La crise est finie !

par  A. PRIME
Publication : janvier 1989
Mise en ligne : 19 mai 2009

C’est du moins ce qu’on pourrait croire à la lecture de nombreux articles et statistiques, à entendre certains discours : « L’économie française est en pleine santé » (1) ; « Parfum de sortie de crise » (1) ; « Les entreprises gorgées de bénéfices » (2) ; « Des bénéfices quadruplés en 1988 : UTA bombe le torse » (3) . Même cri de victoire dans tous les pays industrialisés. Mieux : « La Suisse s’inquiète de la faiblesse de son chômage » (4).
De fait, on pourrait supposer que les peuples sont satisfaits puisque partout, lors d’élections majeures, ils reconduisent les « droites » au pouvoir : RDA, Angleterre (3 fois), USA (3 fois), Israël, Canada... L’exception France n’est qu’un trompel’oeil, car, si Mitterrand a été réélu, c’est sans doute que la droite la plus bête du monde a occupé deux ans le devant de la scène en effet, en 1986, la cote du Président battait largement (22/23%) les plus mauvaises cotes atteintes par les présidents de la Ve.
A l’heure où Reagan va quitter le pouvoir, flotte partout dans le « Monde libre » un relent, ou un parfum, c’est selon, de reaganomie, cette « économie de l’offre », cet ultra-libéralisme dont le maître-mot est : déréglementation (Peu importe que cette doctrine ait engendré un individualisme, un égoïsme souvent sordide).
Cause ou coïncidence : l’économie capitaliste est à nouveau florissante. L’OCDE prévoit pour 1988 une expansion moyenne de 4% dans les pays industrialisés. Les entreprises ont retrouvé leurs marges d’avant 1973. Un expert international confiait à une journaliste du Monde (5) qu’il s’agissait d’un « boom digne des 30 glorieuses » (sic). Finalement le krach d’octobre 1987 a eu des résultats bénéfiques : comme nous l’avons analysé dans la Grande Relève de Mai, une partie des investissements boursiers a repris prudemment le chemin de l’industrie, même si c’est à coups de raids ou d’OPA « régulières. ».

Cependant - peut-être pour conjurer le sort, car une rechute est toujours possible - on n’ose pas trop crier « Victoire, la crise est finie. » Pour le moment, on respire un « parfum de sortie de crise. » L’économie des USA connait depuis 6 ans une prospérité continue. Le Japon et l’Allemagne et des NPI (nouveaux pays industriels) comme Taïwan, la Corée du Sud, Hong-Kong, Singapour n’ont cessé d’avoir depuis plusieurs années des balances commerciales hautement bénéficiaires. Et en Angleterre « tout baigne »... ou presque, (nous verrons cela le mois prochain).

On pourrait donc croire qu’après 15 ans de crise-mutation, les économies capitalistes s’éloignent de la crise et même que celle-ci est terminée. La crise économique, stricto sensu, après tout, peut-être, mais, si c’était le cas, comme une victoire militaire chèrement acquise, elle laisserait derrière elle des destructions effroyables : essentiellement une société duale, dont la plaie principale est le chômage, mais aussi la précarité et la déqualification du travail (6).

Autrement dit, à la fois partie intégrante et conséquence, la crise sociale demeure. Elle est impossible à résoudre dans le cadre d’une économie marchande. Elle continue à s’aggraver. Nous rejoignons, à ce stade de la crise, ce que nous avons toujours étudié et craint : une sortie à droite de la crise.

Mais alors, direzvous, quel espoir pour les gens de progrès, pour nous distributistes ?

Il n’est pas possible que la chape qui pèse chaque jour plus lourd sur des individus de plus en plus nombreux, exclus, malheureux, au nord comme au sud, ne provoque pas des craquements, un réveil. L’histoire des luttes, globalement victorieuses, des ouvriers ou des populations du Tiers-Monde, pour plus de bien-être ou de justice, témoigne que rien n’est jamais acquis, ce que peuvent croire les privilégiés, ni perdu, ce que peuvent craindre les défavorisés.

(1) EDJ 27 octobre 1988,
(2) Le Canard 16 novembre 1988,
(3) Le Monde 16 novembre 1988,
(4) Le Monde 16 novembre 1988.
Explication : la raréfaction des chômeurs risque de faire monter le prix de la maind’oeuvre.
(5) 20/21 novembre 1988,
(6) GR de novembre page 5 « Vers 50% de marginaux » : 51% des Français âgés de 18 à 24 ans sont dans ce cas.