Le choix de la société de demain

par  M.-L. DUBOIN
Publication : juin 1980
Mise en ligne : 6 octobre 2008

IL est totalement illusoire de s’imaginer qu’en quelque centre de calculs futé on pourrait empêcher l’avènement imminent de la société informatisée. Il s’agit en effet d’une échéance proche et inévitable, Inévitable non seulement parce que la numérisation bouleverse toutes les techniques de communication, non seulement parce que le coût des composants a fait une chute considérable avec la miniaturisation, mais aussi et surtout parce que les grands groupes industriels qui gouvernent ce monde ont misé sur l’informatisation de la société et ont investi des sommes considérables pour la réaliser.

DES CHIFFRES

Les sociétés américaines, en tête de liste, ont fait plus de 40 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 1977, dont 5,3 pour « Mama Bell » (l’American Téléphone and Telegraph) , la quatrième entreprise mondiale, et 3,1 pour le « grand frère » ( Big Brother) c’est-à-dire I.B.M. Pour vous faire une idée de l’envergure de ces sociétés, sachez que les deux déjà citées, A.T.T. et I.B.M., plus deux autres, General Electric et I.T.T., sont équivalentes, à elles quatre, à la production nationale brute de pays tels que la Pologne ou les Pays-Bas, soit le 1 /4 du Produit National Brut de la France.
De telles sociétés font évidemment la loi sur le marché. Si l’une d’entre elles lance une nouvelle série, toute la profession doit s’aligner. Mais si un plus petit concurrent sort une machine qui présente un progrès technique, alors les grosses baissent dès le lendemain leurs prix sur ce matériel et étouffent « le présompteux ».
Or, ces sociétés ont investi pour organiser la grande mutation informatique. Donc celle-ci va se faire dans la décennie à venir. Et elle touchera tous les secteurs de l’économie et par conséquent tous les aspects de la vie sociale. Conditions de travail à l’usine et au bureau, méthodes et esprit de l’enseignement, conception et organisation des soins médicaux, etc., etc...
La question n’est donc pas de savoir si ce bouleversement aura lieu. C’est oui. Elle est de savoir quel type de société elle ouvrira, car ces mêmes moyens peuvent créer l’enfer ou le paradis. Tout est là.

L’ENFER

L’enfer, c’est la société aveuglée par le marché. C’est l’informatique venant au secours du capitalisme comme le décrit J. Attali : c’est cette multiplication de robots imposés, déshumanisants, comme ces « détecteurs de maladie », minicalculateurs et microprocesseurs qu’on nous poussera à acheter pour observer toutes les fonctions de notre corps, comme on scrute une machine. C’est la société sans âme, où tout, jusqu’à la musique, jusqu’à la peinture artistique, est disséqué, analysé, réduit à ces « composants ». Ainsi l’homme y sera lui-même un de ces composants, numérisé et programmé pour être une « cible » commerciale. Toute la poussée écologique, tous ces « retours à la terre », toute la mode des produits naturels sont bel et bien la manifestation d’une défense organique, viscérale de l’homme mécanisé en proie à la peur légitime d’une déshumanisation qui s’étend sous la pression de nouveaux marchés en perspective.

LE PARADIS

Le paradis, c’est la machine au service de l’homme, et non du profit  : c’est la société à la recherche de son épanouissement et non plus de la rentabilité. L’automatisation des machines peut être la libération des ouvriers qui n’ont plus qu’à les surveiller, moins longtemps, et à tour de rôle. Et ce temps dégagé peut être pour eux, comme pour Candide, l’occasion de « cultiver son jardin », de parler, d’observer, de découvrir ce monde de leurs semblables qui les entourent, mais qu’ils n’ont aujourd’hui pas le temps de voir, donc de comprendre, donc d’aimer. Or cette libération est possible, pourvu que disparaisse la loi de l’échange travailsalaire. Cette libération, c’est donc aussi la distribution équitable des possibilités à tous les membres de la société. Distribution facile avec la banque électronique : chaque individu a son propre compte, régulièrement alimenté, et sa carte automatique de paiement : additions - soustractions. C’est même la fin des « hold-up ! » et autres agressions sordides contre tous les transporteurs de fonds et bureaux de Poste. Cette société informatique peut aussi être celle de la véritable démocratie puisqu’elle permet l’information de tous les citoyens et leur consultation automatique avant toute décision [1].

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Voilà le choix. Il existe. Mais comment se fera-t- il, à quel niveau et par qui ? Nous verrons, dans un prochain article, comment il s’est opéré au Japon et au Canada.
En France, est-il en train de se faire comme s’est fait le choix du « tout nucléaire » ?


[1Voir pages 15 et 16.