La fleur au fusil

par  B. VAUDOUR-FAGUET
Mise en ligne : 31 mai 2009

Dans nos démocraties (évoluées) la guerre commence toujours par la prononciation solennelle d’une rhétorique euphorisante, glorieuse et bien déterminée. C’est la posture médiatique privilégiée des dirigeants élus de la majorité qui adoptent volontiers, dans ces moments, un ton emphatique et boursouflé. Les propos d’un Président de la République, quand ils accompagnent le processus militaire initial (départ des troupes) ont un impact essentiel sur la vie du pays. Les mots, les vocabulaires choisis, doivent être “ajustés ” avec une précision mécanique aux circonstances les plus graves. Pourquoi ? — Parce qu’il convient de créer une tension mentale (morale) capable d’encourager, de stimuler, les intervenants de cette “aventure” (soldats, citoyens, parents). Un “souffle” patriotique doit apparaître afin de faire oublier, afin d’atténuer, le sentiment de trouble, d’inquiétude, inhérent à ce type d’option armée.

D’où le recours systématique aux nobles valeurs : celles qui vont exalter la Nation entière dans son engagement, celles qui vont favoriser un courant de soutien au drapeau. Dans ce genre d’évocation, inutile de citer la fraternité ou la solidarité ou le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ! Non ! C’est la liberté qui s’avère être le meilleur outil idéologique pour appuyer énergiquement la manœuvre guerrière. La liberté… signe de ralliement des démocrates et des humanistes, thème exemplaire qui se plie à toutes les contorsions acrobatiques, à toutes les démonstrations les plus tordues ou les plus vicieuses… tant son rayon d’action est large, modifiable à souhait !

Observons au passage que les dictatures n’éprouvent nullement ce genre de scrupule verbal ; elles ne justifient jamais devant les opinions publiques leurs velléités répressives (soit pour mater une minorité rebelle, soit pour rectifier un tracé de frontière). Dans un régime autoritaire le “coup de force” est naturel, il est le prolongement logique, génétique, d’une volonté étatique non discutée. Agressivité et vindicte règnent en maître au cœur d’un État “fermé” ; les foules, privées d’expression électorale autonome, sont conditionnées au bellicisme par le biais d’une atmosphère policière obsidionale composée de ressentiments, d’hostilités, d’animosités lourdes. En somme, des populations soumises ne se choquent pas au début d’une conquête de type colonial ou impérial, d’autant qu’elles ont peu de chances techniques d’en critiquer la forme ou le fond.

 On distille de la haine ; on distille du mépris.

Mais revenons un instant sur cette instrumentalisation de la liberté comme outil classique destiné à légitimer l’usage des armes. Ceux qui emploient cette sémantique savent d’instinct que la démarche visée à travers une “occupation” ou une “pacification” risque bien d’être hasardeuse, perverse, voire odieuse. C’est un cheminement compliqué (cf. l’Afghanistan) qui serpente au milieu des victimes, des blessés, des souffrances imprévues, des explosions inattendues, des colères, des interrogations cruciales. Les leaders d’une démocratie ont besoin de montrer beaucoup de tact, de la séduction, pour rendre crédible la mobilisation. Laquelle mobilisation est déclarée libératrice au cours des premiers affrontements… et peut ensuite se révéler liberticide après la fréquentation des brutalités ou des épisodes violents. Mieux vaut chanter les louanges de la dignité… avant que les médias retentissent de rumeurs gênantes ou d’incidents qui ont le profil du déshonneur.

La guerre est une séquence chronologique qui plonge une société dans l’inhumain. Dans l’inhumanité provisoire (par essence elle est une régression dans les ténèbres). On va tuer ; on va se faire tuer. On distille de la haine ; on distille du mépris. Les envies de meurtre se répandent ; le désir de comprendre se réduit. Ces considérations grossières, cyniques, carrées, sont poliment évitées parce qu’elles feraient frémir le grand public. Le choc du réel (du vrai) est pudiquement dissimulé grâce à des fumées mensongères distribuées dans les nuages de la haute atmosphère (de la haute politique).

 Le civilisé en reître ou en centurion

Les régiments qui décollent de métropole pour Kaboul ne sont pas barbares a priori : ils risquent de le devenir (si la guerre dure, si les erreurs tactiques se multiplient, si les attaques sont dommageables…). À la télévision, dans la presse, autour des assemblées, il est capital d’honorer le courage, le sacrifice, l’abnégation de ces hommes. Ces vertus sont célébrées avec juste raison ; elles campent dans les têtes, bien en place, bien calées dans les préliminaires de l’action. C’est un “bagage” philosophique conforme à nos idéaux républicains. On veut “penser” l’univers selon des critères d’intégrité, de souveraineté, de respect absolu des personnes.

Mais les péripéties du terrain sont ingrates. Elles sont imprévisibles, parfois scélérates. Elles sont à même de transformer notre civilisé en reître ou en centurion. La ligne droite d’une conviction (énoncée depuis un podium) va avoir du mal à garder le cap au contact des cruautés jaillissant des entrailles de cette montagne où l’on s’accroche à l’arme lourde… Bombardements “ciblés”, opérations nocturnes, villages “nettoyés”, incendies occasionnels, destructions préventives, exécutions arbitraires… La panoplie criminelle de toutes les armées en campagne qui “séjournent” en territoire ennemi offre d’inquiétantes similitudes (cf le Vietnam, l’Algérie, la Tchétchénie). Les messages humanistes les plus volontaristes se diluent en miettes de néant quand les patrouilles de nuit, fourbues, lasses, hallucinées, posent leurs sacs à dos au bord d’une route ponctuée de flaques de sang…

L’escalade vertigineuse des angoisses refoulées, des peurs terribles, des vengeances les plus sombres, toute cette accumulation de pulsions entraîne des confusions dans les comportements. En particulier cette misérable hésitation entre la notion d’insurgés (à combattre) et la notion de paysans (à laisser en paix). La distinction réclame du doigté ! Dans la précipitation d’un affrontement bref, dense, le mélange des situations déclenche le drame…

Les grandeurs théoriques de la démocratie se fracassent le crâne sur le chaos des répressions qui vont de villages en villages dérouler des spirales d’âcreté venimeuse. Les modèles idylliques (manichéens et irrigués par la pureté métaphysique) s’éparpillent en grincements sinistres… Les tirs de mitrailleuses mettent un terme à tous les idéaux.

 Méditer sur des récits d’épouvante

D’autant que sur place, là-bas, la domination colonialiste “fabrique” ses propres adversaires. Chaque sortie de chars engendre des tensions féroces qui se convertissent en recrutement de candidats maquisards. Les commandants qui dirigent l’insurrection n’ont qu’à patienter un peu entre deux pitons de montagnes : cachés au milieu de leur aridité caillouteuse ils seront vite rejoints par des individus bafoués dans leur identité, écrasés par des occupants hostiles. Les Européens, les Américains, en dépit de leur supériorité matérielle et technologique, ne représentent que des imposteurs de passage. Ils se rendent possesseurs d’un sol qui ne leur appartient pas. Comment ne pas voir le malaise ? Le fantasme fondamentaliste, même s’il est nourri par des aberrations irrationnelles, même s’il combine l’archaïsme à l’abêtissement, ne peut être dominé (et combattu) par un déferlement de missiles, de gens casqués et bottés.

Nous aurons, hélas !, l’occasion de tirer les leçons de cet aveuglement sommaire. Notre “présence” est subie par ces populations : toutes nos considérations diplomatiques, anti-terroristes, ne pèsent pas lourd face à ce refus catégorique. La leçon en question sera une méditation sur des récits d’épouvante qui vont nous parvenir de cette zone, des cadavres mutilés, des pièges sournois, des embuscades tendues alors qu’on ne s’y prépare pas… Ces vérités nues et douloureuses vont “ouvrir les yeux” de nos concitoyens, trop insouciants sur l’avenir du problème, ces concitoyens qui se bercent d’illusions “arrangées” par des élus plus habiles que perspicaces. Le doute germera dans les intelligences. L’héroïsme sera remisé dans les placards aux souvenirs.

Le désert Afghan, constellé de taches rouges à l’aube des petits matins, a déjà fait couler trop d’amères désespérances. Sous peu la réflexion, la parole, la sagesse et la clairvoyance vont reprendre le dessus. Canons et hélicoptères nous mènent dans un four, dans un labyrinthe sans futur.

Il faudra alors réinventer des solutions politiques négociées, — aussi courageuses que les affrontements interminables que nous conduisons. Notre démocratie retrouvera dans cette trajectoire sa vraie inspiration, sa vraie nature et sa véritable vocation internationale. D’ici là combien d’innocents auront été martyrisés ?


Corrigé d’après l’erratum paru dans le N°1099.