Le participat

« Réconcilier l’économique et le social »
par  A. PRIME
Publication : février 1987
Mise en ligne : 22 juillet 2009

Un livre qui devrait faire du bruit ... et plaire autant à droite qu’à gauche :

Les co-auteurs de ce livre (1) sont tous deux docteurs en économie. Le premier, Yoland Bresson, est Professeur à l’Université du Val de Marne. le deuxième, Philippe Guilhaume, est Secrétaire Général du Centre des Jeunes Dirigeants d’Entreprises et Conseiller du président de l’Assemblée Nationale.
Ce néologisme, le PARTICIPAT, désigne une doctrine, qui n’a rien à voir avec « la participation ». Le sous- titre de l’ouvrage ainsi que l’annexe 2 intitulée « les Précurseurs », (où deux pages sont consacrées à J. Duboin qui « avait bien compris, qu’à son époque, la société vivait une fantastique transition »), m’avaient fait espérer qu’il s’agissait d’une variante de l’Économie Distributive, d’une actualisation ou de solutions originales de transition.
Effectivement, l’analyse de la crise, comme celle que font - enfin ! - de nombreux économistes, est conforme à la nôtre  :
« Il n’est plus légitime aujourd’hui de lier le revenu à l’emploi - alors que plus de la moitié des revenus distribués en France sont des revenus de transfert- et qu’il est intolérablement absurde que certains hommes soient condamnés à travailler 39 heures pas semaine, 47 semaines par an, 37 ans dans la vie, alors que d’autres sont condamnés à être privés d’emploi, privés de statuts et de dignité, exclus de la communauté... De 1920 à 1929... l’offre potentielle s’emballe et les investissements se précipitent, la demande solvable reste faible, limitée par l’insuffisante capacité d’acheter... Et c’est la crise, grave, violente et durable, le chômage, la misère... ».
Les auteurs ont, par contre, un point de vue surprenant en ce qui concerne le New Deal de Roosevelt et Keynes :
« Au terme de terribles épreuves, les Américains spontanément, Keynes théoriquement avaient trouvé la clef qui libérait les exceptionnelles capacités de production du machinisme, du capitalisme industriel et du salariat ». Curieux, quand on sait qu’en 1940, l’Amérique comptait encore, malgré le New Deal, 15 à 17 millions de chômeurs... futurs soldats !
« ... surplus agricoles des pays riches et famines meutrières des pays pauvres, production croissante d’exclus d’après les sociétés d’abondance : exclus du savoir, exclus du pouvoir, exclus de la vie sociale, exclus de l’emploi ».
Pour la plupart des métiers et professions, le travail ne peut plus être une « valeur » : sur ce point, nous sommes donc bien d’accord avec les auteurs du « Participat » :
« Le développement des formes d’organisation tayloriennes, l’absence d’intérêt des tâches, leur hiérarchisation et leur dépersonnalisation, la fragilité de l’emploi ont largement contribué à « dévaloriser » le travail qui pour beaucoup n’a plus qu’une seule vertu, celle de l’apport de revenus ; de manière presque unanime le travail n’est plus considéré comme une valeur à défendre, mais comme le moyen de gagner sa vie ».
« De moins en moins d’hommes ont le privilège de tirer jouissance de leur travail... La lutte pour la baisse de la durée du travail cesse d’être une lutte contre le travail pour devenir une lutte pour le temps libre ».

« Tout de même, on tient compte des leçons apprises de Keynes, on admet que cette rigueur pratiquée réduit l’activité et condamne les individus les plus faibles ou les plus démunis. On s’efforce donc de panser les plaies trop sensibles d’une politique économique devenue rigoureuse excessivement : on indemnise les chômeurs, on distribue des ressources aux plus pauvres, on veille à ce que le pouvoir d’achat du plus grand nombre ne s’effondre pas mais soit simplement « lissé ». C’est 1929, humanisé ! Sauf pour les exclus, de plus en plus nombreux  ».
« Dans les pays développés, l’homme a, pour l’essentiel, maîtrisé la rareté : on est entré en économie d’abondance ». « Les zélateurs du néo-libéralisme... En 1929, ils ont échoué, et les voilà qui recommencent au risque - inconscient - de condamner notre société à accoucher dans la violence de nouvelles formes d’organisation avec mépris - ou avec indifférence - pour les exclus chaque jour plus nombreux. Cet aveuglement et cette éventualité, dorénavant insupportables quand on prend conscience des moyens de notre avenir, quand on sait qu’il est possible d’initier et maîtriser l’inéluctable révolution ».
Pour cela, précisément, que propose « le Participat  » ?
D’abord, un revenu de base MINIMAL, mais POUR TOUS (hauts revenus inclus) non imposable, et DE LA NAISSANCE A LA MORT. Donc un revenu qui n’est pas sans parenté avec le revenu social distributiste. Et les auteurs condamnent l’impôt négatif de Milton Friedman aussi bien qu’un revenu minimum réservé aux plus démunis :
« La France si riche continue insupportablement à fabriquer des exclus, privés des ressources indispensables ; les mécanismes de solidarité sociale, heureusement mis en place après guerre, sont usés jusqu’à la trame malgré d’incessants ravaudages financiers, et la délivrance devenue parcimonieuse de certaines prestations, fait souvent bon marché de la dignité des hommes ».
Ces revenus seraient gérés et distribués par une « Banque de Solidarité Nationale ».
Mais il s’y ajoute un salaire correspondant au travail, de telle sorte que les disparités actuelles des salaires ne sont pas remises en cause et que les solutions proposées pour sortir de la crise restent dans le cadre de l’économie de marché.
Théoriciens d’une sortie à droite « sociale » de la crise, Bresson et Guilhaume, comme A. Minc, comme M. Albert, comme les auteurs (hauts cadres de chez Renault) de « l’Économie bafouée » (2) tiennent essen-tiellement, malgré leur analyse d’une fantastique transformation... à conserver le régime, sa monnaie, la compétitivité et la loi du profit. Par comparaison avec les tenants du libéralisme -traduisons du capitalisme sauvage des Reagan, Thatcher, Chirac et autres Leotard - ils proposent des solutions susceptibles, disent-ils, de redonner à tous les hommes dignité, temps libre, possibilité de s’épanouir. Ceci implique de développer le plus possible le travail à mi-temps, pour redonner du travail à tous ceux qui en veulent.
« Le nouveau mode de répartition des revenus ouvre sur une nouvelle, et décisive, conquête de l’homme : la liberté de maîtriser son temps. de choisir ses périodes d’activité intense et ses moments de sabbat ».
Tout à fait d’accord. Mais qui, dans cette complète inégalité économique aura, en fait, ce choix ? Si l’accord (?) se fait pour développer le travail à mi-temps, les salaires seront divisés par 2...
Mais non le revenu de base, soulignent les auteurs. Tout dépend donc du montant de ce revenu. S’il est insuffisant, « liberté de maîtriser son temps » et « choix de ses moments de sabbat » ne sont que rêves et voeux pieux...
Hélas, défini comme « la valeur de temps » (3), ce revenu de base est estimé pour 1986 à 15.000 F. par personne... et par an. Soit 1 250 F par mois ! Adieu sabbat pour tous ceux qui n’ont pas d’autres économies que leurs demi-salaires passés ! Le revenu de base proposé n’est bien qu’un MINIMUM, même pas vital.
Alors quand les auteurs affirment que « l’opposition entre stratégie économique et stratégie sociale n’est pas fondée », que « l’effort accru de rigueur et de compétitivité n’est pas contradictoire avec une politique d’aménagement et de libération du temps- et « qu’il convient d’admettre que compétitivité et cohésion sociale ne sont pas incompatibles » et qu’ils se fondent sur ces affirmations pour penser qu’on peut remédier à la situation actuelle sans sortir de l’économie de marché, nous ne pouvons qu’en douter : un revenu mensuel de 1 250 F et même du double, n’est pas en rapport avec les énormes possibilités de notre temps. Il ne donne pas les moyens de s’épanouir. Il est indigne de l’ère d’abondance à laquelle nous mène la «  fantastique transition » citée plus haut.
En résumé, les auteurs du « Participat analysent parfaitement les effets pervers de l’économie actuelle, notamment l’exclusion sans cesse croissante des travailleurs, qu’ils se refusent à accepter. lis sont conscients de la nécessité pour tous de recevoir des revenus à vie, sans compensation d’un travail... introuvable. Mais leur attachement à l’économie de marché, à sa monnaie, à sa loi du profit et à son culte de la compétitivité, les entravent pour imaginer une solution vraiment adaptée à nos moyens.

(1) Chotard et associés, éditeurs (1986).
(2) Voir Grande Relève n° 847.
(3) Voir « l’Après-salariat » de Y. Bresson, éd. Economica (1984).