La relève, inattendue…

par  G. EVRARD
Publication : janvier 2011
Mise en ligne : 10 mars 2011

L’anecdote se passe au cours d’un séminaire auquel je participais, en novembre, au Centre Alexandre Koyré, un centre de recherche public sur l’histoire des sciences et des techniques, installé dans l’enceinte du Jardin des plantes, à Paris [*]. Le thème de la réunion, Les sociétés d’acclimatation : une éthique de l’environnement au 19ème siècle, développé par Santiago Aragon, maître de conférences à l’Université Pierre et Marie Curie voisine, s’inscrit dans l’étude historique des stratégies de sauvegarde de la biodiversité. Une rencontre conviviale puisque nous étions six personnes autour de l’intervenant. Parmi nous, deux jeunes étudiantes brésiliennes, dont l’une est chargée d’une étude dans les parcs nationaux de notre pays.

La présentation s’attachait à montrer le rôle précurseur du naturaliste Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (1805-1861), instigateur et président de la Fondation impériale zoologique d’acclimatation en 1854, sous Napoléon III. Cette société savante se proposait alors de promouvoir en Europe l’introduction, l’acclimatation, la domestication et la reproduction des espèces d’animaux utiles, ou d’ornement, rencontrées dans les colonies, principalement en Afrique et en Amérique latine. Elle devint, après l’Empire, la Société nationale d’acclimatation de France. Elle eut un grand rayonnement dans le monde et compta jusqu’à 2.500 membres dans la seconde moitié du 19ème siècle, avant de décliner fortement au début du 20ème. Le fils d’Isidore, Albert Geoffroy Saint-Hilaire (1835-1919), dirigea le Jardin d’acclimatation, dans le bois de Boulogne, à Paris.

S’agissant de l’approche historique, on en vint à évoquer le sacrifice des animaux du Jardin d’acclimatation pour nourrir la population de Paris qui ne trouvait plus à manger que chiens, chats ou rats au cours du siège de la capitale par les armées prussiennes en 1870-1871 (voir encadré ci-dessous) [1].

L’une des jeunes brésiliennes, qui semblait déjà bien maîtriser notre langue, ne comprit cependant pas le sens de siège de la capitale. Après une brève explication de notre enseignant, j’ajoutai que dans cette période, un puissant mouvement révolutionnaire s’était développé, la Commune de Paris. Et notre étudiante de renchérir « Ah, la Commune de Paris ! ».

Je fus d’abord surpris que, venant de si loin, elle connaisse cette page, certes glorieuse, de l’histoire de notre peuple. Mais je réalisai ensuite que son intérêt ne s’arrêtait pas au seul évènement. Elle souligna, au terme du séminaire, que l’idée d’acclimater des animaux exotiques en Europe était en fait liée au colonialisme !

En effet, la société zoologique comptait parmi ses membres, non seulement des scientifiques qui s’intéressaient aux mécanismes adaptatifs (nous sommes à l’époque de Darwin), avec peut-être le souci d’apporter une solution aux carences alimentaires d’alors, mais aussi nombre d’industriels, de commerçants, de propriétaires terriens et de financiers qui voyaient dans l’opération la promesse de nouvelles activités marchandes enrichissantes.

Ainsi, même si l’on admet, comme Jacques Frémeaux, que « L’entreprise coloniale occidentale n’aurait fourni qu’un apport limité au développement du capitalisme » [2] qu’elle a précédé, force est de constater qu’une même logique est à l’œuvre : élargir les sources de profit. Aujourd’hui, des jeunes, entraînés dans les rouages de la mondialisation, cherchent néanmoins à en comprendre les mécanismes sans ignorer les grandes luttes populaires qui ont largement contribué à l’Histoire. Nul doute qu’ils en tirent les enseignements pour le futur.

La relève, je vous disais…


[*Le Centre Alexandre Koyré est associé au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), au CNRS, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et à la Cité des sciences et de l’industrie.

[1Edm. Pascal, Journal d’un petit parisien pendant le siège (1870-1871), p.188, Collection Picard, Bibliothèque d’éducation nationale, éditeurs Alcide Picard et Kaan, Paris. gallica.bnf.fr

[2J.Frémeaux, A quoi la colonisation a-t-elle servi ? Sciences humaines, hors-série spécial n°11, mai-juin 2010, La grande histoire du capitalisme, pp.30-31.