Le paysan dans le vent

par  H. de JOYEUSE
Publication : juillet 1988
Mise en ligne : 15 juillet 2009

Mon beau-frère Robert est un pauvre paysan de la riche plaine de la Limagne. Il y a belle lurette qu’il a arraché ses vignes qui lui donnait une piquette indigne d’un gosier civilisé. Avec la prise d’arrachage que lui avait filé le gouvernement Rad-Soc (de charrue) de l’époque, il avait acheté des champs et des vaches. Il mit les unes sur les autres. Ce qui devait arriver arriva. Les pis firent du lait. Liquide blanc que lui achetait la Coopé à un prix fixe, déterminé par des gens que ne sauraient distinguer une montbéliarde d’un toro de Camargue.

Tant va le pot au lait qu’à la fin, il se casse. On lui signifia que son lait, nul n’en voulait. Il est vrai que le bougre n’y était pas allé à petits godets. Sinon à lui seul, dé moins avec des complices ruraux de son espèce, on avait pu, non seulement allaiter les rares nouveaux-nés, mais submerger la moitié dé monde de lait en poudre. L’invendable invendu avait été stocké dans un tank super-géant, construit à Rome, superposé au Colisée, calquant son diamètre et se dressant à 13.000 mètres d’altitude, ce qui représente un obstacle pour la navigation aérienne. Dé beau travail, même pour des Romains !

Le percepteur régla à mon Robert, une somme rubis sur l’ongle contre promesse qu’il assassinerait son troupeau laitier. Mais il lui conseilla d’en garder un peu pour allaiter les veaux. Ce qui était une grande nouveauté nouvelle, puisque jusque là, les veaux étaient nourris de bonnes pictouzes d’hormones et d’un conglomérat bizarre importé des States.

Ce conglomérat et ses pictouzes étaient aimablement fournis, contre menée monnaie, par des philanthropes recevant le joli nom "d’importateurs-exportateurs".

Entre temps, mon Robert, avait consciencieusement arraché ses pommiers dont on lui avait, huit ans plus tôt, assuré l’indispensable présence. C’était la semaine où ses frères de la Terre, cassaient tout en Dordogne, parce que les Ponts et Chaussées, émettaient l’idée, aussi sotte que grenée, de planter le long des routes, pour faire de l’ombre,... des noyers ! Or, chaque femme sait que l’ombre dé noyer est mortelle pour les suicidés. En outre, les noix gratuites sur la route, c’est la mévente garantie dans les échoppes !

Mon Robert, évalue sagement le montant compensatoire qu’il doit percevoir pour l’extermination des veaux, vaches, cochons, couvées. Il se demande combien lui coûteront les oeufs reconstitués des fast-food, le porc anémié et revitalisé au phénocarbonathopétrolobenzène, les poulets de l’Allier aux déchets de pénicilline. Il hésite, pour sa consommation personnelle entre ces volatiles et ceux de Nouvelle-Zemble ionophylisés, hydrocutés et de forme cubique, en raison dé conditionnement, pour tenir moins de place dans les containers aériens.

A tout hasard, Robert vous conseille une visite médicale en prévision de cancers anodins (mais parfois gênants) surtout si vous constatez des protubérances verdâtres dans votre gamelle.

Bon appétit, quand même.