La mutation en question

par  J. VANDEVILLE
Publication : octobre 1997
Mise en ligne : 17 août 2008

Dans nos numéros 967 et 968, Jean Vandeville a rappelé que le travail/emploi cédait progressivement la place au temps libre/temps vide et qu’il fallait de toute urgence proposer un modèle économique rationnel si nous voulions éviter à nos concitoyens les pires souffrances et à nos sociétés les pires désordres.

Il termine cette série d’articles en nous invitant à faire naître une société dégagée du totalitatisme marchand et dont la finalité est l’homme. En d’autres termes, “que faisons-nous, non pas dans la vie, mais de nos vies ?” [1]

 III - Du temps asservi au temps enrichi

O n peut s’interroger sur les raisons qui empêchent nos contemporains d’imaginer les outils de la transformation financière et économique, nécessaires pour opérer le passage vers une autre civilisation. Des siècles et des siècles de mise en jeu des mécanismes du troc et de l’échange (avec leurs corollaires l’inégalité et le profit) ont laissé dans l’esprit des hommes des traces qui mettront longtemps à être effacées. Nous en avons pour preuve les déclarations des plus audacieux d’entre eux : combien de fois avons-nous relevé, dans les conversations ou dans nos lectures, « qu’il faut mettre l’économie à sa place, au service de l’homme et non l’inverse » ?

Pour ceux-là, émettre ce vœu pieux est-ce inconscience, inconséquence ou escroquerie intellectuelle ?

Ces beaux esprits feignent-ils d’ignorer que l’humanité tout entière sera bientôt placée sous la double loi de la marchandise et de la finance car « tout est marchandise, y compris la vie des individus, dans un échange généralisé qui mêle les produits, les mentalités, les corps » [2], que « jamais dans l’histoire de l’humanité les sentiments exprimés par une seule rue (Wall Street) n’ont eu autant de pouvoir » [3], que, dans chaque nation, l’écart entre riches et pauvres ne cesse de croître en vertu d’une évolution irréversible, mettant définitivement à mal la notion de progrès pour tous, bafouant ainsi les valeurs humaines fondamentales d’égalité, de fraternité et même de liberté, que la Bourse explose de joie quand telle entreprise licencie des milliers de travailleurs, que les recettes du trafic de stupéfiants sont en augmentation constante et représentent actuellement 8% du commerce mondial [4], que cinq ans après le sommet de la Terre qui s’est tenu en juin 1992 à Rio, l’Assemblée extraordinaire de New-York n’a pu que constater l’incapacité à agir des divers gouvernements, que « le marché ne résorbe plus les déséquilibres mais qu’il les amplifie » [5] ? Faut-il rappeler à ceux qui s’ingénient à réclamer la mise en place de contre-pouvoirs au sein de l’économie de marché, que le marché ne connaît pas d’autres lois que les siennes, que le capital doit croître ou périr et que sa rentabilité prendra toujours le pas sur l’utile ? Et faut-il attendre, comme certains nous y invitent, que le développement de l’éducation de tous les citoyens accélère la prise de conscience d’une nécessaire modification du processus ? Si l’on doutait encore que l’école est, elle aussi, dans les griffes du marché, méditons ces quelques lignes tirées d’une publication de l’OCDE : « dans un contexte d’innovation technologique, de restructuration économique et de concurrence intensifiée, le système scolaire doit s’efforcer de raccourcir son temps de réponse en utilisant des formules plus souples que celles de la fonction publique » [6]. Comme le soulignait avec perspicacité Aragon, « la prime à l’ignorance n’est pas encore considérée comme un acquis démocratique, mais on y travaille ».

Où voulons-nous en venir ?

A ceci : Au moment même où toutes les conditions techniques sont réunies pour faire accéder l’humanité à un mieux-être physique et moral, nous hésitons à jeter aux orties la cause unique de notre souffrance commune : une économie de l’échange qui repose sur un contrat — j’échange mon emploi contre un revenu — et qui se révèle impuissant face à la disparition de l’un des termes du contrat (l’emploi), rendant impossible l’attribution à chacun d’un revenu. Que le profit continue à prospérer pour quelques individus grâce aux exportations de biens encore possibles, ou mieux grâce à la spéculation mondiale, et peu importe que la désorganisation des processus de production et de distribution occasionne des souffrances de plus en plus intolérables pour la majorité des citoyens.

A ceci également, peut-être plus grave à terme : Au moment même où le temps de loisir devient plus important que le temps de travail, rien n’est entrepris pour transformer le temps ainsi vidé de son contenu habituel (le travail) en un temps enrichi par une curiosité et une éducation de tous les instants. L’éclatement du temps de travail est à peine amorcé que dans le temps libéré apparaissent déjà les symptômes d’un vide existentiel, renforcés par la perspective de la semaine de travail de quatre jours, puis de trois jours, ou pire par le spectre du chômage.

Imaginons que, par miracle, et dans l’état actuel des choses, une meilleure répartition de l’emploi et des revenus se produise. Il nous faudrait de toutes façons admettre que le problème du sens à donner à nos vies se poserait avec une acuité de plus en plus grande au fur et à mesure que s’opérerait le développement marchand. La société marchande est ainsi faite qu’elle fait passer tout sens par la marchandise, et le sens se dégrade s’il ne passe que par le négoce. Tenter de donner du sens tout en restant asservi au corps économique, c’est limiter le sens à la volonté de “gagner” et d’être riche, et c’est se porter vers la consommation qui est pure mortalité. Qui ne s’aperçoit que nous sommes en train de passer du totalitarisme qui repose sur la contrainte des corps à un totalitarisme mental qui fabrique la culture, et fait prendre pour la culture des produits susceptibles de rapporter un maximum d’argent ? Et que ce totalitarisme mental supprime le sens de façon indolore et invisible ? La bataille féroce que se livrent actuellement les grandes firmes médiatiques à l’échelle mondiale confirme que ce pouvoir-là est d’une force d’autant plus grande que son emprise nous échappe. La société de la marchandise et du profit s’est arrogé le droit de nous acheminer vers une MORT MENTALE, lente mais inexorable.

 Conclusions

• Ce n’est pas par hasard que les deux articles précédents, nous avons mis l’accent sur la nécessaire et urgente révolution économique et financière. L’enjeu est d’importance : il s’agit, on l’aura compris, non seulement de simplifier et de rationaliser les mécanismes économiques et monétaires, mais aussi et surtout de permettre à chacun d’entre nous de donner à sa vie un sens que la société marchande détruit chaque jour davantage.

• Nous ne sommes pas des rêveurs. Les “Semelles de vent” que nous venons de chausser ne nous font pas perdre de vue la réalité. Nous pensons au contraire être lucides au point de proclamer avec véhémence que nous n’échapperons à la mort physique et mentale promise par le sytème marchand que si, de son corps, nous lui extirpons le cœur : SA MONNAIE, base de l’échange, du profit et de la spéculation.

• En cette fin de XXème siècle, l’économie capitaliste atteint son apogée : le resserrement de l’espace et du temps lui accorde des raisons supplémentaires de faire triompher le règne de la marchandise. Mais, telle la mort, elle fauche de plus en plus d’êtres humains sur son passage. il est temps de réagir si nous voulons éviter la destruction physique et mentale du plus grand nombre.

• Notre combat de tous les instants auprès des responsables de tous ordres doit cependant être clair. Dans le second article [7] apparaissait en sous-titre la trilogie : emploi—revenu—monnaie. Utilisons-la dans nos tentatives d’explication et de persuasion : des emplois, certes, des revenus bien sûr, mais surtout une monnaie distributive qui supprime le profit et la spéculation (du fait de son caractère éphémère et non transférable) et qui assure l’emboitage de la production et de la consommation grâce à un système de prix dissociés des coûts (à produits et services rares, prix élevés ; à produits et services abondants, prix bas ou nuls), ces prix variant, par approches successives, selon la loi de l’offre et de la demande mais en prenant en compte des facteurs d’ordre éthique, écologique, etc. Et que l’on cesse de nous faire croire que le profit est le seul moteur de l’activité humaine : il existe d’autres moyens de libérer l’esprit d’initiative et d’invention de l’homme dans nos sociétés démocratiques !

• Bref, si nous sommes persuadés que « nous vivons une faillite à l’époque où nous devrions vivre une renaissance » [8], le courage d’avancer ces idées et de les défendre avec clarté ne doit pas nous manquer.


[1Transversale Science Culture, n° 45, p.14.

[2La castration mentale, Bernard Noël, P.O.L.

[3Le Monde Diplomatique ; mai 1997.

[4Le Monde, 27 juin 1997.

[5René Passet dans Le Monde Diplomatique , juillet 1997.

[6L’Observateur de l’OCDE, avril-mai 1995.

[7La castration mentale, déjà cité.

[8La Grande Relève, n° 968.