La course à l’Élysée

par  G. LAFONT
Publication : février 1981
Mise en ligne : 15 octobre 2008

La campagne présidentielle, je ne vous apprends rien, commencée avant même d’être ouverte, bat son plein. Et c’est la bousculade faubourg St-Honoré. On n’avait jamais vu ça.
C’est que la place est bonne. Semaine de 40 heures, salaire minimum garanti, sauf en période électorale où il faut faire des heures supplémentaires, vacances payées à Brégançon, sans compter les petits cadeaux. Et la cantine qui n’est pas mal non plus. J’allais oublier la retraite. Giscard, rassurez-vous, s’il était obligé en mai prochain de quitter l’Elysée où il est si bien, ne serait pas réduit à la soupe populaire ou à finir ses jours chez les petits vieux de Nanterre. Sachez que le président de la République, lorsqu’il cesse ses fonctions, bénéficie du traitement alloué aux membres du Conseil Constitutionnel dont il est membre à vie. Ce traitement supplémentaire est d’environ 22 000 francs par mois. Avec les petites économies qu’il a pu réaliser durant son septennat, les cadeaux d’amis ou de « parents » qu’il a reçus, Giscard peut attendre la retraite à Chamonat. Et ce n’est pas demain qu’il ira mettre ses diamants au Mont-de-Piété pour nourrir sa famille, ou qu’on le verra faire la manche avec son accordéon dans les couloirs du Métro.
Voyez-vous qu’on en soit réduit à organiser une quête sur la voie publique pour le président ? Ou une soirée de gala dont Coluche pourrait prendre l’initiative ? On n’en est pas encore là, heureusement.
Oui, la place est bonne. Et même convoitée, C’est ce qui explique le nombre des postulants dans la course à l’Elysée. Pas comme à la Maison-Blanche où, pour les dernières élections, malgré toute la publicité faite à l’événement, on n’a pu trouver que deux candidats et même pas présentables. Pauvres Américains ! Si on n’avait pas peur de les vexer on leur refilerait bien notre excédent pour la prochaine.
Parce que chez nous, on n’a toujours pas de pétrole, mais, cela commence à se savoir, on a de la matière grise. Et des mecs à la hauteur. Pas des marchands de cacahouètes ou des cow-boys pour patronages et autres ringards. On a des économistes, nous. Avec des plans de redressement plein leurs tiroirs. Et qui sont prêts à faire don de leur personne à la France.
On ne leur en demande pas tant, remarquez. On ne leur demande - est-ce être trop exigeant ? - que de tenir leurs promesses électorales. Ce qui ne va pas être facile au train où ils vont. Et je plains le gagnant du grand prix de l’Elysée, le lendemain du scrutin, qui va se retrouver seul, les lampions éteints, avec ses promesses, un déficit budgétaire accru, une inflation devenue galopante, un franc de plus en plus flottant et mergiturant, è deux millions de chômeurs en colère.
Au cas où il serait à court d’idées pour redresser la situation, je me permets de lui en suggérer une. Elle vaut ce qu’elle vaut, mais au point où l’on en est...
Mon idée la voici. Pour sortir de cette pagaille, il faut du fric. Mais ce fric, comment l’extraire sans douleur de la poche du contribuable, en admettant qu’il en reste encore après la dernière ponction du ministre des Finances ? C’est tout simple : il y a la loterie nationale, le loto è le tiercé. Pourquoi n’organiserait-on pas un tiercé pour la course à l’Elysée ? Un tiercé qui serait obligatoire è dont le bénéfice pourrait alimenter la caisse de secours des betteraviers ou celle des banquiers nécessiteux. On m’objectera que ce n’est pas avec un tiercé tous les sept ans que l’on pourra aider les bonnes oeuvres et s’offrir un nouveau sous- marin nucléaire. Je sais. Mais qui empêche d’en faire un tous les jours ? On m’objectera encore qu’un président tous les jours c’est peut-être bon pour le changement mais pas pour la continuité. Alors, mais on va dire que je suis têtu, ne parlons plus de faire courir, les présidents, mais gardons l’idée que je m’obstine à trouver bonne. On pourrait faire courir des escargots, par exemple. Je jouais à ça quand j’étais môme avec les copains.
Mais il y a mieux. Le dessinateur humoriste Topor s’est rendu célèbre en Amérique où, débarqué un beau matin avec une valise pleine de camemberts, il avait organisé une course de fromages.
Avec sa permission on pourrait organiser chez nous des courses de camemberts sur les ChampsElysées, où tous les Français viendraient faire leur tiercé quotidien. Le bénéfice en serait réservé, comme il se doit, à l’amélioration de la race des camemberts. C’est-à-dire qu’il pourrait servir à résorber les excédents de produits laitiers.
Les betteraviers è les éleveurs de veaux aux hormones attendront.