La force des mots

par  G. RACHMUHL
Mise en ligne : 30 mai 2009

« Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que du vent ». C’est par ces mots très actuels de George Orwell (bien qu’écrits il y a plus de 50 ans) qu’Alain Bihr commence son livre [1] La Novlangue Néolibérale. Il y traite en profondeur un certain nombre de mots et d’expressions qui sont employés quasi systématiquement dans tous les discours de ceux qui nous dirigent et font partie de la novlangue néolibérale.

Citons par exemple : les charges sociales, la flexibilité, l’insécurité, le marché, la propriété, la dette publique.

Ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant, c’est l’étude approfondie que l’auteur fait de chacun des termes qu’il cite. Il ne se satisfait pas d’une simple explication de la terminologie employée. Il analyse en profondeur le concept, en se basant le plus souvent sur une analyse marxiste, et il en déduit les conséquences idéologiques qu’en tirent les néolibéraux pour formater les esprits à leur volonté. C’est pourquoi, en 194 pages de texte, il ne décline que 18 expressions de cette “langue” qui en comporte en fait beaucoup d’autres, mais, probablement, pour cet auteur, moins essentielles.

Prenons l’exemple de la dette publique. Alors que la novlangue cherche à nous culpabiliser individuellement, nous qui, vivant au-dessus de nos moyens, allons léguer à nos enfants le soin de rembourser des sommes importantes, l’auteur écrit : « L’État n’est pas endetté comme l’est un ménage, parce que son train de vie excède ses recettes, il est endetté parce qu’il a décidé de restreindre ses recettes pour des raisons essentiellement politiques. En somme, la dette publique est un pur artefact » et il montre plus loin que cette dette publique est un double cadeau fait par l’État à la bourgeoisie aujourd’hui.

Chaque expression est démontée, démystifiée en quelque sorte. Il en est ainsi de la propriété : la novlangue fait volontairement la confusion entre propriété individuelle et propriété collective, ce qui permet, en fait, que « l’appropriation par une minorité (la classe capitaliste) des moyens sociaux de production a pour conséquence inéluctable la dépossession de l’immense majorité des membres de la société … Exemple qui consiste à exalter une forme de propriété qui repose sur l’expropriation de la majeure partie de l’humanité, synonyme pour une fraction importante d’entre elle de pauvreté,… en définitive d’absence pour elle de toute forme de propriété. »

Ce qui est important dans cet essai, c’est qu’il démontre que, par la terminologie utilisée, toute une idéologie se diffuse subrepticement, tant dans la forme que dans le fond. En forçant l’utilisation de ces termes dans les discours quotidiens, on fait pénétrer cette idéologie dans nos cerveaux. La preuve : même les acteurs qui se battent contre l’emprise du néolibéralisme utilisent cette novlangue pour s’exprimer et se faire comprendre, sans la dénoncer, minimisant ainsi la forme du langage par rapport au fond, et se plaçant du même coup sur le terrain idéologique où leurs adversaires ont souhaité les conduire.

Ils ne se rendent pas compte qu’en manquant de rigueur dans l’utilisation du langage, ils partent avec un handicap important dans la confrontation des idées.


[1Cahiers libres, Editions Page Deux, 2007.