La place du don

par  F. CHATEL
Publication : novembre 2011
Mise en ligne : 6 mars 2012

D’œuvres de sociologues et d’anthropologues qui ont étudié le système du don/contre-don de sociétés dites “archaïques”, François Chatel tire ci-dessous un enseignement à méditer :

Dans un précédent article [1], nous avons montré que l’influence décisive qui oriente le comportement individuel est la culture sociétale, et non pas une biologie qui conditionnerait la nature humaine à la violence. Il est donc possible de concevoir une organisation sociale apportant une réponse efficace aux problèmes économiques, écologiques, politiques et humains que pose le capitalisme, et qui conduisent l’humanité à sa faillite, sinon à sa disparition.

Tel celui “des indignés”, des mouvements de protestation se déclarent partout dans le monde, manifestant leur rejet des nuisances de la mondialisation des principes destructeurs de ce capitalisme carnassier.

Croire à la sortie du capitalisme, c’est d’abord repousser toutes les fausses théories sur lesquelles il est bâti, dont l’une est ainsi dénoncée par J-C Michéa [2] : « l’idée que les équilibres nécessaires au salut politique d’une communauté ne peuvent relever que de l’action de mécanismes indépendants de la volonté des individus constitue, à l’évidence, une transposition des théologies de la grâce élaborées par les différents courants de l’augustinisme moderne. C’est, en somme, par la seule grâce des lois du Marché et du Droit, que les hommes qui, par nature, ne « sont libres que pour le mal » (Luther, thèses de 1517) parviennent finalement à vivre dans la paix et la prospérité, alors que, livrés à eux-mêmes, ils ne pourraient tendre qu’à la guerre de tous contre tous. Nous avons visiblement affaire, ici, à l’un de ces nombreux schèmes religieux inconscients (et toujours actifs) qui ont préparé l’esprit des modernes à accepter la sacralisation simultanée de la Croissance et du Droit ».

La conception de la nature humaine portée par l’idéologie libérale est ancrée dans l’histoire moderne des idées depuis Descartes et des penseurs comme Hobbes. Il faut s’en débarrasser parce que cette culture est caduque. Nous sommes des êtres sociaux : « La nature humaine se fonde sur une double aspiration : à “être soi” et à “être avec les autres”. Une société humaine est celle qui permet une interaction harmonieuse entre ces deux aspirations ! » [3].

Il est difficile d’extraire de nos mémoires cette méfiance envers les capacités morales de l’être humain et de croire en son penchant naturel à réaliser le meilleur de lui-même, si les conditions propices sont réunies. Difficile de balayer de nos esprits l’idée que le Mal pèse sur l’humanité et que le Bien n’est qu’une idéologie à atteindre. Mais pour que la démocratie ne soit pas qu’un rêve, il faut refuser ce dressage juridique et marchand, qui ferait de l’égoïsme, le comportement humain normal. Car « ce qu’il y a de fâcheux dans les théories modernes ce n’est pas qu’elles sont fausses, c’est qu’elles peuvent devenir vraies », avertissait Hannah Arendt [4] dans La Condition de l’homme moderne. Il s’agit donc de réintégrer dans nos convictions ces vérités : l’individu n’est rien sans les autres, l’égoïsme est une aberration car « la singularité n’existe qu’au sein d’une vie commune » [5] . Pourquoi ne pas s’ouvrir à cette « common decency », chère à Georges Orwell [6], pour qui, selon J-C Michéa [2], elle « résulte d’un travail historique continuel de l’humanité sur elle-même pour radicaliser, intérioriser et universaliser ces vertus humaines de base que représentent les aptitudes à donner, à recevoir et à rendre » ?

L’organisation socio-économique qui a permis à l’homme occidental de produire l’abondance ne fonctionne plus quand cet objectif est atteint. Selon Polanyi : « Un marché s’ajustant lui-même était purement utopique. Une telle institution ne pouvait exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l’homme et sans transformer son milieu en désert » [7] . Aujourd’hui que l’abondance existe potentiellement pour tous, la poursuite d’une croissance productiviste est un suicide, il est temps de nous débarrasser de ces vieux fantômes que sont les principes sur lesquels s’est bâti le capitalisme. Au feu, l’obsession de la croissance ! Au feu, l’idée que la nature doit se prosterner à notre botte ! Au feu, l’idéologie sordide de la concurrence et l’individualisme infantile qu’elle engendre ! Au feu la « main invisible » pour réguler le marché, c’est le poison de l’équité sociale !

Mais où trouver des éléments de réponse ? Contrairement à l’idée selon laquelle il ne faut regarder que devant soi, M.Mauss [8] , B.Malinowski [9], F.Boas [10], P.Clastres [11] et bien d’autres, nous invitent à nous tourner vers ces peuples ancestraux qui ont toujours vécu dans l’abondance. Que révéle leur longue expérience en la matière ? — Que « Le système de marché généralisé n’a pas existé en tous lieux et à toutes époques : il n’est pas la norme générale des échanges économiques, mais plutôt une exception historique ». L’ethnologie apporte la preuve que l’homme n’est pas naturellement cet homo œconomicus soucieux d’épargne et d’échange. Et qu’en méditant les leçons du comportement des indigènes on peut apprendre beaucoup sur les sociétés contemporaines [12]. Partout, des peuples vivant dans l’opulence offerte par la nature « ont su élaborer des organisations sociales qui leur ont permis d’échapper aux tendances obséquieuses, égoïstes et intéressées de l’individu, tout en préservant les qualités altruistes et les besoins nécessaires à la dignité humaine comme l’indépendance, la liberté, la reconnaissance sociale » [13] .

Comme les sociétés primitives avaient un niveau technologique moins développé que le nôtre (mais leur mode de vie y était adapté), on croit trop souvent qu’elles étaient des sociétés du manque, de la survie dans une économie de subsistance. Rien n’est plus faux. Elles étaient des sociétés d’abondance, mais d’abondance dans la sobriété : sans courses effrénées vers les rendements ou les innovations technologiques. La production et le travail étaient mis à leur juste place : produire le nécessaire pour combler les besoins (ce qui inclut des stocks pour prévenir les aléas climatiques).

L’une de ces sociétés doit retenir notre attention. Son organisation alliait intelligemment propriété collective, exploitation usufruitière de parcelles allouées aux individus ou aux clans, coopération dans le travail et fonctions attribuées selon les compétences et la personnalité de ses membres auto-disciplinés, autonomes, responsables et stoïques. Il s’agit du peuple iroquois, dont le territoire se situait au nord-est des États-Unis, près des grands lacs. La pratique, largement utilisée, de leurs échanges internes et externes, était celle du don/contre-don qui reflétait la réciprocité en vigueur à l’intérieur de la société. Il n’était jamais question d’accord explicite, encore moins de prix, mais un service était rendu pour le bien de la communauté ou d’un de ses membres, en escomptant du bénéficiaire un don en retour.

 Le système d’échange don/contre-don

Donner du crédit aux sociétés ancestrales et s’y référer, c’est donc s’intéresser particulièrement à ce système d’échange don/contre-don, pratique largement utilisée dans le monde entier et décrite par Marcel Mauss [14] comme le véritable complément de l’économie, mais aussi comme système social des relations de personne à personne. Même s’il recèle quelques excès, liés aux types de culture et à l’environnement, notre civilisation y trouvera suffisamment d’intérêt thérapeutique pour l’inclure dans l’alternative au capitalisme qui est indispensable à sa sauvegarde. « Le commerce, loin de s’organiser nécessairement et toujours sur le modèle du marchandage et de l’achat et de la vente, obéit en fait le plus souvent à la logique de la réciprocité - c’est-à-dire du don/contre-don… Le commerce peut être commerce par dons, commerce administré, ou commerce de marché. Selon le principe du marché, les biens s’échangent selon leur prix, déterminé par le jeu de l’offre et de la demande. Selon le principe de la redistribution (patrimoniale ou étatique), le soin de la production est remis à une autorité centrale qui a la responsabilité de la répartir, ce qui suppose une procédure définissant les règles des prélèvements et de leur affectation. La réciprocité, quant à elle, correspond à la relation établie entre des groupes ou personnes grâce à des prestations qui ne prennent sens que dans la volonté de manifester un lien social entre les parties prenantes : les biens s’échangent par la voie du don et du contre-don ». C’est cette forme de commerce, d’échange, qu’il nous faut replacer au sein de notre société malade du manque de solidarité.

« Une économie de don (ou culture de don) est une organisation sociale dont les membres font des dons aux autres, sans formellement et explicitement rechercher de réciprocité immédiate ou future (comme on le fait dans un troc ou un marché). Néanmoins, l’obligation de réciprocité existe, maintenant un courant continu de dons et contre-dons (pas nécessairement directement à la même personne) » [15]. L’expérience malheureuse de l’exclusivité donnée à l’individualisme a montré que la poursuite brutale des fins de l’individu est nuisible aux fins et à la paix de l’ensemble, et par effet boomerang, à l’individu lui-même.

Le principal intérêt du système don/contre-don est qu’il est fondateur de ce lien social dont manque cruellement la société néo-libérale. Il ne commet pas l’erreur de négliger l’intérêt particulier, comme dans les sociétés à État communautariste. Sa démarche est à l’opposé du réflexe culturel occidental qui consiste à accaparer le bien public au profit du privé. Comme le rapporte Frédéric Lordon [16], il consiste à « être autant que possible utile aux autres pour l’unique et bonne raison d’être le plus utile à soi, telle est la perspective éthique de la philosophie spinoziste ».

S.Dzimira [17] en indique les trois phases fondamentales : selon M.Mauss [14], le don en tant qu’acte social suppose que le bonheur personnel passe par le bonheur des autres, il sous entend les règles donner, recevoir et rendre. L’acte fondateur en est un don, donc la reconnaissance de l’alter ego (ce qui m’appartenait t’appartient maintenant). Le deuxième acte comprend l’acceptation du don, le receveur reconnaissant ainsi la valeur du don pour son propre usage (force unificatrice du oui). Le troisième acte élimine une différence de valeur entre celle que lui accorde le donateur et celle que perçoit le receveur, ce qui revient à annuler la valeur matérielle de l’échange pour mettre en avant la valeur sociale de l’échange.

Le don se base donc sur une valeur de sociabilité primaire : la réciprocité. À la manière des peuples dits “archaïques”, il s’agit donc de retrouver l’essentiel, ce dialogue d’égal à égal avec notre entourage et si nous voulons que l’échange soit fructueux, il faut savoir donner d’abord à un partenaire en pleine possession de ses moyens pour qu’il sache recevoir et se trouver dans la capacité de rendre au centuple, et réciproquement. L’intérêt, oui, certainement, et naturellement, mais après le don, élan primordial créateur de la relation.

Ce lien permanent recherché poursuit l’objectif fondamental de maintenir la paix dans le groupe et entre groupes, garantie de la liberté et du bien-être de chacun. Heureusement, les échanges ne se résument pas en termes d’achat et de vente, et les choses ont encore une valeur de sentiment, en plus de leur valeur vénale. « Nous n’avons pas qu’une morale de marchands ». Tout espoir reste encore permis.

C’est grâce à la triple obligation de donner, recevoir et rendre que nous établissons des alliances durables. Le don indique un souci de l’autre, un intérêt pour l’autre. Donner, c’est « sortir de soi », comme le dit Mauss. Mais cet acte premier, altruiste, contient ou conduit à l’attente d’un second acte intéressé, d’un retour, qui est celui de recevoir, mais non pas pour avoir plus, mais pour ce qu’il signifie : l’acceptation, ou la confirmation de l’alliance proposée. Car cette démarche n’est pas exempte d’intérêt personnel, elle le permet sous condition de protéger l’intérêt des autres.

La circulation des choses entre les individus et les groupes conduit à la société solidaire. Ainsi, d’un bout à l’autre de l’évolution humaine, il n’y a pas deux sagesses. Qu’on adopte donc comme principe de sortir de soi, de donner librement et obligatoirement, on ne risque pas de se tromper.

Il faut cependant insister sur un point : si ce mode d’échange est nécessaire, il n’est pas suffisant, il n’exclut en rien l’utilisation du marché et de la redistribution centralisée. « À trop peu faire le pari du don, on s’expose à la monstruosité sociologique dont parlait Durkheim : une société d’individus atomisés toujours davantage enserrés par un État coercitif ; à trop faire le pari du don, on s’interdit les réducteurs d’ambivalence que sont le marché et la redistribution étatique [18] ».

Si la nouvelle organisation sociale préconise la démocratie, le marché et la redistribution planifiée, malgré leurs qualités, représentent à eux seuls de fausses pistes. Seul le régime de réciprocité appartient et s’adresse au peuple sans discrimination. « Le don n’est rien d’autre que le système des relations sociales de personne à personne. Si bien qu’à vouloir l’éradiquer, on risque de produire une société radicalement désocialisée et des démocraties au mieux vides de sens » [19].

Ainsi, la réussite d’une alternative au système actuel doit évidemment composer avec l’économie distributive, qui présente tous les atouts pour rendre à l’économie son efficacité et sa place comme moyen de gestion des besoins, des entreprises et des échanges. Mais elle sera aussi conditionnée par la remise en question des règles et des coutumes sociales en vigueur (car elles modèlent les comportements humains au sein de la société) avec pour objectif de rééquilibrer l’individuel et le social, de placer l’Étre avant l’Avoir.

 La mise en place du système

En raison de l’urgence à réagir avant que le système productiviste ne parvienne à rendre notre planète semblable à Mars, la mise en application d’une nouvelle organisation, tenant compte des connaissances acquises par l’étude et l’expérience, permettra à l’humanité d’emprunter une nouvelle voie salutaire. La capacité d’adaptation de l’humain est telle qu’on peut faire confiance à sa faculté de prendre conscience de la nécessité d’un tel changement bienfaisant.

Pour notre sauvegarde et pour le bien-être des générations futures, dont l’existence est aujourd’hui compromise, il est temps d’oser, et de faire preuve de lucidité en prenant la décision concertée de mettre en place l’organisation sociale que la véritable mondialisation attend.

La réciprocité générale doit être le moyen d’échanges économiques dominant, bien avant le marché et le plan. Chacun donne à la collectivité et réciproquement en reçoit des don. Ce système s’inscrit totalement dans la philosophie de l’économie distributive. Il devient avec elle une nécessité.


[1lire Nature humaine et agressivité, dans GR 1118.

[2dans L’Empire du moindre mal, éd Climats, 2007. Jean-Claude Michéa, écrivain et professeur de philosophie, est également l’auteur de plusieurs essais autour de la pensée et l’œuvre de George Orwell.

[3Citation de La Dissociété, publié au Seuil, par Jacques Généreux, économiste français, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris.

[4Hannah Arendt, philosophe allemande naturalisée américaine est connue pour ses travaux sur l’activité politique, le totalitarisme et la modernité.

[5Selon Pascal Sévérac, agrégé, docteur en philosophie, directeur de programme au Collège International de philosophie, est spécialiste de Spinoza.

[6George Orwell, écrivain anglais est l’auteur, entre autres, de La Ferme des animaux et surtout de 1984, roman dans lequel il crée le concept de “Big Brother”, passé depuis dans le langage courant de la critique des techniques modernes de surveillance.

[7de Karl Polanyi, dans La Grande Transformation, maître-ouvrage de cet historien de l’économie, socialiste hongrois influencé par le marxisme.

[8Marcel Mauss, neveu d’Émile Durkheim, est généralement considéré comme le père de l’anthropologie française.

[9Bronisław Malinowski, anglais d’origine polonaise, est anthropologue, ethnologue et sociologue. Il a travaillé en Nouvelle-Guinée, chez les Mélanésiens des îles Trobriand.

[10Franz Boas, anthropologue américain d’origine allemande, est un souvent désigné comme le “père fondateur de l’anthropologie américaine” et de la méthode intensive de terrain. Il est la première grande figure de l’anthropologie à rejeter l’évolutionnisme.

[11Pierre Clastres, anthropologue et ethnologue français, est notamment connu pour ses travaux d’anthropologie politique, pour ses convictions et son engagement anti-autoritaire et pour sa monographie des indiens Guayaki du Paraguay.

[12Voir le supplément de la revue MAUSS 14 avril 2007.

[13dans La société contre l’État.

[14dans Essai sur le don, 1920.

[15dans Le don pur et parfait, de François Régis Mahieu, professeur émérite en Sciences Economiques, Université de Versailles.

[16Frédéric Lordon économiste français, directeur de recherche au CNRS, est souvent cité dans La Grande Relève.

[17Sylvain Dzimira, professeur de Sciences économiques et sociales dirige la Revue du MAUSS Permanente

[18Marcel Mauss, le mouvement coopératif et l’esprit du don, par Sylvain Dzimira, 4/2/ 2009.

[19dans L’esprit du Don, de Jacques T. Godbout, professeur honoraire de l’Université du Québec.