La faim, pourquoi ?

par  R. JULLIEN
Publication : novembre 1985
Mise en ligne : 16 mars 2009

Ce livre de François de Ravignan essaie d’expliquer pourquoi non seulement la faim ne disparait pas de notre planète, mais au contraire elle ne cesse de croître. Et ceci malgré toutes les bonnes volontés locales, nationales et internationales.
Ces interventions, sans être obligatoirement un échec pour les populations locales, sont un échec global. L’auteur explique dans un grand exposé que la cause de la faim n’est ni la surpopulation, ni les carences de l’agriculture, ni le manque d’instruction, ni les « mentalités de ces peuples », ni les cultures de rentes, ni l’insuffisance des financements, ni toutes ces raisons réunies. L’une des vraies causes de la faim c’est la maladie du travail. Il écrit (p. 31) : « Plus près peut-être de nos préoccupations économique immédiates est le fait que notre système économique occidental ne peut vivre et, en particulier tendre au plein emploi s’il cesse de se déployer sur les marchés extérieurs. Dans l’atmosphère de concurrence qui est la sienne, on cherche constamment, par le progrès technique, à accroître la productivité du travail...
Nos experts économistes nous parlent volontiers des « immenses marchés potentiels du Tiers Monde » à travers lesquels notre croissance économique pourrait trouver, en se « redéployant  », le second souffle qui lui est nécessaire. Dans ce raisonnement, on oublie souvent qu’un « marché potentiel » n’est pas un marché pour qu’il y ait marché il faut que des gens non seulement aient des besoins à satisfaire, mais encore qu’ils soient solvables. Or, des gens qui n’ont pas assez à manger ne sont, par définition, pas solvables et s’ils sont de plus en plus nombreux, l’« immense marché potentiel » risque de devenir de moins en moins un marché réel ». On croirait lire Jacques Duboin.
Et il poursuit ainsi : « La croissance de la faim remet donc très directement en cause la continuité de notre développement économique. Elle est donc bien notre problème, que nous le voulions ou non, que nous en soyons ou non conscients ».
Comme malheureusement dans de nombreux livres, la critique est longue et complète mais les solutions sont très précaires. Pourtant il est passé très près de nos idées mais il s’est arrêté avant, faute d’imagination. Sous le titre de chapitre « Pourquoi ne pas se contenter de développer ce qui peut l’être ? », il écrit (pp. 69-71)
« ... Si en particulier il paraît tout à fait illusoire de fournir de l’emploi à tous, alors pourquoi ne pas se contenter de faire travailler ceux qui le peuvent ? Mais alors on essaiera d’employer des techniques ayant la plus grande efficience, de façon à produire au maximum et le plus vite possible. Par ailleurs, grâce au surplus dégagé, on pourra nourrir ceux qui n’ont pas assez, quand bien même ils ne travailleraient pas ». Et quelques lignes plus loin : « C’est bien sur cette question d’aide, ou de redistribution aux nécessiteux que s’éveille d’abord un doute sur la viabilité du système proposé. Force est bien de reconnaître que ce genre de transfert ne se fait pas dans le monde d’aujourd’hui de manière générale ni, lorsqu’ils ont lieu, de façon satisfaisante. Redistribuer une partie de la production aux oisifs augmente nécessairement les charges, ce qui ne va pas sans problèmes dans le régime de concurrence mondialisée qui est le nôtre. Comment imaginer qu’une économie puisse être viable avec 90 % de chômeurs secourus, alors qu’actuellement en France, 10 % seulement pèsent très lourd sur la gestion de notre système ? Ensuite, face à ceux qui fabriquent les biens nécessaires, les oisifs seraient des hommes sans voix. Le travail n’est pas seulement le moyen de fabriquer ce que l’on consomme. Il est aussi un pouvoir sur ce que l’on crée et qui n’a pas de travail n’a nécessairement pas de pouvoir. C’est pourquoi prétendre qu’il puisse exister un développement pour tous, sans que soit résolu le problème social du travail de tous est se faire illusion ».
S’il situe bien le problème il a du mai effectivement à en sortir. Dans un chapitre suivant (pp. 52-54) : « Pourquoi ne crée-t-on pas suffisamment d’emplois ? », l’auteur déplore que l’usine qui fabrique des houes au Rwanda produise pour tout le pays le nombre d’outils nécessaires avec 90 ouvriers seulement, alors que, d’une manière artisanale, 50 forgerons en font 135 fois moins. Pour l’auteur, il est absolument vital que les gens travaillent, alors qu’il suffit qu’ils aient des revenus pour pouvoir « manger et consommer ».

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Dans le contexte actuel et avec les diverses polémiques sur le problème de l’aide alimentaire pour le Tiers Monde, ce livre permet de resituer les différentes tentatives déjà effectuées. Et permet également de nous confirmer, si cela était nécessaire encore, qu’une fois de plus ce problème international a une possible solution dans le changement de notre vie. sociale et économique vers moins de profit et vers plus d’humanisme.