La fin de la faim : la révolution bleue

par  P. SIMON
Publication : mars 1980
Mise en ligne : 22 septembre 2008

ALORS que le monde s’interroge sur l’avenir de la paix et que des nouvelles alarmistes circulent un peu partout, relançant l’inquiétude et la spéculation sur le napoléon, les usines d’armement tournent à plein et le président Carter demande au Congrès d’augmenter considérablement les crédits militaires. Bonnes nouvelles pour les marchands de canons. Nous acheminerions-nous vers une nouvelle Der des Der ? Faut-il donc encore une fois désespérer des hommes ?

Au milieu de ces bruits de bottes et de tiroirs- caisses qu’on ouvre et qu’on referme, quelques glouglous plus sympathiques nous parviennent des rivages de l’Atlantique et d’ailleurs. Ils sont produits par les millions de bulles qui viennent crever à la surface des eaux où on élève maintenant des poissons et autres créatures marines comestibles.

Le 2 juin 1976 s’est tenue à Kyoto (Japon) , sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, une Conférence technique sur l’aquaculture. Ses conclusions étaient qu’elle constituait un procédé particulièrement efficace d’accroître la couverture des besoins en protéines des hommes et qu’il fallait la favoriser de toutes les façons possibles. Où en sommes-nous quelques années plus tard ?

Comme nous l’explique le responsable des études marines à l’Université de Havaiï, le monde se trouve actuellement dans une situation comparable à celle où il se trouvait au 12e siècle. A cette époque, les protéines fournies par la viande faisaient cruellement défaut puisqu’elles provenaient essentiellement du produit de la chasse. Aujourd’hui nous sommes presque à court de protéines d’origine marine, comme le montrent les « guerres » que se livrent les pêcheurs, guerre de la morue, du hareng, du homard, etc. Globalement, le monde a faim et les ressources que lui offre la mer déclinent rapidement à la suite de l’exploitation brutale et irréfléchie qui en est faite.

Heureusement, l’aquaculture semble tenir ses promesses et de nombreux pays y ont recours plus ou moins largement. On souhaiterait tout naturellement que les nations les moins favorisées pour l’agriculture ou l’élevage soient celles qui en profitent le plus. Comme toujours, cependant, ce sont celles qui possèdent le plus de moyens en hommes et en matériel qui progressent le plus rapidement. Rien d’étonnant, donc, à ce que nous nous tournions d’abord vers les Etats-Unis d’où nous viennent des nouvelles intéressantes.

Pour « cultiver » le poisson, il n’est pas nécessaire pour un pays d’avoir des côtes. il faut, bien sûr, avoir de l’eau, et les fleuves, les lacs, les étangs et les réservoirs peuvent très bien faire l’affaire. C’est ainsi que des pays comme la Chine, la Tchécoslovaquie, la Pologne, l’URSS et le Japon se sont lancés dans l’entreprise couvrant ainsi près de 40 % de leurs besoins, et se situant devant les Etats-Unis.

La « révolution bleue », ainsi que certains l’appellent, un peu prématurément, peut-être, est en passe de sauver de la famine des régions entières du globe. Les protéines qu’elle va fournir sont même de meilleure qualité que celles que nous fournissent veaux, vaches, cochons et couvées car elles sont moins grasses, donc meilleures pour la santé, et mieux assimilées par l’organisme.

Un autre avantage est la préservation des espèces qu’un dépeuplement systématique des océans au moyen de chaluts travaillant à grande profondeur risque fort d’entraîner. Selon l’Organisation des Nations Unies, les effets de la pêche ont déjà pratiquement atteint le seuil tolérable.

Pour prouver l’utilité de cette nouvelle industrie, les chercheurs avancent plusieurs arguments. Par exemple, les économies d’énergie. Les bateaux de pêche consomment des tonnes de mazout pour un résultat de plus en plus aléatoire. L’aquaculture n’impose aucun déplacement et ne brûle pas de carburant. Deuxièmement, les rendements peuvent être très élevés puisque, sur une même surface, on produit, en poids, mille fois plus de moules que de boeuf. D’où un prix de revient moindre. L’aquaculture peut également permettre d’utiliser les eaux tièdes rejetées par les centrales nucléaires pour élever, dans des conditions de température idéale, des homards, par exemple, qui vont atteindre ainsi en dix-huit mois le poids qu’ils n’auraient atteint qu’en cinq à sept ans dans un océan froid.

A cet endroit, hélas, on voit poindre l’oreille du profit. A quand les poissons élevés en espace restreint privés de mouvement et gavés à heures fixes à la farine... de boeuf ou de porc ? Bientôt, peut-être, le brochet n’aura pas plus de goût que le poulet. Mais on n’en est pas encore vraiment là. Réjouissons-nous de voir des hommes travailler à nourrir leurs compatriotes et ne crachons pas dans notre soupe... de poissons.