La mission historique de l’Europe

par  J. MALRIEU
Publication : juin 1982
Mise en ligne : 27 janvier 2009

SI le mouvement pacifique se borne à dénoncer la course aux armements et à refuser l’implantation des missiles américains en Europe, alors il n’est qu’une démission , il ne fait qu’exprimer l’angoisse des hommes devant la montée des périls, sans lui donner de réponse.
Si au contraire, comme nous le soutenons, il prend et fait prendre conscience que l’établissement de la paix passe par l’abolition de la société marchande et l’instauration de nouveaux rapports économiques entre les individus et les peuples, alors il joue un rôle positif, alors il remplit une mission historique.
Je viens de lire un remarquable article de Pierre Hassner dans le n°  d’avril de la revue « Esprit » « Le deuil sied à l’Europe » A l’hypothèse d’une Europe unilatéralement désarmée et neutraliste où il voit, non sans raison, une prime à l’agression, il oppose une perspective assez proche de la nôtre « A l’équilibre américano-soviétique, elle voudrait substituer, non le vide d’une Allemagne et d’une Europe dénucléarisée et neutralisée, mais le plein d’une défense européenne unie et éventuellement nucléaire qui pourrait garantir sa propre autonomie par rapport aux deux Grands et exercer une attraction sur l’Europe de l’Est. » Il ne récuse pas toutefois une politique moins ambitieuse, comme l’Ostpolitk de W. Brandt, qui sans remettre en cause la structure actuelle de l’ordre mondial, s’efforcerait de diminuer la tension entre les deux blocs et d’obtenir la réduction simultanée de leurs armements. C’est ce qu’il appelle la finlandisation réciproque de l’Europe de l’Est et de l’Ouest. Pour lui, la solution la plus satisfaisante consisterait à combiner les deux perspectives, la finlandisation réciproque s’appuyant sur la constitution d’une Europe autonome, maîtresse de ses destinées, déconnectée de l’Alliance Atlantique et se donnant les moyens de faire échec aux visées .expansionnistes de l’URSS.
 ;L’auteur ne se dissimule pas les difficultés d’une telle entreprise dans les conditions actuelles de l’Europe en proie à la crise économique et aux divisions intestines. A partir de là son analyse tourne court. C’est là que nous prenons le relais.
Nous disons que l’Europe des marchands agonise. L’unité politique de l’Europe, dans le cadre du capitalisme, n’a jamais été qu’une utopie fallacieuse. Elle est aujourd’hui d’autant plus irréalisable que le système marchand est en train de s’effondrer en suractivant les antagonismes.
Ce qu’il faut, ce n’est pas essayer de le replâtrer comme s’y emploient les sociaux-démocrates de tous bords, à commencer par nos « socialistes » français. Ceux qui ont encore des illusions sur la portée des solutions réformistes devraient lire l’article de Michel Beaud « Des compromis nationaux au compromis mondial » paru dans « le Monde diplomatique  » de septembre 1981. Le professeur Beaud mange allègrement le morceau. Après avoir invoqué Olaf Palme (« Nous autres socialistes, nous vivons dans une certaine symbiose avec le capitalisme. La crise actuelle du capitalisme est en même temps la crise de la société industrielle. Notre tâche est de la sauver.  »), le Pr. Beaud nous expose avec ingénuité la stratégie « socialiste » : primo : la négociation d’un compromis à l’échelle mondiale entre les classes dirigeantes et les forces du travail est à l’ordre du jour ; secundo : ce compromis n’est réalisable que dans une économie en expansion ; tertio : c’est encore ce bon vieux capitalisme qui est le mieux à même d’assurer cette expansion. C.Q.F.D. C’est en gros le discours que l’on retrouve dans le rapport de la commission Brandt sur le Dialogue Nord-Sud ou le fumeux projet du ministre Cheysson sur la relance planétaire. Voilà la camelote que ces aimables imposteurs veulent nous refiler sous le label du « Nouvel Ordre Economique mondial ». La conclusion du Pr. Beaud ne laisse place à aucune ambiguïté  : « Aujourd’hui, les social - démocraties d’Europe sont obligées de rechercher les conditions d’un meilleur fonctionnement des capitalismes européens... ». Après ça, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle.
Il ne faut donc pas s’étonner si toutes les solutions préconisées par la gauche gouvernementale pour sortir de la crise se ramènent en définitive à la vieille recette de la droite classique  : soyons plus compétitifs. C’est la rengaine que l’on nous ressert inlassablement, de Debré à Delors, de Barre à Rocard, de Priouret à André Fontaine. Comme si ce n’était pas précisément parce que chaque pays et chaque entreprise s’efforce d’être plus compétitif que ses concurrents que le monde court à la catastrophe.
Mais allez faire comprendre cela à des cerveaux omnubilés par les dogmes du libre-échange et les thèses de Milton Friedman, incapables de voir que les politiques d’austérité au niveau de chaque Etat ne font qu’aggraver la crise au plan global, en réduisant les débouchés. Logique aberrante à laquelle les travailleurs eux-mêmes ne sont pas insensibles comme le montre l’exemple des syndicats américains et japonais acceptant des réductions de salaires pour sauver leur emploi. La classe ouvrière n’en a jamais fini de capituler devant les impératifs de la société de compétition.
A cette politique absurde, sans autre issue que l’intensification de l’exploitation et du chômage, nous opposons une politique «  alternative » qui vise à rompre avec la logique mortelle du marché. Politique alternative dont Jacques Duboin est un des pionniers incontestables. C’est ce courant « alternatif » qui rejette à la fois le « modèle » capitaliste et le « modèle » du collectivisme bureaucratique, considérés comme de simples variantes du système marchand (ni Jungle, ni Goulag), qui est en train d’émerger en Allemagne Occidentale, si l’on en croit la radioscopie de Joseph Rovan publiée dans le n° d’« Esprit » d’avril 82. Radioscopie d’autant plus éclairante que son auteur est loin de souscrire à toutes les idées contestataires qu’il voit surgir du sol germanique « Nous sommes en présence d’un phénomène politique et moral puissant qui met en cause à la fois l’engagement de l’Allemagne occidentale dans les alliances et ancrages extérieurs, et les structures de la société, libérales, capitalistes, élaborées depuis la guerre... Il s’agit d’un mouvement à la fois pacifiste, neutraliste et - ce néologisme s’impose face à une réalité nouvelle - « alternativiste  ». Il est à la fois politique, moral et même religieux ou para-religieux. Il ébranle profondément un nombre croissant d’esprits, notamment parmi les jeunes, et il laisse sans voix, sans réaction, sans idées claires quant aux ripostes possibles, les majorités et leurs représentants. »
Le parti social-démocrate d’Helmut Schmidt est le plus contaminé par la nouvelle opposition, mais elle s’infiltre aussi dans les rangs de la C.D.U. et déborde en Allemagne de l’Est. J. Rovan nous apporte des informations précieuses et cite un nom qu’il faudra retenir : « L’opposition de gauche au sein du S.P.D. a aujourd’hui un porte-parole qui sera peut-être demain un nouveau chef pour le parti tout entier et qui est déjà l’homme dans lequel se reconnaissent la plupart des contestataires, ennemis du réarmement-rattrapage, de l’énergie atomique, de la course aux armements, partisans de l’aide au tiers-monde. Cet homme, c’est EHRARD EPPLER, naguère ministre fédéral du Développement, ancien président du S.P.D. de Bade-Wurgtemberg, un protestant austère et militant... EPPLER n’est pas un agitateur extrémiste, c’est un homme politique qui propose une alternative sérieuse, dans la ligne des préférences de la jeunesse, politique qui peut très rapidement devenir majoritaire au sein de la social-démocratie, avec ses connotations religieuses (on parle souvent à présent d’une politique tirée du Sermon sur la montagne), pacifistes et écologiques. Nous prenons acte en observant que la référence à l’Ecriture Sainte en vaut beaucoup d’autres. Cette synthèse des courants religieux, pacifiste et écologique en train de s’opérer en Allemagne, sous la houlette d’Ehrard Eppler, pourrait bien être le tiercé gagnant des prochaines décennies.
Lucide, allergique aux emballements, J. Rovan porte un regard clinique sur une situation mouvante comme les sables du même nom : «  Les structures officielles, écrit-il, voient peu à peu le sol se retirer sous leurs pieds. La République fédérale fondée en 1949, modèle triomphaliste de l’économie sociale de marché et de -la concertation entre partenaires sociaux, alliée fidèle et exemplaire dans le cadre de l’Alliance Atlantique est peut-être en train de se décomposer... ». Cette déstabilisation de la R.F.A. inquiète Rovan ; il craint qu’elle ne favorise les desseins de l’Union Soviétique. Mais il observe que la décomposition atteint également l’Europe Orientale. Le colosse de l’Est a lui aussi des pieds d’argile.

Notre destin se joue...

Nous sommes entrés de toute évidence dans une ère de turbulence dont tout peut sortir, le pire comme le meilleur.
Je voudrais, en guise de conclusion, laisser la parole à un des observateurs les plus aigus de notre époque. C’est un extrait de « L’Esprit du Temps » d’Edgar Morin : « Le destin de l’humanité oscille entre deux possibilités, plausibles et improbables. La première, pouvant aller jusqu’à un quasi-anéantissement atomique est celle de la régression généralisée. La seconde possibilité extrême serait un progrès décisif : la constitution d’une métasociété qui s’articulerait de la relation interpersonnelle à la fédération internationale : une révolution aussi considérable - il s’agirait en fait d’une nouvelle naissance de l’Humanité
est malheureusement non probable pour ce siècle. Entre ces deux pôles antagonistes, se situe la zone intermédiaire diversement et instablement progressive et régressive... Sommes-nous au début d’une ère nouvelle, de la vraie grande révolution qui supprimerait les rapports d’exploitation entre les hommes ? Ou bien le communisme d’appareil qui prétend incarner et forger cette révolution, ne constitue-t-il pas la médiévalisation et la régression en un âge de fer, de l’idée de révolution ? N’est-ce pas la réaction qui noyaute aujourd’hui la révolution, de même que le christianisme fut noyauté par le catholicisme pendant deux millénaires ? Tout cela nous contraint à reposer jusque dans ses principes, la problématique de la révolution culturelle qui doit contribuer à réinterroger et à réformer l’idée de révolution... La culture, en tant qu’ensemble de principes, de normes, de règles, apparaît comme « l’infratexture générative  » de nos sociétés qui oriente, donne forme à la vie quotidienne. à nos existences... L’idée d’une révolution au niveau de la prise du pouvoir, des rapports de production, des structures juridiques de propriété apparaît radicalement insuffisante  : nous savons désormais que l’exploitation et la domination renaissent souvent plus fort encore après l’arasement, puisqu’on n’a pas révolutionné les structures génératives. Par conséquent, le vrai changement doit s’opérer au niveau génératif, dans les profondeurs paradigmatiques où s’effectuent les contrôles de l’existence. »
Est-il besoin de souligner qu’avec Edgar Morin, nous sommes aux antipodes de la vision marxiste de l’Histoire ? Comme l’a dit un autre transfuge du marxisme, Roger Garaudy : « L’Histoire pose les problèmes, ce sont les prophètes qui donnent les réponses. »
Les réponses concrètes, institutionnelles aux problèmes de la fin du 2e millénaire sont encore imprévisibles. Mais il n’y a aucun doute qu’elles se situeront dans la direction qu’indique le mouvement pacifiste et alternatif actuel. La double certitude qu’exprime ce mouvement, c’est qu’en raison des pouvoirs techniques dont dispose aujourd’hui l’humanité, les procédures conflictuelles de la guerre et de l’économie marchande sont devenues incompatibles avec sa survie et qu’elles doivent être dépassées. C’est cela la mission historique de l’Europe : apporter au monde un nouveau « modèle » de société conviviale et non plus compétitive. Face au défi que lance à l’humanité les progrès de la science, la référence à Nietzsche ne nous paraît pas incongrue
« L’Homme est un animal qui doit être surmonté. »