plupart des émissions américaines et leur envahissement par la publicité mettaient en garde. C’était prévisible, rien n’y fit. Le monstre froid de l’argent et de la pub a eu sa pâture. Qu’importe la chute des valeurs, le bon peuple s’en satisfera bien, il a déjà avalé RTL et Europe 1, et puis son avis importe peu. Le régime du fric triomphe, une fois de plus. La multiplicité des sources de fausse information ajoute à la confusion générale. Abruti, saôulé, le pauvre citoyen-téléspectateur rentrant à son domicile après sa journée de travail ne retient plus rien de ce tintamare et devient disponible pour toutes les aventures. C’est le but de l’opération. Comme les six programmes actuels ne suffisent plus, mais le choix entre des émissions débiles en est-il un ? On nous promet pour bientôt d’abord le câble, ensuite le satellite. Dans certains quartiers de Paris et quelques grandes villes le fidèle amateur aura bientôt à sa disposition 17 canaux câblés dont 4 occupés par des programmes étrangers sans sous-titres. Quant au satellite, les groupes de pression sous l’impulsion de M. Alain Gomez, PDG de Thomson s’agitent fort pour obtenir par un moyen ou par un autre, les 1,4 milliards de Francs nécessaires au lancement de TDF 1. C’est le prix pour soutenir l’industrie européenne dans la bataille de la télévision haute définition au moyen du nouveau standard D2 Mac (1)qui aura, en plus, l’avantage de rendre obsolètes tous les récepteurs actuels et d’obliger ainsi les clients à en acquérir d’autres. Vive la libre entreprise subventionnée ! Bien entendu, tout cela n’est pas négatif. Le progrès. technique pourrait permettre une meilleure relation entre les humains et une formation, à tous les niveaux, plus efficace, plus rapide et améliorée. Sera-t-il utilisé dans ce sens ? Nous en doutons.
Notre ami Jean Maillot raconte l’anecdote suivante qui est révélatrice  : au cours des années 30, une grande réunion sur l’économie distributive avait lieu à Paris, salle Wagram, Jacques Duboin parlait. Salle comble, la foule refluait dans l’avenue. Dominique Canavaggio, rédacteur en chef de Paris-Midi, l’un des grands quotidiens de l’époque assistait à la séance. Extrêmement intéressé, il revint le lendemain à la rédaction muni de toute la documentation nécessaire fournie par notre camarade. Il proposa une série d’article sur le sujet. Le patron du journal lui asséna de suite : "Souvenez-vous que nous ne parlerons de Jacques Duboin à aucun prix et sous aucun prétexte".
Depuis, la consigne a été fort bien respectée, pas seulement à ParisMidi. Essayez, comme nous le faisons, car nous sommes tenaces, de faire état de nos thèses auprès des médias de tous genres et enregistrez les résultats. Ils sont squelettiques. La loi du silence reste en vigueur. Ce qui ne doit pas nous empêcher de poursuivre nos efforts, en profitant de chaque occasion pour nous faire entendre : réponses à des articles de presse, courrier des lecteurs, questions au cours d’émissions radio (le téléphone sonne, écran total, etc...) ou T.V. (heure -de vérité, les Dossiers de l’Ecran, etc...). "Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer" (Guillaume d’Orange). Malgré tout, bien que faible en comparaison de nos tentatives, nos percées ne sont pas nulles si l’on en juge par la rubrique "Lu, Vu, Entendu" qu’il n’est pas interdit à nos lecteurs d’alimenter.
Il n’en reste pas moins que les patrons de presse savent très bien orienter la manière de traiter les sujets brûlants. Au cours des "Dossiers de l’Ecran" du 6 octobre 1987 sur Antenne 2, Jean-François Kahn (2) s’est permis de citer au moins trois exemples de reportages non publiés ou modifiés par Paris-Presse, l’Express et le Figaro ; les rédacteurs en chef estimant que, bien que vrais, les faits relatés ou leurs commentaires ne devaient pas être divulgués car devant heurter, soit la direction du journal, soit l’opinion supposée des acheteurs. Il a été également rappelé la célèbre fausse nouvelle de l’arrivée de Nungesser et Col !, après leur traversée de l’Atlantique sans escale, le 8 mai 1927, alors qu’ils s’étaient abîmés dans l’océan. A l’époque, une révolte spontanée des lecteurs trompés s’était terminée par la mise à sac des locaux du journal éphémère qui avait voulu faire du sensationnel en anticipant un peu trop sur l’évènement. Tout cela paraît bien démodé de nos jours où la parution des fausses mémoires d’Adolphe Hitler n’a fait que quelques vagues bien vite amorties dans le flot des nouvelles qui ont suivi. Il se trouve même une clientèle pour continuer à faire confiance à "Der Spiegel" après cette faute grossière. Il en sera probablement de même pour "France-Soir" qui, après l’alerte chimique vient de titrer faussement mais en tout impunité et sur 5 colonnes à la une : "Scènes de pillage à Nantes". Quant à J.F. Kahn, il s’est attiré de vifs reproches de ses collègues Christian Brincourt (France-Inter), Yves Courrière (Paris-Match et RTL), Dann Loustallot (A2) et Henri de Turenne (AFP) pour avoir osé mettre en doute la soit-disant indépendance des journalistes. Ce dernier a même prétendu que jamais l’un de ses reportages n’avait été corrigé ou modifié, ce qui est invraisemblable, même pour un reporter ultra-conformiste et pratiquant l’auto-censure.
L’occultation totale de certains faits ou de certaines idées ne présente pas, pour les médias, de grandes difficultés, ni de grands inconvénients dans le présent. Il suffit qu’ils s’entendent pour ne pas en parler (économie distributive) ou qu’ils se neutralisent (politique générale). Cette situation permet aussi aux hommes et aux partis politiques de se maintenir dans une position d’attente, comme dans la France d’aujourd’hui où chaque grande tendance a fait la preuve de son incapacité à résoudre les problèmes qui se posent. Mais les événements sont implacables : après "Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts", la débâcle de 1939 ; après les provocations de 1946 en Indochine, la piteuse retraite de 1954, sans compter celle des Américains en 1975 ; après "L’Algérie est et restera française", la déroute de 1962. A refuser de traiter les problèmes à temps, les suites sont tragiques, à terme. Lorsque l’on entend le Président de la République essayer de faire croire que l’automatisation ne réduit l’emploi que dans une première étape (3) et le ministre des Finances persister à compter sur une croissance future éventuelle pour ramener l’investissement et permettre des embauches (4), l’on peut être légitimement inquiet pour l’avenir proche. Et pourtant d’autres essaient de voir la vérité en face. Ainsi "Libération" du 30 janvier 1987, sous le titre "La croissance abat du boulot" rappelait que, selon une projection de l’INSEE (5), dans le meilleur des cas, 14 % de la population active, soit 3,4 millions de personnes, seront au chômage en 1991, et expliquait : "En effet, même si la croissance est plus forte, l’augmentation de la productivité fera croître le nombre des chômeurs". Dans un article récent (6) Lucien Sfez (7) ne conteste pas la confusion qui règne en matière de communication et d’information télévisuelles et écrites. Sous le titre "Le journaliste n’est pas omnipotent", il cherche à prouver que les pouvoirs de la presse ne sont pas aussi fabuleux qu’il semble. Néanmoins il ne voit que deux consolations à ces excès. La première : "le consommateur d’informations est dans un brouillard de sens, sorte d’oreiller mou qui absorbé en vrac toutes les rumeurs... Ce brouillard... loin d’être condamnable est la principale protection du citoyen contre l’envahissement des institutions...". L’autre serait l’esprit critique dont il ne peut que constater la disparition progressive et souhaiter le retour. Mais ne sait-il pas que les enseignants hésitent à l’inculquer à leurs élèves car, mal vu des dominants, il handicapera gravement les futurs chercheurs, d’emploi sur le marché du travail. Il faudra, décidément, que le professeur cherche d’autres motifs de consolation.
Nous n’aborderons que succinctement, ici, la récente "crise" de la Bourse dont nous avions averti les lecteurs dans notre livraison d’octobre 1987 quelques jours avant son déclenchement. Remarquons, seulement, que les médias pour la plupart déconcertés et affolés par son ampleur, interrogent fébrilement les responsables. Ceux-ci dont tous les intérêts, la position et, quelquefois la fortune personnelle sont impliqués dans les "affaires" et dans le régime lui-’ même ne peuvent que prononcer des paroles rassurantes et lénifiantes, car toute phrase inquiétante risquerait de mener tout droit à l’effondrement total. Souhaitons, seulement, que l’oubli volontaire des causes proches et profondes des événements ne conduise pas notre monde aux mêmes conséquences tragiques que ceux de 1929. "La prospérité est au coin de la rue" déclarait le Président Hoover au lendemain du fameux jeudi noir. En fait, ce fut la guerre dix ans après. Cette fois-ci, ce serait le risque de l’apocalypse final.
Pour des raisons de secret, de concurrence ou de danger, à l’égard du système lui-même, des informations importantes sont donc cachées entièrement ou détournées de leur véritable sens, ou encore, traitées partiellement. La prolifération des médias ne fait qu’ajouter à la confusion. Une véritable démocratie ne peut pourtant fonctionner qu’avec des citoyens clairement informés. Tels sont le dilemne et la contradiction de nos sociétés. L’information c’est bien le pouvoir réel, même si ce n’est pas en droit, l’un des trois pouvoirs. La représentation nationale qui a, jusqu’à ce jour, échoué, devra bien, un jour, légiférer afin d’assurer le respect des lecteurs, le pluralisme, l’interdiction des concentrations et la connaissance des vrais détenteurs des titres. Rien ne nous détournera de penser que c’est dans le domaine économique qu’il faudrait chercher la solution en éliminant la dictature des financiers de celle, nouvelle, des publicitaires.

(1) Voir Le Monde du 8 octobre 1987
(2) Directeur de l’Evénement du Jeudi
(3) "Le Monde en face", TF1, 17 septembre 1987.
(4) "La preuve par cinq" sur la 5, 5 octobre 1987.
(5) D’après "Economie et Statistique" n° 195, janvier 1987.
(6) "Le Monde" du 13 octobre 1987.
(7) Professeur à l’Université de ParisSorbonne.