La crise des ânes

Mise en ligne : 27 février 2012

Un homme portant cravate se présenta un jour dans un village. Monté sur une caisse, il cria à qui voulait l’entendre qu’il achèterait cash, 100 euros l’unité, tous les ânes qu’on lui proposerait.

CrieurLes paysans le trouvaient bien un peu étrange, mais son prix était très intéressant et ceux qui topaient avec lui repartaient le portefeuille rebondi et la mine réjouie.

Il revint le lendemain. Cette fois, il offrit 150 euros par tête. À nouveau, des habitants lui vendirent leurs bêtes. Les jours suivants, il offrit 300 euros et ceux qui ne l’avaient pas encore fait, vendirent les derniers ânes du village.

Constatant qu’il n’en restait plus un seul, notre homme fit savoir qu’il reviendrait dans huit jours pour les acheter 500 euros pièce. Et il quitta le village.

Le lendemain, il confia à son associé le troupeau qu’il venait d’acheter et il l’envoya dans ce même village avec ordre d’y revendre les ânes, 400 euros l’un.

Face à la possibilité de faire un bénéfice de 100 euros par bête, dès la semaine suivante, tous les villageois rachetèrent leur âne quatre fois le prix qu’ils l’avaient vendu. Et pour cela, tous empruntèrent à la banque G-S.

Comme il fallait s’y attendre, les deux hommes d’affaires s’en allèrent prendre des vacances méritées. Sans doute dans un paradis fiscal.

Et les villageois se retrouvèrent endettés jusqu’au cou. Les malheureux tentèrent tous de revendre leurs ânes, pour rembourser leur emprunt. Du coup, le cours de l’âne s’effondra.

Alors le banquier saisit les animaux, et ensuite les loua à leurs précédents propriétaires, qui en avaient besoin. Ce qui n’empêcha pas le banquier de s’en aller pleurer auprès du Maire, en lui expliquant que s’il ne rentrait pas dans ses fonds, il serait ruiné, lui aussi. Et il lui rappela qu’il tenait les comptes de tous les habitants, qu’il était chargé de noter toutes les transactions, tous les salaires, d’ouvrir des crédits aux entreprises et que, par conséquent, plus rien ne pourrait fonctionner s’il devait se déclarer en faillite. Pour l’éviter, il fallait donc qu’au nom de la commune, le Maire emprunte la somme nécessaire et la lui remette.

Ainsi pris en otage, par peur du désastre, c’est ce que fit le Maire. Et il remit l’argent au banquier, qui, soit dit en passant, se trouvait être son ami intime et premier adjoint. Mais celui-ci, après avoir rétabli sa trésorerie, ne traça pas pour autant un trait sur les dettes des villageois envers lui, ni sur celles de la commune. Tous se trouvèrent surendettés

Voyant sa note en passe d’être dégradée, donc de se voir obligée de payer des intérêts à des taux encore plus élevés, la commune demanda l’aide des communes voisines. Hélas, ces dernières lui répondirent qu’étant confrontées aux mêmes infortunes, elles ne pouvaient absolument pas l’aider.

Alors, sur les conseils avisés et désintéressés du banquier, toutes décidèrent de réduire leurs dépenses : moins d’argent pour les écoles, pour les programmes sociaux, pour la voirie, pour la police municipale... On supprima des postes d’employés communaux, on repoussa l’âge de départ à la retraite, on baissa les salaires et on augmenta les impôts locaux.

Dans la campagne électorale qui suivit, le Maire se représenta. Disposant de beaucoup de moyens pour se faire entendre, il expliqua avec conviction que toutes ces mesures étaient inévitables, qu’il avait même fait preuve d’une parfaite aptitude à gouverner puisqu’il avait pris les bonnes mesures au bon moment. Et comme il promit de moraliser le commerce des ânes, il fut réélu (malgré un nombre étonnant abstentions et de bulletins blancs…)

On vient d’apprendre que le banquier et l’escroc sont frères. On les appelle les frères Marchés. Ils vivent maintenant sur une île des Bermudes, achetée à la sueur de leurs fronts. Très généreusement, ils ont promis de subventionner la prochaine campagne électorale du Maire sortant.

L’histoire n’est toutefois pas finie, puisqu’on ignore ce que vont faire les villageois.

Et vous, que feriez-vous à leur place ?


Texte inspiré d’une nouvelle de William Faulkner, Spotted Horses, de 1931