La perestroïka, une bévue regretable

par  H. MULLER
Publication : novembre 1988
Mise en ligne : 9 juin 2009

Les dés sont jetés. Mise sur ses rails, la pérestroïka suscite d’amples débats entre ses partisans et ses adversaires. Narquois, les Occidentaux comptent les points, attendant l’hallali économique qui devrait sonner le glas du socialisme stalinien, du capitalisme d’Etat imaginé par Lénine à l’issue de trois années d’échec du communisme, et parachevé par Staline avec la collectivisation de la terre.
Tout va trop vite. On abjure les idéologies. On met bas les idoles. Surgissant de l’ombre, les "dissidents" s’élancent à la curée. Bénéficiant déjà de l’appui inconditionnel des médias occidentaux férus d’antisoviétisme, les voilà faisant surface dans la presse soviétique, prêchant le ralliement à l’économie de marché, de profit et de concurrence, à la "société de droit", à l’Etat minimum, aux valeurs du capitalisme occidental dans ce qu’il a de plus sournois, de plus pervers.
Autofinancement, rentabilité, autogestion sont les maîtres-mots de la réforme. En Occident, on vit depuis des lustres avec ces errements. Ceux-là qui ont engagé l’Union Soviétique dans cette voie ont-ils mesuré l’impact sur les prix, sur l’emploi, sur la création d’inégalités découlant d’une ségrégation sociale, sur le financement du secteur socioculturel relégué au trente-sixième dessous, au motif de l’optimum de rentabilité ?
Licenciements, hausse des prix à la consommation, en Occident chacun connaît la chanson depuis toujours. Les Soviétiques sont tombés dans le piège. Ils vont perdre le bénéfice de soixante années de dure préparation au socialisme.
On ne voit guère en quoi la pèrestroïka constituerait, dans ces conditions, "un pas vers plus de socialisme", alors qu’il en va manifestement de l’inverse. On voit seulement disparaître peu à peu, les acquis obtenus au terme de gigantesques efforts, de privations, de luttes contre des adversaires, intérieurs et extérieurs, déterminés à détruire les fondements d’un type de société libéré du joug de l’argent.
L’incessante référence à Lénine, au marxisme léniniste ne sert qu’à masquer l’objectif foncièrement antisocialiste de l’opération. La N.E.P., introduite sur proposition de Lénine en mars 1921, posait les bases d’un capitalisme d’Etat que Staline n’a fait qu’appliquer dans son intégralité. Tenu de collectiviser la terre en tant qu’instrument de production, il a dû éliminer les Koulaks qui refusaient d’en abandonner la propriété.
Le Capitalisme d’Etat offrait d’indéniables avantages permettant, grâce aux fonds sociaux de consommation, de stabiliser sur la longue période le prix des biens et services essentiels, de dissocier les prix des coûts et, par là, de favoriser les exportations, de se placer sans difficulté sur les marchés extérieurs, de mobiliser des capitaux très importants en vue de réalisations d’envergure à l’échelle des immenses besoins de la population, d’éviter enfin tout chômage et d’assurer la sécurité du revenu.
En éparpillant les crédits dans un système d’autofinancement, on aboutit à une multitude de productions anarchiques entrant en concurrence, faisant souvent double emploi, aggravant les gaspillages. La relative liberté des prix qui s’ensuit présente en outre une menace sérieuse sur le pouvoir d’achat des salariés.
Elever les niveaux de vie implique une croissance de la production utile et l’amélioration de sa qualité, objectifs associés à la modernisation des équipements, à une discipline élémentaire, à l’assiduité au travail d’un personnel qualifié, conscient de remplir un service social. On peut obtenir de la main d’oeuvre un travail de qualité autrement qu’en instituant une compétition axée sur le profit, sur un intéressement des travailleurs aux résultats financiers, ce qui a pour effet de créer des zizanies entre salariés de même qualification mais au service d’entreprises plus ou moins performantes. C’est là une source d’injustices que le socialisme a justement pour rôle de réduire. Les "héros du travail", fiers de la considération qui leur échet et se contentant de quelques primes d’émulation, auraient-ils disparus dans le vente de la pérestroïka.
D’aucuns avaient fondé de grands espoirs sur le système soviétique qui, ayant socialisé l’ensemble des moyens de production - y compris la terre - et de distribution, ainsi que les services, amené l’agriculture et l’industrie à un haut niveau de développement, dissocié les prix des coûts, était dès lors à pied d’oeuvre pour franchir, sans heurt, une dernière étape, une étape débouchant sur la formule d’un socialisme libéralcommunautaire à monnaie de consommation, apte à le purger de ses tares résiduelles de caractère rédhibitoire, tares communes à toutes les formes de capitalisme, y compris le capitalisme d’Etat.
La pérestroïka eût pris un sens tout autre en s’engageant dans cette voie. Au lieu de quoi, sacrifiant aux exigences des multinationales implantées à l’Est les dirigeants soviétiques, sous la pression de leurs conseillers, ont renoncé sottement aux acquis de soixante années de capitalisme d’Etat. Finis les grands combinats, leur entretien par les crédits d’Etat dont les ressources, privées de la collecte des profits, vont se réduire comme peau de chagrin. Enfin, la somme des petites réussites individuelles se traduit généralement par une exploitation accrue du salarié, du consommateur et du contribuable.
Remis en selle, les "dissidents" font irruption dans les médias, accablant de leurs critiques, de leurs sarcasmes, le régime moribond. Excipant de leur qualité d’historiens, de philosophes, de sociologues, d’écrivains, d’économistes, de mathématiciens et autres disciplines pareillement parasites, leurs groupes dont l’animosité à l’égard de Staline n’a jamais désarmé, reportent sur celui-ci la responsabilité de tous les malheurs, de tous les échecs. Et de tirer à boulets rouges sur ses "crimes" focalisés sur l’exil de Trotzky, sur les "purges" des années 36 et 38, pressés d’en voir réhabiliter les victimes. Brûlant les étapes, on blanchit les Boukharine, Kamenev, Zinoview et consorts. Il ne suffit pas, toutefois, de signifier : "Nous allons pouvoir étudier tous les articles, documents, souvenirs devenus accessibles". Il faut commencer par le faire et prendre le public à témoin, avant de conclure à la non réalité de complots visant à déstabiliser le pouvoir politique d’alors, et que les puissances financières juraient sans cesse d’abattre.
Staline avait entrepris de réaliser le socialisme à l’usage de son seul pays, sans se soucier de l’appliquer au reste du monde, déclenchant la fureur des Trotzkistes frustrés de leur ambitieux dessein : "étendre la révolution au monde entier, les armes à la main" (La Révolution permanente). Des banques d’Outre-Atlantique l’avaient financée, comptant en récolter les fruits, l’utiliser pour dominer le monde.
Staline eut ainsi à lutter sans relâche contre une opposition déviationniste, contre les tentatives de reconquête de l’instrument révolutionnaire, contre les menées, les attaques, les menaces de ses ennemis de l’extérieur.
Et voilà le vieux thème trotzkiste repris par un certain Viatcheslav Dachitchev soucieux "de préserver le développement d’un socialisme mondial", tout en dénonçant "l’expansionnisme soviétique, cause de la coalition occidentale"... !
Un autre de ses propos tend à faire croire que "la constitution du bloc de l’OTAN aurait eu pour cause l’extension de l’influence soviétique à l’Europe" et que ce serait l’Union Soviétique qui aurait fait "monter d’un cran la menace de guerre". La violation par les Alliés des accords de Polstdam ? Les activités de radio Free Europe, de la subversion antisoviétique, dollars de la C.I.A. aidant, au sein des démocraties populaires ? L’encerclement de l’Union soviétique par les 216 bases du Pentagone et de l’OTAN  ? Dachitchev l’ignore. On le voit faire chorus à la thèse occidentale de la supériorité des armements conventionnels soviétiques, pourtant démentie peu de mois auparavant.
"Il existe, écrit-il encore, des conditions meilleures pour avancer vers un socialisme sur la base nationale, pour influencer, d’autre part, le progrès social mondial". Des propos incohérents, propres à semer la confusion dans les esprits.
Puis, c’est Fédor Bourlatski faisant l’éloge "du capitalisme chinois qui a permis à 800 millions de chinoirs d’échapper à la famine". Selon lui, "les expropriateurs de type Staline sont dans l’ornière du courant gauchiste, adeptes des méthodes terrorristes".
Mais où cet homme a-t-il découvert que "les pays du capital auraient mis leur confiance dans le socialisme. "Et ailleurs : "Une part importante de l’Etat devra être concédée à une société de droit". Un émule de F. Hayek et de Guy Sorman... ! Il poursuit : "Un socialisme humain, ce serait ainsi une société marchande planifiée, fondée sur l’autonomie comptable et une multitude de formes de propriétés sociales, le développement des coopératives, familiales, INDIVIDUELLES. C’est la compétition économique, c’est le développement d’une société de droit et la subordination de l’Etat à la société" (1) "Développement de l’autogestion" ? La Yougoslavie ne vientelle pas d’en faire la décevante expérience ?. "Education d’une individualité socialiste" ? Une antonymie. Enfin, clôturant cette mise en coupe réglée des principes du socialisme : "Ces transformations sont dirigées vers le raffermissement du socialisme, de l’autorité du parti communiste et du pouvoir populaire". Bourlatski raconte n’importe quoi.
Du "grand écrivain" Tchinquiz Aïtmatov :"Le paysan s’est vu écarté de sa terre. Il a perdu le sentiment de la propriété collective (?), l’intéressement personnel aux résultats de la production. L’arbitraire stalinien a privé le travailleur de la campagne d’initiative et d’autonomie. L’absurde idée fixe de Staline : avoir un état riche avec une population pauvre". (2).
Affligée de pareilles divagations, la pérestroika semble plutôt mal partie. Une bévue regrettable.

(1) A noter que dans toute société marchande, l’Etat est au service des plus fortunés, de leurs profits.
(2) Les citations sont extraires des N° 795 et 797 du bi-hebdomadaire "Actualités soviétiques".