La nouvelle raison du monde

par  B. BLAVETTE
Publication : décembre 2009
Mise en ligne : 1er janvier 2010

La première qualité de cet ouvrage [1] consiste dans le fait qu’il y est largement question d’économie, mais qu’il n’a pas été rédigé par des économistes. Ses auteurs, Pierre Dardot, philosophe, et Christian Laval, sociologue, ont le mérite de remettre cette discipline à sa place, c’est-à-dire de la réenchasser dans les sciences humaines et le social. Cela leur permet de surplomber leur sujet, de dresser un panorama très complet de ce système-monde oppressif que constitue le néo-libéralisme qui nous dicte la manière dont nous vivons et dont nous pensons : « ce qui est en jeu c’est notre forme d’existence, la façon dont nous sommes pressés de nous comporter, de nous rapporter aux autres et à nous-mêmes ». La concurrence généralisée est la norme universelle qui sous-tend tout le système. Il s’agit non seulement d’une compétition entre les grands groupes internationaux, mais aussi entre les individus, qui doivent chacun se concevoir comme une mini entreprise, et chaque dimension de l’existence humaine (travail, loisirs, relations sociales ou même amoureuses,…) prend sa place dans le cadre de la construction d’un “capital personnel” visant à générer un individu efficace, un “gagnant”.

Mais, contrairement à ce que pensaient les pères fondateurs du capitalisme, Adam Smith, Ricardo…, le marché et la concurrence, cela s’organise, et le néolibéralisme n’est rien moins qu’une refondation du libéralisme contre l’idéologie du “laisser-faire”. L’État néo-libéral, lui même fonctionnant sur le mode entrepreneurial, est le grand ordonnateur des principes généraux de la compétition. Il s’agit pour lui d’assurer la sécurité nécessaire au fonctionnement du marché concurrentiel en garantissant la validité des contrats et des brevets, la sûreté des biens, les infrastructures nécessaires aux échanges, et surtout de tenir en main les “néo-sujets” que nous sommes, de façon à ce qu’ils intériorisent suffisamment les normes pour en venir à s’y conformer d’eux-mêmes avec un minimum de contraintes, « chaque sujet s’enfermant dans la petite cage d’acier qu’il s’est lui même construite ».

Selon les auteurs, la crise financière que nous vivons « est moins due à l’absence de règles qu’à la défaillance d’un certain mode de régulation ».

Il est évident que, lorsque la performance devient le seul guide de l’action publique, tous les critères moraux et éthiques d’un État démocratique volent en éclats, et nous vivons présentement une période de “dé-démocratisation” de nos sociétés, notamment par la transformation de l’état d’exception en état permanent.

L’analyse est claire et percutante, érudite, mais toujours accessible, du fait de l’absence de tout jargon technique.

À la fin du livre, nos auteurs s’interrogent sur la façon de sortir de la rationalité néo-libérale. Comment organiser la résistance ? Comme on pouvait s’y attendre, c’est le point faible de leur démarche. Brusquement, l’argumentation devient peu convaincante en faisant appel à une hypothétique “contre conduite” vis-à-vis de soi-même et des autres, dont on ne comprend pas quelle pourrait être l’origine ; tant le système de domination qui vient d’être décrit en détails semble omniprésent.

Cela illustre une fois de plus l’impuissance de nos élites intellectuelles, et plus généralement de notre espèce, à concevoir la transition vers un autre vivre ensemble, vers une autre manière d’habiter notre planète. On peut y voir un signe avant-coureur d’un effondrement de notre intelligence collective, qui pourrait accompagner la crise globale que nous vivons.

Néanmoins, ce livre doit absolument être lu, car la prise de conscience de la domination et de la subtilité de ses mécanismes est le premier pas indispensable vers une éventuelle démarche de résistance.

Mais ici encore se dresse un obstacle : il s’agit d’un gros “pavé” de près de 500 pages. Qui se donnera la peine de le lire vraiment ? On entend déjà les sempiternels « je voudrais bien, mais je n’ai pas le temps… ».

Alors La Grande Relève va initier ses lecteurs à un secret jalousement gardé, presque classé “confidentiel défense” : le secret de la reconquête du temps. Toutes les enquêtes convergent pour considérer que nos compatriotes passent en moyenne 3 heures 30 chaque jour devant leurs magnifiques écrans à plasma. Prenons donc notre courage à deux mains et cet appareil sournois à bras le corps et déposons-le à la place qui lui revient de droit : la poubelle. Et soudain nous voici libres, libres de dialoguer avec les enfants, libres de réaliser que notre compagne est toujours belle, libres de nous interroger sur la marche du monde, libres de nous plonger dans un livre important…


[1La nouvelle raison du monde Essai sur la société néolibérale, par Pierre Dardot et Christian Laval Ed. La Découverte 2009, 26 euros.