Le libéralisme et la fatalité théologique

par  A. KOULBERG
Mise en ligne : 30 juin 2010

Fin mars dernier, la Ligue des Droits de l’Homme de Digne avait invité Marie-Louise Duboin à exposer les grandes lignes de l’économie distributive. Habituellement, le public a pour réaction spontanée de dire : « une autre organisation de la société est impossible ».

Pas cette fois, grâce à l’intervention préalable d’un philosophe, André Koulberg, qui exposa le fruit de ses recherches sur l’origine de la fermeture des esprits à toute idée originale en la matière. Démarche à rapprocher de celle que François Chatel exposait sous le titre “Le capitalisme, une étape à dépasser” dans GR 1109.

Notre nouvel ami a bien voulu condenser ici son intervention à Digne :

“Libéralisme”, un joli terme qui évoque la liberté.

“Libéralisme”, une doctrine et un ensemble de pratiques qui invoquent constamment la fatalité.

Les libéraux et, encore plus, les néolibéraux répètent inlassablement qu’il est impossible de changer l’ordre (libéral) existant (on se souvient du péremptoire « there is no alternative » de Margaret Thatcher) et qu’il est formellement exclu de tenter de corriger le système. L’État (ou qui que ce soit d’autre) ne doit à aucun prix intervenir dans l’ordre du marché, même s’il constate qu’il génère de graves injustices. Nous sommes libres de vendre, d’acheter, de consommer, si nous en avons les moyens, mais il nous est totalement interdit de toucher à l’ordonnancement du système qui, pourtant, conditionne tout le reste.

Il vaut peut-être la peine de s’interroger sur cette singulière propension au fatalisme et de retracer son histoire. Esquissons brièvement quelques éléments de réponse, issus d’une recherche en cours.

Les fondateurs du libéralisme, et notamment le principal d’entre eux, Adam Smith, n’ont pas tiré leur doctrine du néant. Ils se sont souvent inspirés d’un ensemble de théories et d’idées qui ont prévalu avant eux. C’est particulièrement vrai de leur conception d’un ordre irréformable.

Au XVII ème et au début du XVIII ème siècle, c’est dans le domaine de la théologie que l’on peut trouver les prémices d’une telle conception. Le débat théologico-philosophique fait rage, chaque philosophe a son système, et des auteurs impertinents comme Pierre Bayle pointent de leur plume acérée les nombreuses contradictions des conceptions chrétiennes traditionnelles. Pour répondre à ces critiques, des philosophes comme Leibniz (notamment dans les Essais de Théodicée, 1710) élaborent une conception du monde qui vise à rendre justice à Dieu, en montrant que, malgré les apparences, il a créé le meilleur des mondes possibles, un ordre des choses incritiquable qu’il serait non seulement impossible mais absurde de vouloir changer, corriger, améliorer.

Pourquoi est-ce que ce serait absurde ?

D’abord parce que ce monde créant la meilleure organisation des éléments parmi toutes les organisations possibles, toute intervention ne pourrait que représenter une dégradation.

Ensuite parce que ce monde étant un système autorégulé, où tous les phénomènes sont imbriqués et interdépendants, la déviation de n’importe quel élément produira la désorganisation du tout et créera un désordre général.

Enfin ce système est si complexe que l’esprit humain ne peut jamais véritablement l’appréhender. Un homme qui voudrait intervenir pour l’améliorer serait nécessairement un apprenti sorcier qui agirait à l’aveuglette et produirait des catastrophes.

Ce serait une totale folie que de vouloir corriger un tel système. Il est irrémédiablement irréformable.

Formulés en termes économiques, et non plus en termes théologiques, ces dispositifs et ces arguments se retrouvent tout au long de l’histoire du libéralisme. Que l’on songe, par exemple, à la main invisible (notion théologique, elle aussi) d’Adam Smith qui garantit que, miraculeusement, l’accumulation du luxe (dans la Théorie des sentiments moraux) ou du capital (dans la Richesse des nations) contribuent au bien commun. Certains pourraient y voir « l’exploitation de l’homme par l’homme » et vouloir réformer le système (Pierre Leroux), ou le changer complètement (Marx), la main invisible donne au contraire à penser que ces phénomènes sont nécessaires car ils participent d’un ordre qui nous dépasse (et dont la logique nous est souvent invisible), qui est le meilleur ordre du marché possible. Nous devons donc les accepter même s’ils nous semblent injustes.

Deux siècles plus tard, on retrouve tous ces éléments dans l’œuvre de Hayek :

• l’idée que l’ordre du marché est trop complexe pour que les hommes puissent volontairement y intervenir sans produire de catastrophe,

• l’idée que grâce à la libre évolution des prix, le marché se régule de lui-même, se désorganise dès que l’État s’en mêle, etc.

Il ne s’agit plus de Dieu, mais l’essentiel des dispositifs théologiques des XVIe et XVIIe siècles a été conservé : l’ordre des choses qui nous est présenté exclut toute alternative et même toute correction. Nous sommes donc toujours dans le règne de la fatalité.