Le capitalisme, une étape à dépasser

par  F. CHATEL
Mise en ligne : 31 mai 2010

Les élections qui se succèdent permettent de redistribuer quelques cartes entre les partis qui définissent l’éventail politique. Mais à quels changements peut-on réellement s’attendre ? Peut-on espérer ne plus connaître la précarité, l’exclusion, le stress dans le travail, la compétition, l’incitation à l’individualisme, les inégalités sociales, la prolifération de la violence et des stratégies de sécurité, la mal-bouffe, les pollutions, le saccage de l’environnement et son enlaidissement constant, la pression du consumérisme… ? Certainement pas, car le système économique en vigueur, le capitalisme, se fiche des élections. Il est le dieu qui règne sur son Olympe et conditionne suivant son humeur le quotidien d’une grande part de l’humanité. Mais ce souverain implacable et immoral, qui règne de façon dictatoriale, ne s’est imposé que depuis environ trois siècles. Alors sa légitimité et ses compétences peuvent-elles être mises en cause ? En effet, quand on s’interroge sur son identité, ses origines et les conditions qui ont favorisé son expansion, on constate que ce système économique n’a plus sa place aujourd’hui et parait même dangereux pour l’avenir de l’humanité.

Pour les néo-libéraux, le capitalisme, issu de l’histoire économique, serait né de la confrontation entre le besoin d’ordre et la nature bestiale de l’être humain. Il est vrai qu’abondent, de Thucydide à Saint Augustin, de Descartes à Hobbes et de Freud à Nietzsche, les témoignages montrant les difficultés de canaliser la cupidité et l’agressivité humaines.

S’organisant pour faire front aux invasions, les civilisations méditerranéennes ont suivi un chemin périlleux, parsemé de réussites et de revers, qui les fit passer de l’ordre familial à celui de la cité : le rôle de chacun, initialement défini au sein de la famille, évolua vers celui de participant à la vie de la cité, de citoyen, pour lequel la liberté individuelle s’est peu à peu restreinte [1]. Cette inversion de la notion de vie sociale fut difficile. La nécessité de trouver l’ordre, soit par une démocratie, soit par une monarchie, créa des conflits incessants qui amenèrent philosophes et penseurs à considérer la nature humaine comme étant initialement, biologiquement, corrompue.

L’ordre néo-libéral se serait imposé, dit-on, parce qu’il convient à la nature de l’Homme dont l’animalité est considérée depuis des siècles, en Occident, comme influençant nos comportements agressifs. Nous serions assoiffés de pouvoir sur nos semblables et sur le reste du monde : « Homo homini lupus ». Cette expression des pulsions humaines les plus noires, que Freud utilise après Hobbes, remonterait à un aphorisme de Plaute du deuxième siècle avant notre ère : « Chez les grecs, la séparation entre nature et politique n’existait pas avant les philosophes du cinquième siècle comme Hésiode ou des poètes tragiques comme Euripide et Sophocle influencés par les sophistes qui opposent nature humaine et cité » [2]. La notion augustinienne du péché originel, selon Elaine Pagels [3], « constituait une interprétation de la nature humaine qui devint, pour le meilleur et pour le pire, l’héritage commun de toutes les générations de chrétiens en Occident, et influença profondément la psychologie et la pensée politique ». Le trait le plus marquant de la pensée politique fut un consensus presque unanime sur le fait que la fonction du gouvernement en général, et de la monarchie en particulier, serait de réprimer la bestialité humaine. Il paraissait nécessaire de canaliser, par la force et la loi, la tendance, considérée comme innée chez l’homme, à ne chercher que son propre intérêt aux dépens de celui des autres. Sa cupidité et son besoin de domination s’exprimeraient dans la compétition, liée à l’échange, suivant la théorie d’Adam Smith. « “La monarchie” de Dante défend l’idée d’une monarchie universelle pour neutraliser la cupidité humaine : les hommes se disperseraient comme des chevaux s’ils n’étaient pas maintenus “par la bride et le mors” » [2].

Après la chute de l’empire romain, l’Église offrit aux hommes un substitut d’organisation et de protection. L’évolution vers le christianisme représente une étape dans la nécessité d’instaurer une organisation de la cité sous le gouvernement solide d’un souverain nommé par Dieu lui-même. Ainsi, pendant plusieurs siècles, quand s’organisent cités, nations ou royaumes, l’idée maîtresse est qu’il faut dompter la “nature humaine”, cette partie maligne de nos racines qui serait soumise aux instincts, donc à la bassesse et au mal. L’ordre de la religion se met en place et définit à chacun son rôle. La notion de métier est alors dictée par les règles divines : pour Max Weber « Une chose cependant était absolument nouvelle : l’idée que l’accomplissement du devoir au sein des métiers temporels était la forme la plus haute que puisse revêtir l’activité morale de l’homme… Pour Luther, le mode de vie monastique n’est pas seulement totalement inapte, à l’évidence, à justifier l’homme devant Dieu ; il est aussi le produit égoïste du manque d’amour et du désir de se soustraire aux devoirs terrestres. Il défend de plus en plus l’idée que l’accomplissement des devoirs intramondains est dans tous les cas le seul moyen de plaire à Dieu et que tout métier autorisé est par conséquent d’égale valeur devant Dieu… Le métier concret de chaque individu était un commandement que Dieu lui avait spécialement adressé, lui ordonnant de remplir la “fonction” concrète que la Providence divine lui avait assignée » [4]. La Réforme, selon Luther et surtout Calvin, va durcir l’ordre divin en y adjoignant la reconnaissance par la foi et la grâce. Se consacrer à sa tâche, à son métier devient un moyen de s’attirer la clémence divine et de reconnaître sa “bonne étoile” par la réussite ou la fortune. Les notions d’élu de Dieu et d’exclu conditionnent les règles de la société sous l’influence de la religion protestante : « Pour Calvin, une partie des hommes connaîtra la félicité éternelle, une autre restera damnée. Chaque croyant était nécessairement amené à se poser une unique question qui reléguait toute autre préoccupation au second plan : suis-je élu ? Et comment puis-je m’assurer de cette élection ?… L’entrée en communion de Dieu et de ses élus et la prise de conscience de cette communion ne pouvaient intervenir que lorsque Dieu agissait en eux et qu’ils en prenaient conscience lorsque leur activité était mue par la foi née de la grâce de Dieu et que la légitimité de cette foi était à son tour confirmée comme œuvre de Dieu par la qualité de cette activité » [4]. D’après Max Weber, le calvinisme marque le point de départ du capitalisme, quand le travail représente le moyen de s’adjuger les grâces de Dieu en apportant richesse et croissance économique. La richesse, réalisée pour la gloire divine, grâce à l’exploitation des ressources planétaires, permet d’obtenir la garantie de faire partie des élus. « La vie particulière du saint, qui répondait à une exigence religieuse et se distinguait de la vie « naturelle », ne se jouait plus -c’est là le point décisif- hors du monde dans des communautés monastiques, mais au sein du monde et de ses ordres. Cette rationalisation de la conduite au sein du monde, orientée vers l’au-delà, était le produit de la conception du métier du protestantisme ascétique. Seule l’action, et non l’oisiveté et la jouissance, permettait d’augmenter la gloire de Dieu, selon la volonté qu’il avait révélée sans équivoque possible. Dilapider son temps était donc le premier et le plus grave des péchés. Baxter [5] ne disait pas encore comme Franklin [6], que « le temps, c’est de l’argent », mais ce principe s’appliquait déjà en un sens spirituel : le temps était infiniment précieux parce que toute heure de travail perdue était une heure de moins au service de la gloire de Dieu ». Lorsque le Dieu, que le puritain voit à l’œuvre dans toutes les circonstances de la vie, indique à l’un des siens une chance de profit, il le fait dans une intention précise. Par suite, le chrétien qui a la foi doit suivre cet appel et saisir la chance qui s’offre à lui : « Si Dieu vous indique une voie par laquelle vous pouvez gagner davantage que par d’autres voies, en toute légalité, sans dommage pour votre âme ou pour autrui, et que vous vous y refusez et suivez la voie qui rapporte le moins, vous allez à l’encontre de l’une des finalités de votre vocation, vous vous refusez à être l’intendant de Dieu et à accepter ses dons afin de pouvoir en faire usage s’il venait à l’exiger. Vous avez le droit de travailler pour être riche - non, certes, à des fins de luxure et de péché, mais pour Dieu […] La richesse n’est condamnable que lorsqu’elle incite à la paresse, à l’indolence et à la jouissance coupable de la vie […] Quand elle s’identifie à l’exercice du devoir professionnel, la quête du profit n’est pas seulement moralement licite : elle est un véritable commandement […] Pour comprendre l’habitus intérieur du puritain qui pensait appartenir au peuple élu de Dieu, cette croyance connut une renaissance grandiose dans le puritanisme […] L’idée que l’homme a des devoirs vis-à-vis de la fortune qui lui est confiée, qu’il doit lui être soumis comme un intendant dévoué, voire une “machine à profit”, pèse sur la vie comme une chape glacée. Plus la fortune augmente, plus l’homme est pénétré - si la mentalité ascétique résiste à cette épreuve - du sentiment de sa responsabilité, qui lui impose de conserver intact son bien pour la gloire de Dieu, et de le multiplier en travaillant sans relâche. La genèse de ce style de vie remonte par certains aspects, comme tant d’éléments de l’esprit capitaliste moderne, au Moyen-Âge, mais ce n’est que dans l’éthique du protestantisme ascétique qu’il a trouvé un fondement éthique conséquent. Son importance pour le développement du capitalisme est évidente... Mais surtout, et c’était là un fait plus important encore, la valorisation religieuse du travail du métier temporel exercé sans relâche et de façon permanente et systématique, fut nécessairement le ferment le plus puissant de l’expansion de la conception de la vie que nous avons désignée ici comme l’esprit du capitalisme ». [4]

L’ascétisme séculier des protestants, dit Weber, a eu pour effet psychologique, spirituel, de débarrasser le désir d’acquérir de toute inhibition de la morale traditionnelle : « à partir du moment où l’ascèse quitta la cellule monastique pour être transposée dans la vie professionnelle… elle contribua à sa manière à construire le puissant cosmos de l’ordre économique moderne, tributaire des conditions techniques et économiques de la production mécanique et machinisée, dont les contraintes écrasantes déterminent aujourd’hui le style de vie de tous les individus nés dans ses rouages - et pas seulement de ceux qui exercent directement une activité économique - et le détermineront peut-être jusqu’à ce que le dernier quintal de carburant fossile soit consumé » [4].

La partie du monde sous influence catholique demeura longtemps en retrait de cette volonté d’hégémonie de la finance, car la richesse par l’argent y avait une connotation malsaine et douteuse. « Les puritains se sont livrés à une activité professionnelle intense dont le succès leur est apparu comme étant le signe de la grâce de Dieu. À partir de là, la connivence entre la pensée religieuse et l’esprit capitaliste n’a pas manqué, chez certains ressortissants du puritanisme, de s’accroître de plusieurs degrés supplémentaires, conduisant la pensée sur le terrain glissant d’une “théologie de la rétribution”. Au sein du puritanisme américain, en particulier, s’exprime parfois un rapport à l’argent assez ambigu, lorsque le profit, ou la richesse, est regardé comme le signe, pour ne pas dire le sacrement, de la bénédiction divine […] Calvin constate que si la Bible condamne l’usure là où devrait se manifester la charité, elle ne parle pas, en revanche, d’une autre pratique, qu’il appelle le “prêt de production”, c’est-à-dire le type de prêt qu’exige l’élargissement d’un marché, et qui n’entre pas dans le cadre du devoir de charité. Le prêt de production est le capital nécessaire à la mise en œuvre d’une nouvelle entreprise rémunératrice. C’est sur la base de cette distinction que la condamnation traditionnelle de l’usure fut maintenue par Calvin en ce qui concerne le prêt de secours ou d’assistance, et cette même interdiction levée en ce qui concerne le prêt de production […] En levant l’interdiction qui pesait sur la pratique du prêt à intérêt, Calvin a certainement apporté au développement du capitalisme une forme d’accélération extrêmement importante, dont lui-même n’a certainement pas imaginé l’ampleur. Ceci dit, ce qu’on appelle aujourd’hui le capitalisme sauvage (utilitariste, individualiste, sans souci d’éthique sociale, subordonné à la loi du profit personnel) est une “éthique économique” que Calvin lui-même aurait condamnée avec la plus grande fermeté, et qui ne peut, en aucun cas, se réclamer de sa paternité. » [4]

Le néo-libéralisme s’est greffé sur ces concepts du puritanisme calviniste. Il a accentué cette idéologie en s’accaparant, dans un premier temps, le concept de mérite par la rétribution, de glorification par la réussite financière, puis en interprétant les théories darwinistes en faveur de la lutte naturelle pour le bénéfice de l’espèce et en s’appropriant une victoire décisive sur le communisme. Donc sur tous les autres modèles économiques.

Quand l’emprise religieuse s’est relâchée, la science a pris le relais. L’assurance de posséder le dogme idéal, applicable à toute l’espèce humaine, a conduit ceux qui s’estiment les privilégiés génétiquement favorisés à tenter d’étendre leur suprématie au monde entier, en un intégrisme implacable. Si Dieu, comme on l’a vu, a d’abord servi de caution à l’enrichissement, c’est par la science, nouvelle ambassadrice de la puissance humaine, que les “élus” cherchent maintenant à justifier et légitimer leur suprématie. C’est par des voies telles que la sociobiologie ou la génétique que les possédants tentent de mettre en place un ordre économique mondial hiérarchisant, une fois pour toutes, la répartition des richesses.

L’importance du puritanisme religieux a donc joué un rôle prépondérant dans la mise en place de cet esprit capitaliste. Son orientation repose sur l’interprétation particulière de la notion de “nature humaine” par de nombreux penseurs, qui s’appuient sur un déterminisme biologique et négligent une adaptation culturelle. Considérée comme agressive et dominatrice, cette “nature” serait un obstacle à toute vie sociale en dehors d’une autorité suprême, dieu, un souverain ou un gouvernement.

Alors que l’homme ne peut pas vivre seul, que l’enfant ne peut pas acquérir les particularités humaines sans la présence des autres, et que, comme le montre Marshall Sahlins, la nature humaine est, de part sa faculté d’adaptation, principalement culturelle. Si l’homme est foncièrement belliqueux et cupide que dire de la générosité et de la solidarité qu’il est capable de manifester ?


[1d’après Hannah Arendt Condition de l’homme moderne.

[2Marshall Sahlins dans La nature humaine, une illusion occidentale éd. de l’Eclat Terra Incognita.

[3Elaine Pagels, docteur de Harvard est Harrington Spear Paine Professor of Religion au sein du département religion de l’Université Princeton.

[4Max Weber L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

[5Richard Baxter, (1615-1691), théologien anglais.

[6Benjamin Franklin (1706-1790), est l’une des plus illustres figures de l’histoire américaine. Co-rédacteur et signataire de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique en 1776, il est l’un des “pères fondateurs” des États-Unis, dont ilfut le premier ambassadeur en France.