La guerre au vivant ?

par  D. FERNANDEZ
Publication : décembre 2001
Mise en ligne : 30 août 2008

L’argent est, selon le vieil adage “le nerf de la guerre”. La guerre au vivant, que J-P Berlan décrit dans son ouvrage Guerre au vivant : OGM et mystifications scientifiques [1] n’échappe pas à la règle. L’origine de ce conflit se résume en un axiome économique simple « on ne peut vendre à quiconque ce qu’il produit ou ce dont il dispose déjà à satiété ». Et son corollaire : comment vendre des semences chaque année à un paysan dont le rôle est de reproduire la vie, et qui dispose d’un stock de graines après chaque récolte ?

Le problème s’est posé à partir du XIXème siècle, au moment où en Angleterre les gentilhommes-agriculteurs sont devenus des sélectionneurs professionnels. La première bataille de cette guerre qui durera jusqu’à nos jours a été gagnée par le Major Hallett. Ce dernier découvre vers 1860 une nouvelle “méthode de sélection” qui incite les paysans à racheter des semences chaque année. En effet, les semences sélectionnées par Hallett ne seraient plus capables de transmettre aux générations suivantes leurs caractéristiques agro-nomiques. Les fondements scientifiques de cette méthode seront invalidés au début du XXème siècle : il aura donc fallu 40 ans aux scientifiques pour redécouvrir que les plantes transmettent de génération en génération leurs caractères agronomiques !

La seconde bataille démarre au début du XXème siècle, quand deux biologistes américains inventent la méthode des hybrides pour la sélection du maïs. Il s’agit une fois de plus d’une mystification scientifique (à l’insu des chercheurs, mais le résultat est là !). En deux mots : le maïs est une plante à fécondation croisée, quand elle est “auto-fécondée” on obtient un effet de “dépression consanguine”. Mais en croisant deux lignées consanguines différentes, on obtient des semences donnant de beaux résultats… Malheureu-sement, si un agriculteur utilise ces semences, récolte, puis sème une seconde génération, il obtient des résultats déplorables. Une fois encore, il va lui falloir racheter des semences hybrides chaque année. Cette technique est devenue la référence au cours du XXème siècle, bien que ses bases scientifiques aient été remises en cause très rapidement.

Mais ces vieilles méthodes d’appropriation du vivant sont désormais obsolètes. La dernière bataille de la guerre au vivant fait rage, les géants des sciences de la vie étrennent leurs nouvelles armes : les OGM et les brevets. C’est vrai, le désormais célèbre Terminator [2] (méthode permettant d’obtenir des graines stériles) a coûté cher à Monsanto en terme d’image : cette transnationale a été obligée de renoncer à son nouveau “miracle” scientifique. On peut vouloir la mainmise sur l’agriculture mondiale, mais tout de même pas de façon aussi grossière ! Car il s’agit d’imposer les plantes transgéniques comme révolution scientifique mondiale, pour le bien de tous, et à l’encontre d’une poignée d’illuminés rétrogrades.

Avec les brevets, la guerre change d’allure : il ne s’a-git pas de stériliser les êtres vivants mais tout simplement d’interdire au paysan de resemer ses graines. Car le programme génétique que contient les semences ne lui appartient plus, il ne peut l’utiliser que sous licence. La base de l’information transmise de génération en génération, le gène lui-même, est désormais la propriété du cartel agro-chimique. En Amérique du Nord, Monsanto traque les agriculteurs pirates, comme on poursuit les pirates informatiques, et n’hésite pas à faire appel à une agence de détectives privée et à des numéros de téléphone verts dédiés à la délation… La guerre contre le vivant se durcit, et comme tout conflit, on doit déplorer quelques dommages collatéraux. Ils ont pour nom Santé Publique, ou Environnement…

Si cet ouvrage, coordonné par J-P Berlan nous met en garde contre les dangers très actuels des dernières trouvailles des industriels des sciences de la vie (OGM et brevets), il serait trop long de les aborder dans cet article. Comme toute note de lecture, celle-ci revêt un caractère forcément arbitraire. Le principal enseignement de cet ouvrage est, selon moi, la mise en pers-pective historique de la bataille menée actuellement par les multinationales agro-pharmaceutiques. Même si elle met en jeu de nouvelles technologies, elle n’est que la suite logique d’un mouvement amorcé au milieu du XIXe siècle. Il est important de noter que les scientifiques ont, souvent par aveuglement, aidé les puissants à s’accaparer le vivant, au lieu de faire acte de résistance. Leur aide a toujours pris la même forme : faire passer pour des prouesses techniques des méthodes qui ont pour but essentiel d’enlever au paysan son droit à reproduire la vie pour nourrir les humains.

Pourtant, les chemins vers la paix existent, qu’il s’agisse de l’agriculture paysanne, biologique, biodynamique ou “raisonnée”. Les progrès des sciences agronomiques classiques, élégantes mais peu spectaculaires, sont malheureusement moins valo-risés que les solutions toutes faites et inadaptées issues des biotechnologies.

En guise de conclusion, on peut rappeler cette image évoquée par J-P Berlan : peut-on imaginer une société dans laquelle les marchands de chandelles forceraient les individus à rester cloîtrés, les volets fermés, sous prétexte que l’existence du soleil met en danger leurs profits ? Difficile d’imaginer une pareille absurdité et pourtant c’est bien ce que nous préparent les géants de l’agro-pharmacie, avec l’appui d’une grande partie de la communauté scientifique.


[1éditeur Agone, BP 2326 13213 Marseille cédex 02, collection Contre-feux, 2001.

[2Voir GR N° 987 (avril 1999), p.8 “La leçon du Terminator“.